Bukele s’adresse au peuple et ignore le gouvernement de doublure de Fils-Aimé. Cela expose la fragilité et la dépendance de ce dernier. Maintenu en place par l’international malgré des résultats mitigés dans la lutte contre les groupes armés, Fils-Aimé a salué le soutien salvadorien et réaffirmé que l’État haïtien dirige la stratégie, les forces étrangères n’étant là que pour appuyer. Mais le silence de Bukele sur son existence souligne que, pour le Salvador, la légitimité réelle réside dans le peuple et dans l’action concrète, non dans les structures de transition.
Le 3 novembre 2026, Nayib Bukele a adressé un nouveau message en créole haïtien au peuple d’Haïti. Après celui du 29 octobre qui justifiait le déploiement massif de plus de 2 000 soldats salvadoriens (récupérer quatre techniciens d’aviation disparus après une embuscade et « donner une leçon aux gangs »), le président salvadorien invoque désormais Jean-Jacques Dessalines. Il accuse « les traîtres » – gangs, financeurs, pourvoyeurs d’armes et collaborateurs – d’être les héritiers de ceux qui ont assassiné le fondateur de l’indépendance, et non de son legs. Il promet d’aider les Haïtiens à « reprendre le contrôle de leurs communautés » et affirme qu’« Haïti sera libre ».
Ce message direct au peuple, en langue populaire, contourne délibérément les institutions formelles. Bukele ne mentionne à aucun moment le Premier ministre de facto Alix Didier Fils-Aimé ni le gouvernement de transition qu’il incarne. Cette omission n’est pas anodine.
Le timing et le « jeu » de Bukele
Le message arrive au lendemain de la vague démocrate aux élections de mi-mandat américaines du 3 novembre 2026, où les démocrates ont repris le contrôle du Congrès dans un camouflet pour l’administration Trump. Bukele, figure populiste autoritaire proche de certains cercles trumpistes et symbole d’une politique de sécurité « dure » (le modèle des méga prisons et de l’état d’exception contre les maras), se positionne comme acteur indépendant capable d’agir là où les cadres multilatéraux (ONU, Force de suppression des gangs) progressent lentement. Il finance, selon ses dires, l’essentiel de l’opération (90 %), se présente comme « pays modeste » sans ambitions impériales, et parle directement au peuple en créole tout en citant la Bible.
Est-il sincère ? Partiellement, peut-être. L’expérience salvadorienne de sortie de la violence extrême lui donne une légitimité discursive réelle aux yeux d’une population haïtienne épuisée. Mais la sincérité pure est peu probable. Bukele consolide une image de leader régional « efficace », teste un modèle d’intervention bilatérale hors des contraintes trop strictes de l’ONU, et capitalise politiquement sur un terrain où l’échec des autorités locales est patent. C’est aussi un message de soft power et de hard power combinés : « Nous sommes du même côté que vous », tout en déployant une force significative.
Signification pour le pouvoir de facto et l’oligarchie
Bukele s’adresse au peuple et ignore le gouvernement de doublure de Fils-Aimé. Cela expose la fragilité et la dépendance de ce dernier. Maintenu en place par l’international malgré des résultats mitigés dans la lutte contre les groupes armés, Fils-Aimé a salué le soutien
salvadorien et réaffirmé que l’État haïtien dirige la stratégie, les forces étrangères n’étant là que pour appuyer. Mais le silence de Bukele sur son existence souligne que, pour le Salvador, la légitimité réelle réside dans le peuple et dans l’action concrète, non dans les structures de transition.
La situation de Carrefour illustre le problème. Selon des rapports d’experts de l’ONU et des analyses locales, cette commune est devenue un sanctuaire économique pour les gangs (banques encore opérationnelles pour encaisser les rançons, activités commerciales sous contrôle, police absente ou symbolique). Les opérations se concentrent ailleurs (centre de Port-au-Prince, Delmas), laissant Carrefour sous l’emprise de figures comme Krisla. Cette « tolérance » ou abandon de fait alimente les critiques d’un État qui, sous Fils-Aimé, ne reprend pas pleinement le territoire.
Pour l’oligarchie et les politiciens haïtiens que Fils-Aimé représente ou avec lesquels il compose, l’appel de Bukele est un signal d’alarme. Il met en lumière l’échec des élites à protéger la population, accuse implicitement les « traîtres » internes (financeurs, complices) et court-circuite le monopole du discours officiel. Certains y verront une ingérence inacceptable ou un risque de perte de contrôle ; d’autres, une opportunité de se raccrocher à un allié efficace. La réaction de Fils-Aimé – remerciements publics et affirmation de la primauté de l’État haïtien – montre une tentative de cadrer l’intervention. Mais le peuple, lui, peut y voir un espoir rare d’action déterminée.
Bukele ne vient pas seulement « sauver » quatre techniciens. Il joue un rôle de disruptor : il force le débat sur la souveraineté réelle, sur la capacité (ou l’incapacité) des autorités de transition et de l’oligarchie à gouverner face aux gangs, et sur la pertinence des cadres internationaux traditionnels. Qu’il soit sincère dans son désir de « guérir Haïti » ou qu’il poursuive avant tout son propre agenda de prestige et d’influence, son message en créole révèle une vérité crue : tant que le pouvoir de facto et les élites resteront perçus comme impuissants ou complices par omission, des acteurs extérieurs pourront s’adresser directement au peuple et redéfinir les termes de l’intervention. Haïti en paie le prix depuis trop longtemps.

