PORT-AU-PRINCE, vendredi 30 octobre 2026 (Rezo Nòdwès) — Le journaliste américain Jake Johnston, spécialiste d’Haïti au Center for Economic and Policy Research (CEPR), a révélé vendredi la poursuite des rotations aériennes entre le Salvador et Haïti, affirmant que les vols transportant du personnel échappent au suivi public. Il fait également état d’un soutien logistique des forces armées américaines et colombiennes, ainsi que de l’utilisation du territoire dominicain pour l’acheminement d’hélicoptères et d’équipements militaires. Ces informations alimentent les interrogations sur la transparence du déploiement salvadorien, son fondement juridique et les responsabilités du gouvernement d’Alix Didier Fils-Aimé.
« Un autre avion-cargo en provenance du Salvador est arrivé aujourd’hui en Haïti. Les vols transportant du personnel ont été dissimulés sur les plateformes de suivi aérien », a écrit Johnston sur son compte X, vendredi 30 octobre.
Le chercheur précise que les forces armées américaines et colombiennes ont contribué aux opérations logistiques, tandis que la République dominicaine a proposé son assistance et sert de plateforme pour l’acheminement d’hélicoptères et d’autres équipements. Il conclut sa publication par une formule particulièrement significative : « Haïti, une fois de plus, laboratoire des politiques régionales de sécurité. »
Cette déclaration intervient après plusieurs jours d’arrivées de militaires salvadoriens à Port-au-Prince, dans un contexte marqué par la disparition de quatre ressortissants salvadoriens à la suite d’une attaque armée survenue le 18 octobre dans la région de Croix-des-Bouquets.
L’implication de plusieurs États dans cette opération introduit une dimension régionale qui dépasse la seule coopération bilatérale entre Port-au-Prince et San Salvador. Elle pose notamment la question de la coordination militaire, de la répartition des responsabilités et de l’autorité habilitée à décider des opérations conduites sur le territoire haïtien.
Selon Reuters, sous la signature de la journaliste Sarah Morland, environ 2 000 soldats salvadoriens se trouvaient en Haïti au soir du mercredi 28 octobre, tandis que deux sources proches du dossier évoquaient un plafond provisoire de 2 500 militaires. Ni la chaîne de commandement ni les règles d’engagement applicables à ces contingents n’avaient alors été publiquement clarifiées.
Le soutien américain ne constitue plus une simple hypothèse. Un responsable militaire des États-Unis a confirmé à Reuters la mise à disposition d’avions de transport C-130 pour faciliter l’acheminement des soldats salvadoriens. Le Miami Herald a également rapporté que le Pentagone avait fourni un appareil à la demande du département d’État américain.
Concernant la République dominicaine, le quotidien Diario Libre rapporte que cinq hélicoptères salvadoriens MD500E et deux Black Hawk ont effectué une escale de ravitaillement à Jimaní, le 29 octobre, avant de poursuivre leur route vers Haïti. Le président dominicain Luis Abinader avait précédemment annoncé une coordination avec Nayib Bukele en matière de logistique et de renseignement.
Le Centre de recherche économique et politique (CEPR) confirme également l’intervention d’au moins un avion militaire colombien dans le dispositif de transport. Cette participation logistique ne permet toutefois pas, en elle-même, de conclure à l’engagement de troupes colombiennes dans des opérations de combat en Haïti.
La question des transpondeurs mérite une distinction technique. Le système ADS-B permet à un avion de transmettre automatiquement sa position, son altitude, sa vitesse et son identification. Une absence sur Flightradar24 ou une autre plateforme civile peut résulter d’un filtrage des données, d’une couverture insuffisante ou de restrictions de diffusion propres aux opérations militaires. Elle ne prouve pas nécessairement que le transpondeur a été éteint ou que l’appareil échappe au contrôle aérien officiel.
Qui a demandé que les vols transportant les troupes salvadoriennes ne soient pas visibles du public ? Les autorités salvadoriennes ont-elles sollicité des restrictions de diffusion ? Washington a-t-il participé à cette décision ? Et le gouvernement haïtien dispose-t-il d’un inventaire précis des appareils, des effectifs et des équipements admis sur son territoire ? À ce stade, les informations publiquement accessibles ne permettent pas de répondre définitivement à ces interrogations.
Une autre donnée politique mérite attention. Selon le média américain Axios, un accord bilatéral autorisant le déploiement aurait été approuvé mercredi 28 octobre. L’existence rapportée de cet accord ne dispense cependant pas les autorités haïtiennes de préciser son contenu, sa portée juridique, les modalités du commandement et les mécanismes de contrôle des opérations étrangères.
Parallèlement, le Conseil électoral provisoire a reporté au 18 juillet 2027 le premier tour des élections générales, initialement envisagées pour décembre 2026. Ce nouveau calendrier, annoncé au moment même où s’intensifie le déploiement salvadorien, replace la responsabilité politique du gouvernement d’Alix Didier Fils-Aimé au centre des débats.
Les partisans d’un départ du Premier ministre de doublure avant la fin de l’année invoquent l’absence de résultats électoraux et la persistance de l’insécurité. Cette revendication demeure distincte d’une obligation constitutionnelle de démission, laquelle nécessiterait un fondement juridique spécifique.
Pour sa part, Nayib Bukele affirme que l’objectif immédiat de l’intervention est de retrouver quatre techniciens salvadoriens disparus après l’embuscade du 18 octobre. Il soutient que son pays finance environ 90 % de l’opération et rejette toute intention d’occupation du territoire haïtien.
La déclaration de Jake Johnston prend ainsi une dimension dépassant la seule surveillance aérienne. Elle interroge la transformation d’une opération présentée comme une mission de recherche en un dispositif militaire régional mobilisant plusieurs États, des avions de transport, des hélicoptères et des moyens opérationnels considérables.
Sources : Jake Johnston (X, 30 octobre 2026)

