À la veille des élections de mi-mandat aux États-Unis, deux correspondances adressées au secrétaire général des Nations Unies, António Guterres, ont circulé dans la même semaine. L’une émane de Harvey Dupiton, au nom de l’association UNA-Haiti (parfois désignée ONU Haiti dans les réseaux), organisation de la diaspora se réclamant du réseau des Associations des Nations Unies. L’autre est attribuée à Wilson Joseph, dit Lanmò San Jou (ou Lanmò 100jou), chef du gang 400 Mawozo, sanctionné depuis décembre 2023 par le Conseil de sécurité de l’ONU pour des atteintes graves aux droits humains, enlèvements, trafic d’armes et autres crimes. Ces deux textes, l’un présenté comme une lettre ouverte de la société civile et l’autre comme une demande de médiation émanant d’un acteur armé, frappent par leurs convergences et soulèvent des questions sur les dynamiques politiques et sécuritaires en Haïti.
1. Les points de ressemblance
Les deux missives partagent plusieurs traits structurels et rhétoriques. Elles sont adressées directement à Guterres et datent de la fin octobre-début novembre 2026, dans un contexte d’intensification des opérations des forces salvadoriennes déployées en Haïti après la disparition de quatre de leurs militaires le 18 octobre. Toutes deux dénoncent les opérations militaires (bombardements, hélicoptères, armes lourdes) dans des zones comme Croix-des Bouquets, Canaan et la plaine du Cul-de-Sac, et mettent en avant des victimes civiles, notamment des enfants. UNA-Haiti affirme que « ce ne sont pas les gangs qui tuent les enfants, mais les bombes étrangères » et qualifie l’intervention de « massacre d’innocents ». La lettre attribuée à Lanmò San Jou évoque également des victimes civiles, dont une fillette de huit ans, et appelle à privilégier « l’arme de la dialectique » sur celle des armes.
Les deux documents sollicitent une intervention ou une médiation de l’ONU : enquête indépendante et clarification du cadre de l’intervention pour l’une ; envoi d’une délégation pour un dialogue de paix et une médiation entre les parties pour l’autre. Elles se présentent comme favorables au dialogue et à une solution non purement militaire, tout en contestant la légitimité ou les modalités de la présence étrangère sous l’égide ou en appui à la Force de répression des gangs (GSF). Enfin, elles arrivent au moment où la pression militaire s’accroît sur les zones contrôlées par 400 Mawozo, ce qui confère à ces appels un caractère opportuniste ou stratégique.
2. Liens possibles rapportés par les réseaux sociaux
Les réseaux sociaux ont rapidement spéculé sur d’éventuels liens entre UNA-Haiti/Dupiton et 400 Mawozo. Harvey Dupiton, fondateur de l’association en 2004 et figure de la diaspora, a longtemps plaidé contre les interventions étrangères purement sécuritaires et pour une transition politique incluant un dialogue avec ceux « qui occupent les rues ». Des posts et commentaires ont souligné la proximité temporelle des deux lettres, le registre similaire de dénonciation des opérations salvadoriennes et la demande d’un rôle pour la société civile/diaspora aux côtés d’autres acteurs. Certains y voient une tentative de légitimer politiquement des groupes armés ou de créer un front de contestation de l’intervention.
Aucune preuve tangible de collusion organisationnelle n’a été établie publiquement. UNA Haiti se présente comme une ONG accréditée dans le réseau WFUNA, engagée sur l’agenda Ayiti 2030 et la souveraineté haïtienne. 400 Mawozo, de son côté, est un groupe criminel documenté par l’ONU, les États-Unis et d’autres acteurs pour des crimes graves. Les spéculations sur des « hommes en costume derrière les hommes armés » ou sur des relais intellectuels et politiques restent, à ce stade, du domaine de l’hypothèse et de la rumeur. Elles illustrent cependant la polarisation extrême du débat haïtien, où toute critique des opérations militaires est immédiatement suspectée de complicité avec les gangs, et où toute demande de dialogue émanant d’un chef de bande est vue comme une manœuvre de légitimation.
3. Les enjeux au regard des trois scénarios des midterms américains
Ces correspondances interviennent alors que les États-Unis, principal bailleur et acteur diplomatique sur Haïti, s’apprêtent à renouveler partiellement leur Congrès. Trois scénarios se dessinent, avec des implications distinctes pour la politique américaine en Haïti et le soutien à la GSF et aux opérations associées (dont le déploiement salvadorien, appuyé implicitement ou explicitement par Washington).
a) Les démocrates reviennent en force au Congrès.
Un regain démocrate pourrait renforcer les voix critiques à l’égard des approches purement sécuritaires et des partenaires comme Nayib Bukele. On verrait probablement une pression accrue pour plus de transparence, d’enquêtes sur les victimes civiles, de conditionnalité humanitaire et de dialogue politique inclusif. Les appels de type UNA-Haiti trouveraient davantage d’écho dans certains cercles, tandis que la légitimation d’acteurs sanctionnés comme Lanmò San Jou resterait fermement rejetée. Le soutien financier et diplomatique à la GSF pourrait être maintenu mais assorti de garde-fous plus stricts.
b) Les républicains conservent la Chambre des représentants et le Sénat. Ce scénario favoriserait la continuité, voire le renforcement, d’une ligne dure anti-gangs, en phase avec l’approche Bukele et le soutien de l’administration américaine actuelle. Les lettres dénonçant les opérations militaires seraient vues comme des tentatives de freiner une offensive nécessaire. Le Congrès pourrait accélérer les moyens alloués à la sécurité en Haïti et décourager toute médiation avec des chefs de gangs sanctionnés. L’espace pour les critiques de la société civile de type UNA-Haiti se réduirait.
c) Une situation d’équilibre empêchant toute décision rapide et claire. C’est le scénario le plus probable de paralysie ou de négociations laborieuses. Les financements, les renouvellements de mandat et les positions diplomatiques sur Haïti deviendraient plus lents et plus conflictuels. Dans ce vide décisionnel, les appels concurrents à Guterres – société civile d’un côté, chef de gang de l’autre – gagneraient en visibilité relative. L’ONU pourrait se trouver davantage sollicitée comme instance de médiation ou d’arbitrage, tandis que les acteurs locaux et régionaux (Salvador, CARICOM, etc.) agiraient de manière plus autonome. Le risque serait une fragmentation accrue de la réponse internationale.
Conclusion
La concomitance de ces deux lettres n’est pas anodine. Elle révèle la profondeur de la crise haïtienne : une société civile et une diaspora qui refusent d’être réduites au silence face aux opérations militaires, et un chef de gang sanctionné qui tente de se repositionner en
interlocuteur politique sous le feu de la pression militaire. Les ressemblances rhétoriques et le timing alimentent les soupçons, même en l’absence de preuves de collusion. Quant aux midterms américains, ils détermineront largement la marge de manœuvre de Washington et, par ricochet, le cadre dans lequel Guterres et le Conseil de sécurité devront répondre. Haïti a besoin de sécurité, de justice et de solutions politiques haïtiennes. Ni la négation des crimes des gangs ni l’acceptation de méthodes qui multiplient les victimes civiles ne peuvent y suffire.

