2 novembre 2026
Haïti/Télécom : La Compagnie, les Arbres et les Loups 
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Haïti/Télécom : La Compagnie, les Arbres et les Loups 

Dans un pays où les routes sont longues et les dangers fréquents,
Vivait une Compagnie fière, riche et puissante,
Qui tendait ses fils d’argent d’un océan à l’autre,
Et se vantait de relier les hommes malgré le temps.
On l’appelait Digicel, reine des ondes et des câbles,
Maîtresse des conversations, des affaires et des fables.


Or, un jour, sur la grande route où passent les convois,
Un câble précieux, artère de sa puissance,
Fut tranché net, en plein midi, sous le regard des cieux.
Aussitôt les voix se turent, les messages s’éteignirent,
Et la Compagnie, consternée, publia ce qu’elle voulut bien écrire :


« Mes chers clients, excusez ce triste accident.
Un arbre, oui, un arbre, a trahi notre confiance.
On l’a abattu pour dresser de vaines barricades,
Et sa chute malheureuse a sectionné notre fil.
Les branches, ces coupables, ces traîtresses verdoyantes,
Ont, par leur poids ou leur malice, causé tout le mal. »


Ainsi parla la Compagnie, d’un ton grave et mesuré,
Comme si les chênes et les manguiers, une fois couchés,
Avaient, de leur propre chef, décidé de se venger
Et de couper, par pure jalousie végétale,
Le lien qui reliait Port-au-Prince au reste du monde.


Les Arbres, pourtant, n’avaient rien demandé.
Ils s’élevaient paisibles le long de la route nationale,
Offrant ombre aux voyageurs et fruits aux oiseaux.
Ce furent des hommes armés, des Loups à face humaine,
Qui vinrent, la hache au poing et la menace à la bouche,
Abattre ces géants pour dresser leurs obstacles,
Contrôler le passage, rançonner les convois,
Et faire régner leur loi sur les chemins du pays.


Mais la Compagnie, sage entre les sages,
Ou plutôt prudente entre les prudents,
N’osa point nommer les Loups.
Elle parla d’« insécurité », de « vulnérabilité »,
D’« abattage d’arbres destinés à ériger des barricades ».
Jamais le mot « gang », jamais « racket », jamais « extorsion », Jamais « chantage », jamais « contrôle territorial ».
Les Loups pouvaient bien détruire ses sites,
Rendre inaccessibles deux cents de ses tours,
Imposer vingt coupures par semaine à son réseau :
Elle préférait encore accuser les branches.


On eût dit que les arbres, une fois coupés,
S’étaient mis à marcher, scie en main,
Et avaient, d’un commun accord végétal,
Décidé de sectionner la liaison internationale.
Quelle invention ingénieuse ! Quelle métaphore commode !
Les Loups riaient dans leurs tanières,
Tandis que la Compagnie, le front baissé,
Implorait le Lion du pouvoir :
« Seigneur, protégez donc nos infrastructures !
Garantissez l’accès de nos équipes courageuses !
Car la sécurité de nos gens est une priorité absolue. »


Le Lion gronda faiblement, promit d’y songer,
Et la Compagnie se contenta de ce murmure.
Elle investit dans de nouveaux tracés,
Dans des câbles sous-marins plus gros,
Dans des satellites de secours,
Mais jamais elle n’osa regarder les Loups en face Et dire :
« C’est vous qui coupez, c’est vous qui brûlez,
C’est vous qui racket, c’est vous qui terrorisez. »


Les Arbres, eux, restaient muets, comme il sied aux victimes.
Ils savaient bien qu’on les accusait à tort,
Mais que pouvaient-ils répondre, eux qui n’ont point de voix
Dans les communiqués de presse ?
Ils se contentaient de pourrir doucement au bord du chemin,
Témoins silencieux de la lâcheté des hommes.


Ainsi va le monde, et ainsi va la Compagnie :
Elle a le courage d’appeler le pouvoir à ses devoirs,
Mais non celui de nommer les véritables bourreaux.
Elle préfère la métaphore végétale
À la vérité qui brûle.
Elle pointe les branches, et laisse les Loups en paix.


Ô Compagnie si prudente, ô Digicel si sage,
Jusqu’à quand accuserez-vous les arbres
D’avoir tranché ce que les Loups ont ordonné de couper ?
Attendez-vous qu’un autre Lion, venu d’ailleurs,
Avec deux mille griffes étrangères,
Vienne faire le travail que vous n’osez point accomplir ?


La morale est simple, et La Fontaine l’eût dite ainsi :


On peut bien, par prudence, ménager les puissants
Et fléchir le genou devant le Lion du jour ;
Mais blâmer les arbres pour les crimes des Loups,
C’est mentir deux fois : une fois à soi-même,
Et une fois à ceux qui souffrent en silence.
Le courage n’est pas seulement d’investir et de réparer ;
Il est aussi de nommer le mal par son vrai nom.
Sinon, les branches continueront d’être coupables,
Les Loups de prospérer,
Et les câbles, inlassablement,
De se rompre.

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