14 septembre 2026
« Haïti dans tous ses états » : La diaspora, un acteur incontournable dans l’Haïti de demain (Partie 2)
Actualités Société

« Haïti dans tous ses états » : La diaspora, un acteur incontournable dans l’Haïti de demain (Partie 2)

Dr Arnousse Beaulière, Économiste, Analyste politique, Écrivain

Le texte qui suit est un extrait de l’essai Haïti : Changer d’ère (L’Harmattan, 2016, p. 220-223) de Dr Beaulière. Notez bien que, si ce livre a été publié en novembre 2016, son contenu est plus que jamais d’actualité.

Le rôle de la diaspora demain (suite et fin)

Mercredi 23 janvier 2019 ((rezonodwes.com))– Que pourrait faire l’Etat, de son côté, pour faciliter le rôle futur de la diaspora ?

Il devrait, sur le plan politico-institutionnel :

  • Se doter d’un cadre institutionnel réellement républicain en vue d’une meilleure intégration des initiatives de la diaspora dans la vie politique, économique et sociale ;
  • S’atteler à réformer la Constitution, pour régler la question de la double nationalité et du droit de vote de ces millions d’Haïtiens de l’étranger, ainsi que celle de leur éligibilité à toutes les fonctions électives ou nominatives dans la fonction publique1 ;
  • Créer une Haute Autorité Indépendante de Régulation des Actions de Développement (HAIRAD), qui aurait pour tâche de coordonner les initiatives de développement de la diaspora, mais également de suivre et d’évaluer les interventions des associations, des ONG2 et des organisations financières internationales en Haïti, et assurer ainsi la gouvernabilité de l’aide internationale.

Ensuite, sur le plan régalien, l’Etat devrait :

  • Intensifier la lutte contre le banditisme et le phénomène de kidnapping ;
  • Réformer l’appareil judiciaire et l’institution policière et les rendre indépendants du pouvoir politique en leur attribuant les moyens nécessaires pour assurer les droits, les libertés individuelles et la sécurité de chacun.

Sur le plan socio-économique, les pouvoirs publics gagneraient à :

  • Encourager les stratégies de financement de projets innovants de développement, notamment dans le secteur de l’économie sociale et solidaire (ESS) ;
  • Stimuler la création de très petites entreprises (TPE) et de petites et moyennes entreprises (PME) dans des secteurs vitaux (alimentation, artisanat…) – lesquelles constituent une part importante de l’économie informelle ;
  • Inciter les entreprises haïtiennes ou étrangères à engager leurs responsabilités sociales de façon à ce qu’elles répondent de leurs actions et de leurs conséquences. Cette politique devient urgente, notamment dans le secteur des industries d’assemblage du textile, où, comme au Bangladesh, les normes sociales sont loin d’être respectées par les employeurs ;
  • Etablir un système fiscal équitable et créer un fonds de garantie pour soutenir les investissements directs de la diaspora dans des secteurs stratégiques (tourisme, agriculture, pêche, BTP…) créateurs d’emplois, pourquoi pas en y affectant 0,5US$ des 1,5US$ prélevés sur les envois de fonds ?

Ces initiatives ne peuvent se concrétiser sans d’importants efforts pour améliorer l’état des infrastructures (électricité, eau, routes…) en vue d’un développement socialement soutenable (DSS).

Enfin, sur le plan diplomatique, il importe à l’Etat de :

  • Assurer des retours réussis de la diaspora en vue d’une réinstallation durable ;
  • Instaurer une communication permanente entre les représentations diplomatiques haïtiennes à l’étranger et les ressortissants vivant hors du pays ;
  • Procéder à un recensement des membres de la diaspora, en actualisant la carte des « Haïtiens dans le monde » suivant le panorama offert par Georges Anglade (par exemple, à l’aide d’enquêtes anonymes avec consentement éclairé des concernés sur leur niveau de vie, leurs besoins, leurs attentes, leurs projets…)3 ;
  • Lancer une campagne internationale de promotion d’uneNouvelle Haïti – cela pourrait se faire en initiant un système tournant, avec une « Ville d’accueil » désignée chaque année, en France, par exemple, et en reproduisant l’initiative dans d’autres pays, en partenariat avec des acteurs de la Coopération décentralisée Nord-Sud ou Sud-Sud – coopération internationale entre collectivités locales. Ce sous l’égide d’un nouveau ministère qui résulterait de la fusion de l’actuel MPCE et du ministère des Haïtiens Vivant à l’Etranger (MHAVE) : Ministère du Plan et du Développement (MPD).

Si l’on suit l’historien et analyste politique, Claude Moïse, la mise en œuvre de la plupart de ces pistes relatives à l’intégration de la diaspora dans la vie nationale nécessite de « procéder à [une] réforme constitutionnelle et à l’élaboration d’une législation conséquente. Mais au-delà de cette dimension institutionnelle, une certaine orientation politique pourrait se dessiner au sein de la classe politique qui atteste sa volonté politique en faveur de cette intégration »4.

FIN.

La rubrique « Haïti dans tous ses états » est un espace de décryptage, d’analyse et de mise en perspective de l’actualité haïtienne tant à l’intérieur qu’à l’extérieur du pays. C’est aussi un espace de rencontres avec celles et ceux qui font parler d’Haïti autrement, positivement.

1 Dans sa version amendée et contestée en 2011, la Constitution stipule en son article 12 qu’« aucun Haïtien ne peut faire valoir sa nationalité étrangère sur le sol haïtien ». En fait, la classe politique haïtienne s’offusque du binational qui souhaite s’impliquer dans le destin du pays alors qu’elle se couche devant les diktats de puissances étrangères. Pour une bonne synthèse sur la question de la double nationalité, voir Thomas Lalime, « Haïtien d’origine, double nationalité : les incohérences de nos lois », Le Nouvelliste, 25 mai 2015.

2 Il faut absolument revoir la place des ONG en Haïti, et les conditions d’une distribution réelle de l’aide internationale, notamment à la suite des catastrophes survenues dans le pays.

3 L’incroyable échec stratégique (non respect des objectifs fixés) et financier (mauvaise gestion de fonds publics) du Programme d’Identification et de Documentation des Immigrants Haïtiens (PIDIH) dans le cadre de la crise haïtiano-dominicaine, montre à quel point cette question est prégnante, notamment pour les migrants vivant en République dominicaine, avec ou sans papiers d’identification (Le Nouvelliste, 3 février 2016). Voir Arnousse Beaulière, « SOS pour les Haïtiens en République Dominicaine : lettre ouverte au Premier ministre Evans Paul », Huffington Post, 13 février 2015.

4 Claude Moïse « Refondation nationale et intégration de la diaspora », Haïti Perspectives, vol. 1, n° 2, Eté 2012, p. 71-74.

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