Haïti ne manque pas de ressources, de mémoire ni de dignité. Ce qui lui manque, c’est la souveraineté réelle. Depuis plus de deux siècles, le pays vit sous une forme de dépendance qui n’est pas seulement imposée de l’extérieur : elle est aussi activement entretenue de l’intérieur. Cette réalité, trop souvent occultée derrière les discours humanitaires et les plans de « stabilisation », révèle un processus de tutelle permanente qui se transforme aujourd’hui en recolonisation.
Le tableau national est connu, mais il mérite d’être regardé sans filtre. Dépendance structurelle envers les États-Unis, l’Union européenne et le Canada ; absence de souveraineté monétaire, sécuritaire et économique ; appauvrissement accéléré de la majorité de la population ; destruction de l’environnement (déforestation, érosion des sols, pollution des baies) ; violence qui frappe d’abord les plus précaires. Cette violence n’est pas seulement le produit du chaos : elle sert aussi à maintenir un ordre où les privilèges de quelques-uns restent intacts.
Car la dépendance haïtienne n’est pas une fatalité subie par les élites économiques et politiques. Depuis 1806, peu après l’indépendance, elle a été un choix assumé. En s’alignant sur les puissances étrangères, ces groupes ont garanti la sécurisation de leurs positions : accès aux marchés, protection des fortunes, reproduction des hiérarchies sociales. Les occupants de 1915-1934, les bailleurs de fonds des programmes d’ajustement structurel des années 1980- 1990, les missions onusiennes successives et les mécanismes de « soutien » contemporains ont tous trouvé des interlocuteurs locaux prêts à jouer le jeu. Les tuteurs étrangers et les élites nationales ont ainsi co-écrit l’histoire de la mise sous tutelle.
Aujourd’hui, le rapport de domination a changé de nature. Au-delà des antagonismes de classe classiques, se pose la question même du droit d’exister. Dans un contexte mondial où des logiques de contrôle global sur les ressources, les populations et le vivant se renforcent, les groupes dominés se retrouvent confrontés à un défi existentiel. La domination ne s’exerce plus uniquement dans les rapports de production : elle touche le corps, la capacité de se reproduire, l’accès à une vie digne. Certains projets de pouvoir, qu’ils soient technologiques, économiques ou géopolitiques, visent à trier, augmenter ou écarter. Haïti, avec sa population jeune, vulnérable et déjà fragilisée, se trouve en première ligne de ces tensions.
L’histoire montre pourtant que la force pure révèle toujours les faiblesses de ceux qui l’emploient. L’invasion américaine de 1915-1934 n’a pas seulement occupé le territoire : elle a évincé les rivaux européens (France, Allemagne), placé la Banque Nationale sous contrôle américain et imposé le dollar comme instrument de domination monétaire et politique. Plus tard, les programmes d’ajustement structurel ont achevé de démanteler ce qui restait de souveraineté économique : ouverture forcée des marchés, destruction de la production locale de riz au profit des importations subventionnées, privatisation des entreprises publiques. Chaque « aide » a creusé plus profondément la dépendance.
Mais le monde unipolaire s’effrite. La perte relative d’hégémonie du dollar, la montée des BRICS, les résistances transnationales et les contradictions internes des anciens empires accélèrent un déclin. Face à cela, les puissances dominantes cherchent à verrouiller leur « arrière-cour » régionale. Les formes de contrôle deviennent plus insidieuses : missions sécuritaires internationales, conditionnalités économiques, ingérences politiques permanentes, externalisation de la gestion de la violence. Ces mécanismes rappellent, par leur intensité et leur durée, les logiques coloniales d’autrefois, même s’ils se parent du langage de la « responsabilité de protéger » ou de la « stabilisation ».
Haïti n’est pas condamnée à rester le laboratoire de ces expériences. La résistance du peuple haïtien a déjà, au XIXe siècle, annoncé les limites des empires. Aujourd’hui encore, la conscience de cette tutelle renouvelée peut devenir le point de départ d’une autre trajectoire : celle d’une souveraineté reconstruite, d’une économie orientée vers les besoins réels de la population, d’une défense du droit d’exister pleinement.
Le choix n’est plus entre le chaos et la tutelle. Il est entre la reproduction indéfinie de la dépendance et la construction d’une indépendance digne de ce nom. Les chaînes de la recolonisation ne se brisent pas par des appels à plus d’intervention. Elles se brisent par la lucidité collective et par la volonté de refuser le rôle d’éternel assisté.

