par Jefferson Solon
Mardi 10 décembre 2019 ((rezonodwes.com))– Les bouleversements politiques régnant en Haïti ne cessent de prendre de l’ampleur et de s’aggraver, tant par la forme que prennent les contestations populaires et les réactions des autorités impopulaires à travers la répression, que par leur durée dans le temps.
Ainsi, afin de mieux appréhender ce qui se passe présentement, il serait important de ne pas faire fi de l’élément déclencheur de cette tension, tout en insinuant que bon nombre de ceux qui lisent ce texte auraient une idée d’où provient ce ras-le-bol généralisé. Car c’est la tâche que nous nous étions assignés dans un précédent article publié par le journal en ligne Rézo Nodwes.
En effet, ce texte vise à rappeler au peuple haïtien en général et aux acteurs politiques de l’opposition en particulier que le comportement méprisant de la communauté internationale au détriment du peuple haïtien ne date pas d’hier. Nous allons toutefois nous limiter à la présidence de Jovenel afin de lancer un appel aux dirigeants politiques de l’opposition pour qu’ils fassent preuve de plus d’intelligence et d’arrêter de se faire rouler dans la farine par les faiseurs de présidents et les maitres du système déshumanisant dont tout le peuple haïtien réclame la fin. En d’autres termes, ce que nous proposons révèle d’un regard critique du comportement des pays dits amis d’Haïti envers la crise actuelle, tout en faisant appel à des éléments pouvant vous mettre dans le contexte tout au long de votre lecture.
Poursuivons par quelques éléments de contexte : le pays connait, depuis le début du processus électoral entamé en octobre 2015, des contestations s’exprimant par un rejet systématique de l’élection présidentielle de Jovenel Moise. Une bonne partie de la population et des leaders politiques d’une opposition morcelée, d’alors, l’ont qualifiée de Coup d’État électoral, en dénonçant des fraudes massives et des bourrages d’urne en faveur de nèg bannann nan, le Poulin du président-chanteur sortant d’alors, Michael Joseph Martelly. En effet, Les contestations ont provoqué la chute au pouvoir de ce dernier et fait place à l’installation d’un gouvernement de transition ayant comme tâches d’enquêter sur les fraudes et de réorganiser les élections.
Une commission électorale pour enquêter sur les cas de fraudes est créée. Dans un article qui a été publié par Radio Canada, on mentionne que « Lors du premier tour annulé, la commission électorale a évalué que plus de 910 000 cartes électorales délivrées aux mandataires de parti avaient fait l’objet de fraude, ce qui a entaché les résultats. À peine 1,5 million des voix exprimées ont été enregistrées lors du scrutin. »
Cependant, En dépit des rapports soumis par des observateurs neutres mentionnant des « irrégularités graves » en faveur de Jovenel et son faible score obtenu, d’autres observateurs à la solde des États-Unis, dont des membres de l’OEA, étaient plutôt favorables aux résultats électoraux. On peut voir ici une suite logique, si on se rappelle les pressions qu’aurait subies l’ancien directeur général du conseil électoral provisoire, Pierre Louis Opont, lors des élections de 2010 visant à propulser Martelly au pouvoir. Bref ! En plus des contestations générées par des soupçons de fraudes massives en faveur de Jovenel, il nous parait également intéressant de mentionner la position de l’ONU à travers la représentante spéciale du secrétaire général en Haïti et le « Core group » qui « encourage[nt] tous les acteurs à respecter les résultats définitifs et à travailler de manière constructive à l’achèvement pacifique du cycle électoral ». En effet, contre toute attente et la volonté populaire, Jovenel, inconnu des Haïtiens environs 6 mois avant la joute électorale, est donc devenu le 58e « président » d’Haïti. À noter que bien avant « sa sélection », Jovenel était accusé de « corruption et blanchiment d’argent » dans un rapport détaillé par l’unité central de renseignement financier (UCREF). La communauté dite internationale n’y a pipé mot mais l’a quand même supporté dans sa course à la magistrature suprême de l’État. Il reste à savoir ce que Jovenel leur aurait promis pour lui accorder autant de support malgré son côté sombre. Son côté très sombre!
Depuis 2013, Jovenel Moise est soupçonné par l’UCREF d’implication dans des activités de blanchiment des avoirs. En effet, selon une analyse de différentes transactions provenant de plusieurs comptes bancaires (BPH, BNC, BUH, SCOTIABANK et KOTELAM) appartenant à Jovenel, à des comptes conjoints (lui et sa femme) et des comptes créés au nom de ses entreprises telles que AGRITANS S.A, COMPHENER, JOMAR AUTO PARTS, etc., pour la période de mai 2007 à mai 2013, l’UCREF a pu mettre en lumière la présence de certaines transactions impliquant Jovenel provenant d’activités illicites et douteuses. À titre d’illustrations, pour la période de janvier 2012 au mois d’avril 2013, des dépôts quotidiens évalués à 5 millions 552 mille, 999 dollars américains sont effectués sur un compte conjoint à la BNC. Permettez-moi de répéter le montant : $5, 555, 999 US. Croyez-vous vraiment que Jovenel a la volonté de lutter contre la corruption? (Jefferson Solon, 2018)
Si le professeur Janil, de la faculté des sciences humaines de l’université d’État d’Haïti était encore vivant, il aurait remplacé le concept de communauté international par celui d’international communautaire pour parler des stratégies utilisées par les puissants de ce monde à travers tout un appareillage « politico-économico-idéologique » visant à lutter contre tout projet émancipateur de société. Mais il a été assassiné et aucune enquête n’a été diligentée afin de faire la lumière sur ce dossier et de rendre justice au professeur.
Depuis la tentative de musellement de différents secteurs du pays, par la communauté dite internationale et les nantis, à travers un président « sélectionné » pour la sale besogne, la suite est marquée par des soulèvements populaires visant à proposer une démarcation entre l’acceptable et ce qui ne l’est pas. Jovenel Moise va avoir son premier baptême de feu à la suite de la publication de son budget qualifié de « criminel » par la population et de sa décision irresponsable d’augmenter le coût des produits pétroliers à la demande du Fond monétaire international. Cette dernière décision a alors provoqué une insurrection populaire le 6 juillet 2018, où des véhicules ont été incendiés, des magasins pillés et même des pertes en vie humaine. Ce qui a poussé l’ex chef du gouvernement, Jack Guy Lafontant, à annoncer un recul des mesures « jusqu’à nouvel ordre ». Un rétropédalage qui n’avait pas semblé suffire à la population qui a quand même poursuivi avec les protestations.
PetroCaribe : la goutte d’eau qui fait déborder le vase
Petrocaribe fait référence à une alliance régionale entre plusieurs pays de la Caraïbe, dont Haïti, et le Venezuela leur permettant de se procurer de son pétrole à des coûts dérisoires et 1% d’intérêt sur une période de 25 ans comme modalités de paiement. « Toutefois, depuis la signature de cet accord à aujourd’hui, personne n’est en mesure de constater des réalisations concrètes et substantielles visant l’amélioration des conditions de vie des personnes les plus démunies et vulnérables. » En effet, des commissions parlementaires ont été créées pour enquêter sur la dilapidation des revenues générées par la vente du pétrole vénézuélien. Un premier puis un deuxième rapport, dans lesquels le nom du président a été cité pour malversation, ont été soumis. Ce qui a mobilisé la jeunesse haïtienne à travers le « PetroCaribe Challenge » qui demande que l’action publique soit mise en mouvement contre les petro-dilapidateurs dans un premier temps. Après avoir constaté que Jovenel ne fait que protéger son clan politique ayant dilapidé les fonds, la population réclame la démission puis l’arrestation de l’homme fait président afin d’aboutir à un procès équitable. Plusieurs manifestations de rue dans la capitale haïtienne, dans les villes de provinces et dans la diaspora ont été organisées, des pétitions et d’autres initiatives louables ont été également prises afin de réclamer la démission du « président ». Mais sa réponse n’est que massacre, assassinat extra judiciaire et détention illégale de ses opposants.
Toutefois, parallèlement à ce comportement digne d’un dictateur de ce «président», le plus inquiétant reste la posture passive, voire méprisante, affichée par ladite communauté internationale, envers le peuple haïtien qui subit une répression brutale des sbires du pouvoir, pour la simple et bonne raison qu’il réclame de meilleurs conditions de vie et exige dans la foulée la démission du « président » de la république, Jovenel Moise, « accusé d’être au cœur d’un « stratagème de détournement de fonds » par la Cour supérieure des comptes » qui a soumis elle aussi son rapport de plusieurs centaines de pages sur le détournement des fonds petrocaribe. Comme rappel, le rapport mentionne que deux des entreprises du citoyen Jovenel Moise auraient reçu de l’argent pour exécuter des projets de construction de tronçons de routes et « Les deux entreprises ont réalisé distinctement les mêmes ouvrages aux mêmes dates ». Cela dit, même les meilleurs mathématiciens du monde ne seraient en mesure de prouver la possibilité d’un tel exploit. Mais c’était possible avec Jovenel.
Depuis le mois de novembre 2018, les manifestations anti gouvernementales ne font que s’intensifier. Mais au vu et au su de tous, persiste le silence complice et partial des différentes instances de droits humains, quand le 9 février 2019 un jeune garçon de 14 ans (Roberto Bagio Thélusma) a été abattu par les sbires du pouvoir sous l’œil impuissant de sa mère, lors d’une journée de Mobilisation contre le « président » Jovenel Moise à Port-au-Prince. Plus récent encore, soit le 11 octobre, dans la ville de Saint- Marc, un autre jeune de 16 ans est assassiné par des projectiles du fait de réclamer de meilleures conditions de vie. Même pas une note de sympathie voire de condamnation du fond des nations unies pour l’enfance (Unicef).
En guise de conclusion, Aujourd’hui, la communauté dite internationale, à travers sa cheffe de peloton, en l’occurrence de l’ambassadrice des États-Unis, ne fait qu’exiger à longueur de journée un dialogue entre les opposants et son protégé Jovenel, tout en faisant semblant d’ignorer les dizaines de personnes massacrées à La Saline, à Bel-Aire, au Carrefour Marrassa etc. sans oublier l’assassinats en pleine manifestation de rue de plusieurs jeunes qui sont tous été touchés par des balles à la tête.
Donc, avec ce qui se passe en Haïti, j’invite les dirigeants politiques de l’opposition à la prudence, car les pays dits amis d’Haïti sont en train de perdre la confiance du peuple haïtien à cause de leurs soutiens indéfectibles envers un soi-disant président, trempé à fond dans différents scandales de corruption et de crime contre ses propres populations. Et soyez en assurer, chers dirigeants, le peuple a grandi. Il sait identifier les lalozè et il vous suit. Arrêtez donc d’attendre la bénédiction du Blanc que vous n’aurez pas. Continuons le combat tout seul. Votre plus grande force reste le peuple haïtien et vous avez déjà sa bénédiction.
Et à ce dit président, rappelons-nous ce qui est arrivé à Vlbrun Guillaume Sam lorsqu’il avait ordonné à l’armée d’assassiner tous les prisonniers politiques y compris l’ancien président Oreste Zamor. Mais, de tout cœur, avec mon humanisme et mon chapeau de travailleur social, je ne souhaiterais vraiment pas qu’une chose de similaire vous arrive.
Cordialement !!
Jefferson Solon
solonjefferson@yahoo.fr

