Le Conseil électoral provisoire d’Haïti vient d’annoncer un chiffre vertigineux : plus de 27 millions de tentatives de fraude identifiées lors de l’enregistrement des 30 000 membres exigés pour chaque parti politique sur sa plateforme numérique. Faux Numéros d’Identification Nationale Unique (NINU), doublons de citoyens inscrits à leur insu dans plusieurs formations, incohérences massives dans les données personnelles… Le système a tout vu. Ou du moins, le CEP prétend l’avoir vu. Pourtant, à ce jour, aucune sanction n’a été prononcée. Pas une seule. Dans ces conditions, comment accorder la moindre crédibilité à une institution qui se contente de compter les fraudes sans jamais les punir ?
Cette révélation, rapportée par Le Nouvelliste, intervient alors que le CEP dresse le bilan de ses deux années d’existence et fixe, avec un optimisme presque surréaliste, le premier tour des prochaines élections au 18 juillet 2027. Sur le papier, le dispositif numérique a donc fonctionné : il a rejeté l’immense majorité des tentatives d’inscription irrégulières. Seules quelques dizaines de partis et regroupements ont réussi à valider leurs listes de 30 000 membres en conformité avec le décret électoral. Le reste a échoué, submergé par la fraude. Mais que vaut une détection si elle n’est suivie d’aucune conséquence ?
Un organisme électoral digne de ce nom ne se limite pas à produire des statistiques impressionnantes. Il doit protéger l’intégrité du processus, dissuader les fraudeurs et sanctionner ceux qui tentent de corrompre le jeu démocratique. En Haïti, où la confiance dans les institutions est déjà en miettes, laisser passer 27 millions de tentatives frauduleuses sans engager de poursuites, sans publier de noms, sans saisir la justice, revient à envoyer un message clair : la triche est tolérée, voire banalisée. Les responsables de ces tentatives – qu’ils soient dirigeants de partis, opérateurs ou réseaux organisés – peuvent dormir tranquilles. Le système a « détecté », il a « rejeté », et c’est tout. L’impunité reste la règle.
Cette attitude révèle une faiblesse structurelle, voire une complaisance inquiétante. Soit le CEP n’a pas les moyens, ni la volonté, de traduire ses découvertes en actes ; soit il préfère soigner les apparences techniques tout en évitant le conflit politique que provoquerait une véritable répression de la fraude. Dans les deux cas, le résultat est le même : un processus d’enregistrement des partis politiques profondément discrédité avant même que les électeurs
ne soient appelés aux urnes.
Comment croire, dès lors, qu’un Conseil capable de laisser impunis des millions de tentatives de fraude saura organiser des élections libres, transparentes et crédibles en 2027 ? La détection purement technique, sans sanction, n’est qu’un exercice de communication. Elle ne restaure aucune confiance. Elle nourrit, au contraire, le cynisme. Les citoyens haïtiens, déjà épuisés par des années d’instabilité, ont le droit d’exiger plus qu’un simple décompte de fraudes. Ils ont le droit d’exiger des responsabilités.
Tant que le CEP se contentera de publier des chiffres records sans jamais passer à l’action, il restera ce qu’il est aujourd’hui : une institution qui voit tout, dénonce beaucoup… et n’agit pas. Et dans ces conditions, la question n’est plus de savoir s’il a détecté 27 ou 28 millions de fraudes. La vraie question est : peut-on encore lui faire confiance ?

