La mémoire nationale n’est pas une ardoise que l’on efface au lancement d’une campagne
minute de la rédaction
Le « beau côté » de la tragédie haïtienne, puisque l’ironie reste parfois le dernier langage devant l’indécence, c’est qu’elle permet de mieux discerner les ambitions derrière les proclamations patriotiques. Les voilà, ces prétendants au pouvoir, disponibles pour une candidature, beaucoup moins audibles lorsqu’il faut exiger des garanties démocratiques. Ils veulent recueillir les suffrages d’un peuple dont les déplacements, la sécurité et l’accès aux institutions restent compromis. Mais quelle valeur aurait une compétition où le citoyen serait libre de choisir sur le papier et empêché de participer dans les faits ?
Le « beau côté » de la crise, c’est aussi le retour de ceux qui présentent leur expérience gouvernementale comme un titre de créance sur la nation. Anciens présidents, anciens Premiers ministres, anciens responsables : chacun revient avec ses promesses, mais où sont les comptes ? Tous n’ont ni le même parcours ni les mêmes responsabilités. Tous doivent cependant accepter l’examen de leur gestion. Avoir occupé le pouvoir ne confère aucun droit à le reprendre ; cela crée d’abord le devoir d’expliquer ce que l’on en a fait. Les controverses sur les ressources publiques, les échecs institutionnels et les choix sécuritaires ne disparaissent pas sous une nouvelle bannière électorale de PHTK à DEBLOKE ou VIKTWA ou d’autres subterfuges.
Le « beau côté » de la crise, c’est qu’elle rend plus visible le commerce des postures. La souveraineté devient un refrain, la Constitution un accessoire de tribune, la province une destination de campagne. Pourtant, gouverner exige autre chose : des objectifs précis, des moyens identifiés, des obligations contrôlables. Quel dispositif pour protéger les habitants ? Quelle politique pour soutenir la production ? Quelles garanties d’indépendance pour la justice ? À force de promettre le salut sans exposer les moyens de l’obtenir, on demande au peuple un acte de foi là où il devrait exercer un droit de contrôle. Et si le scrutin n’aboutissait pas, combien de ces ambitions se convertiraient en revendications de postes au nom d’une nouvelle transition ?
Le « beau côté » de cette tragédie, enfin, c’est qu’elle nous apprend à reconnaître ceux qui convoitent la République sans accepter de lui rendre des comptes. Les discours changent, les alliances se recomposent, les ambitions restent intactes. Mais le peuple devrait-il accorder une nouvelle confiance à ceux qui sollicitent ses suffrages sans expliquer leur bilan ? Devrait-il confondre le retour des mêmes figures avec une promesse de renouveau ? On ne répare pas une faillite nationale en distribuant des primes à l’irresponsabilité politique. Que chacun présente ses résultats, justifie ses décisions et expose les moyens de ses promesses. Car la prochaine victoire des Haïtiens ne sera pas simplement de désigner un président : elle sera de faire du pouvoir une charge dont on répond, et non une rente dont on dispose.

