« Tant que les Haïtiens, et particulièrement les dirigeants haïtiens, ne sauront pas et ne restitueront pas au Nord-Ouest ses énergies, nous risquerons de payer les conséquences de notre ignorance. »
Une nation qui ignore ses racines est condamnée à l’instabilité. En Haïti, nous cherchons les causes de notre effondrement actuel dans la mauvaise gouvernance, l’économie ou les ingérences extérieures, en oubliant la dimension essentielle : l’amnésie historique et spirituelle.
Nous avons coupé l’arbre de la liberté de sa racine nourricière. Cette racine se trouve dans un département aujourd’hui marginalisé, oublié des budgets de l’État et des projets de développement : le Nord-Ouest.
Tout a commencé là, et tout s’est joué là. Le Nord-Ouest est le carrefour géopolitique et mystique où s’est noué le destin d’Haïti. Il est le point de convergence des trois grandes traditions spirituelles qui ont façonné l’âme haïtienne :
* Le catholicisme, implanté dès décembre 1492 par Christophe Colomb.
* Le protestantisme, introduit à l’époque des flibustiers et boucaniers sous Bertrand d’Ogeron à l’île de la Tortue.
* Le vaudou, structuré et enraciné par le grand prêtre africain Déka à La Vilokan.
Comprendre Haïti, c’est comprendre que le Nord-Ouest détient les clés du commencement et de la fin de notre histoire coloniale.
1-La terre de la tragédie originelle et de la première résistance
L’esclavage sur l’île d’Haïti (autrefois appelée Hispaniola) a commencé peu après l’arrivée de Christophe Colomb au Môle-Saint-Nicolas en décembre 1492. Ce fut le point de départ de l’asservissement des populations autochtones taïnos sous le système brutal de l’encomienda, menant à leur quasi-disparition. C’est pour les remplacer que la traite transatlantique fut intensifiée dès 1501, puis officialisée par Charles Quint en 1518, ouvrant la voie à la colonie française de Saint-Domingue, la plus riche du monde, mais la plus cruelle, régie par le Code Noir de 1685.
Mais le Nord-Ouest, qui fut le théâtre de cette tragédie initiale, devint aussi le sanctuaire de la résistance et le tombeau de l’armée coloniale.
Bien avant les grands mouvements de 1791, le Nord-Ouest vibrait déjà de l’esprit de révolte :
* Padre Jean (Pedro Juan) : Dans le dernier quart du XVIIᵉ siècle, cet esclave s’affranchit lui-même en tuant son maître espagnol. Réfugié entre Port-de-Paix et l’île de la Tortue, il devint le chef de l’une des premières grandes bandes de marrons, attaquant sans relâche les plantations françaises naissantes pour libérer ses frères captifs.
* Le Général Jacques Maurepas : En février 1802, face à la formidable armada du général Leclerc envoyée par Napoléon Bonaparte pour rétablir l’esclavage, le commandant de Port-de-Paix choisit l’héroïsme. Plutôt que de livrer sa ville intacte aux Français, il ordonna de l’incendier. Fin stratège, il tint en échec les généraux français Humbert et Debelle, forçant l’état-major napoléonien à revoir ses plans. Isolé et sans munitions, il négocia un ralliement sous conditions pour préserver ses troupes, avant d’être traîtreusement arrêté et assassiné par Leclerc le 19 septembre 1802.
*L’histoire officielle retient la glorieuse bataille de Vertières le 18 novembre 1803. Mais malgré l’héroïsme de Vertières, l’indépendance n’était pas encore totalement acquise. Il fallait chasser les Français de leur dernier bastion fortifié : le Môle-Saint-Nicolas.
C’est l’offensive décisive du colonel Pourcely, à la tête des forces indigènes, qui força le général français vicomte de Noailles à capituler et à évacuer cette position hautement stratégique par la mer le 4 décembre 1803, abandonnant tout son matériel de guerre. Sans cette victoire finale dans le Nord-Ouest, la célébration de l’Indépendance le 1ᵉʳ janvier 1804 aux Gonaïves n’aurait pas pu avoir lieu. Le Nord-Ouest a scellé l’acte de naissance de la Nation.
2-La Vilokan et la matrice mystique de la victoire
On ne peut pas comprendre la victoire militaire de l’Armée indigène sans comprendre sa force spirituelle. Au cœur du Nord-Ouest se trouve La Vilokan, située à La Douceur, une dépendance de Saint-Louis-du-Nord.
Contrairement aux cours mystiques de l’Artibonite (Souvenance, Nan Badyo, Nan Soukri), du Plateau Central (Nan Campêche) ou du Nord (Doréal de la gran’n Ibo Lélé), La Vilokan est le plus ancien et le plus haut lieu mystique du pays. Elle représente le tout premier village construit par les Africains en Amérique.
L’histoire de La Vilokan se confond avec celle de l’esclave Déka. Jeune Africain robuste, beau et intelligent, acheté au marché de la Croix-des-Bossales, il fut emmené dans le Nord-Ouest par le colon Barlatier. Un soir de cérémonie, possédé par un loa, Déka tua le chien de son maître. Furieux, le colon tenta de l’abattre, mais par miracle, aucune balle ne sortit du fusil.
Déka s’enfuit vers l’ouest, poursuivi par les colons. Arrivé au Morne Miguel, un coup de tonnerre mystique le sépara de ses poursuivants. Après avoir traversé la rivière des Nègres, une voix lui parla. À l’instar du peuple hébreu traversant la mer Rouge, Déka s’agenouilla et s’écria : « Ici c’est ma Ville-au-Camp » (La Vilokan).
À La Douceur, dans un lieu protégé par des forêts denses et des sources d’eau, Déka enterra des reliques sacrées confiées par les prêtres en Afrique. Ces objets constituèrent la matrice, le lien ombilical indestructible entre la Terre d’Afrique et celle d’Haïti. C’est là qu’il établit le culte de Papa Legba. Depuis lors, quel que soit le rite, toute cérémonie vaudou en Haïti doit obligatoirement commencer par l’appel à Legba et les hymnes à La Vilokan.
La Vilokan devint le passage obligé des révolutionnaires. Avant de marcher vers Vertières et d’entrer dans l’immortalité, l’intrépide Capois-la-Mort, originaire de la région, se rendit à La Douceur. Il vint y puiser les consignes mystiques et se baigner à la source sacrée. C’est cette énergie spirituelle qui lui permit de défier les boulets de canon français et de mettre en déroute l’armée de Napoléon Bonaparte, la plus puissante de l’époque. Plus tard, le roi Henri Christophe lui-même reconnaîtra cette puissance en faisant transporter l’eau de la rivière La Caille du Nord-Ouest jusqu’à Milot pour construire la Citadelle Laferrière.
Le culte moderne de La Vilokan s’est perpétué à travers les âges, notamment après la disparition temporaire en 1910 de l’adolescente Louisiana Louis, revenue après trois mois passés sous l’eau avec des objets sacrés (un coui et une pierre philosophale), ravivant la ferveur mystique de toute la région de Port-de-Paix et de l’étranger.
3. L’urgence du réveil : Une dette nationale et un engagement citoyen
Aujourd’hui, Haïti est en proie à toutes les calamités : insécurité, misère, mauvaise gouvernance et désespoir. Face au péril, les Juifs se tournent vers le Mur des Lamentations. Haïti, elle, doit tourner son regard vers le Nord-Ouest pour retrouver sa force originelle.
Mais ce réveil exige une rupture radicale avec l’ignorance et l’inaction.
Tant que l’État haïtien continuera à traiter le Nord-Ouest comme une province marginale, le pays restera maudit par son ingratitude historique. Restituer au Nord-Ouest ses énergies signifie :
* Désenclaver la région et moderniser Port-de-Paix, Jean-Rabel, Saint-Louis-du-Nord.
* Valoriser les magnifiques plages du Môle-Saint-Nicolas, d’Anse-à-Foleur, de l’île de la Tortue, de Baie-de-Henne.
* Protéger les sites historiques du Môle-Saint-Nicolas et valoriser le patrimoine culturel de La Vilokan.
Le développement d’Haïti commencera par le Nord-Ouest, ou ne commencera pas.
Fils et filles du Nord-Ouest, où que vous soyez, rappelez-vous toujours que l’exploit de Capois-la-Mort à Vertières ne fut pas le fruit du hasard : tout s’est joué entre Capois et Déka. Capois-la-Mort a réussi là où tant d’autres avaient échoué. Nous représentons un symbole de bravoure et de résistance. Soyons-en fiers. D’ailleurs, son assassinat au fort Limonade est la preuve ultime que le 18 novembre, Capois était en mission. Un missionnaire ne tombe pas avant d’avoir accompli sa tâche. Il fut assassiné pour sa bravoure et sa fidélité à Dessalines.
Sachez une chose : si la délivrance du monde commence par Haïti, la délivrance d’Haïti commencera par le Nord-Ouest.
Si la France doit restituer à Haïti ses milliards, Haïti doit impérativement restituer au Nord-Ouest les sacrifices de Maurepas et de Capois-la-Mort.
Le temps des lamentations est révolu. Il est temps que les fils et filles du Nord-Ouest, vivant sur place ou dans la diaspora, se réveillent. Vous devez vous lever pour réclamer votre droit, votre espace et votre développement. Personne ne fera pour le Nord-Ouest ce que ses propres enfants refusent de faire.
Nous devons être lucides : la seule voix des parlementaires sera insuffisante pour porter cette vision. Les politiciens traditionnels et les débats législatifs classiques sont prisonniers de luttes de pouvoir éphémères. Ils ne peuvent pas porter une vision qui touche à l’âme même de la nation. Le problème auquel nous faisons face n’est pas simplement politique, il est sociétal.
Pour imposer ce changement, le Nord-Ouest doit donner l’exemple d’un nouveau contrat social. Nous devons cesser de nous diviser. Seule une unité dans la diversité peut nous conduire vers la victoire :
* Que vous soyez chrétien (catholique ou protestant) ou vodouisant, vous partagez la même terre sacrée.
* Que vous soyez intellectuel, paysan, commerçant ou jeune étudiant, vous portez le sang de Maurepas et de Capois-la-Mort.
Dépassons nos clivages. Mettons ensemble nos intelligences, nos ressources et nos énergies spirituelles et intellectuelles. Rassemblons-nous autour d’un idéal commun : faire du Nord-Ouest le phare du relèvement national.
Le Nord-Ouest a été le commencement de notre histoire en 1492 ; il a été la fin de l’oppression coloniale en décembre 1803. Aujourd’hui, il doit être le point de départ de la Renaissance haïtienne.
Haïtiens, dirigeants, fils et filles du Nord-Ouest : ouvrons les yeux, sortons de l’ignorance et redonnons à cette terre sacrée la place et le respect qu’elle mérite. C’est à cette seule condition que nous romprenons les chaînes de nos misères actuelles et que nous marcherons, unis et souverains, vers une nouvelle indépendance.
Dr Evallière BEAUPLAN

