16 octobre 2026
Premier bilan, à onze mois de l’échéance : le décret du 31 mars 2026, ou la dépossession  programmée du spectre audiovisuel haïtien 
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Premier bilan, à onze mois de l’échéance : le décret du 31 mars 2026, ou la dépossession  programmée du spectre audiovisuel haïtien 

De Port-au-Prince à Gaza ,le spectre devient l’arme de la dépossession .Un petit  cadeau à Abinader ou un grand hold-up sur les télévisions ? Fils-Aimé a-t-il dépassé  Gaza ? 

Le 31 mars 2026, le gouvernement de facto dirigé par le Premier ministre Alix Didier Fils Aimé a fait publier au Moniteur un décret portant migration de la télévision analogique vers la  Télévision Numérique Terrestre (TNT). Présenté comme une modernisation technique  indispensable et conforme aux engagements internationaux d’Haïti auprès de l’Union  internationale des télécommunications (UIT), ce texte fixe une date butoir claire et brutale : à  compter du 30 septembre 2027, toutes les émissions analogiques sont interdites. Les  concessions historiques sur les fréquences VHF/UHF deviennent caduques. Plus d’une  centaine d’entreprises de télévision – environ 134 stations autorisées, réparties dans les dix  départements – se retrouvent privées de leur principal actif, le spectre hertzien, sans  mécanisme de maintien des droits acquis, sans compensation claire et sans accompagnement  technique ou financier sérieux. 

Nous sommes aujourd’hui le 16 octobre 2026. Sept mois se sont écoulés depuis la publication  du décret ; il reste onze mois avant l’extinction programmée. Quel est le bilan des actions du  gouvernement Fils-Aimé au niveau du CONATEL et du ministère en charge des Télécoms ?  Et que vaut la campagne de sensibilisation menée depuis le début par Rezo Nòdwès sur cette  problématique ? 

Le bilan gouvernemental est d’une clarté brutale. Aucun calendrier détaillé d’appels d’offres  pour les plateformes numériques de diffusion (multiplex) n’a été clairement communiqué.  Aucune phase pilote concrète n’a été engagée de manière visible. Les discussions avec les  associations de médias sont au point mort ; le dossier aurait même été transféré au Secrétaire  d’État chargé de la Communication, signe d’un enfouissement administratif plutôt que d’une  volonté de dialogue. Le site du CONATEL ne traite plus la Transition Numérique comme une  priorité opérationnelle. Aucune mesure tangible de soutien technique, de financement ou de  formation aux opérateurs historiques n’a été mise en œuvre. 

Ce qui a été accompli, c’est la dépossession juridique. Les fréquences correspondant aux  canaux 2 à 13, 14 à 19 et 20 à 50 seront attribuées par appel d’offres à des opérateurs de  diffusion. Celles des canaux 52 à 69 – la bande 700 MHz, le « dividende numérique » – sont  réservées aux réseaux mobiles 4G et 5G. Les stations analogiques ont la possibilité théorique  de devenir des éditeurs de contenus et de négocier leur intégration sur les plateformes  numériques, mais sans priorité garantie, sans filet de sécurité et dans un contexte de crise  sécuritaire, énergétique et économique déjà extrême. C’est une expropriation collective  déguisée. 

La libération accélérée et unilatérale de la bande 700 MHz illustre parfaitement la logique.  Cette ressource, d’une valeur considérable pour le déploiement mobile, résout au passage les  problèmes d’interférences transfrontalières qui gênaient le déploiement dominicain,  notamment dans la zone Dajabón-Ouanaminthe. Des analyses publiées dès avril sur Rezo  Nòdwès l’ont qualifiée de « petit cadeau » au président Luis Abinader. Pendant que les 

radiodiffuseurs haïtiens sont purement et simplement expropriés de fait, le voisin de l’Est  gagne en clarté spectrale et un opérateur pan-insulaire (Viettel/Natcom) consolide une  position stratégique unique sur l’île d’Hispaniola. 

Face à cela, la campagne de sensibilisation déclenchée par Rezo Nòdwès depuis sept mois a  joué un rôle de lanceur d’alerte. Dès avril 2026, le site a publié des analyses détaillées : listes  des stations concernées, postures possibles des neuf stations occupant la bande 700 MHz à  Port-au-Prince, insécurité juridique majeure, absence de mécanisme de compensation, risques  d’oligopole sur les multiplex et de captation de la ressource par des intérêts mieux capitalisés  ou étrangers. En septembre, un bilan à six mois soulignait déjà que le seul résultat tangible  était la dépossession. En octobre, de nouveaux articles ont rappelé l’indifférence troublante  des associations de médias et posé la question : qui récupérera les fréquences le 30 septembre  2027 ? 

Cette campagne a documenté, alerté et nommé les enjeux de souveraineté. Elle a mis en  lumière que le spectre radioélectrique n’est pas un bien privé, mais un patrimoine de l’État  haïtien. Pourtant, le silence quasi total des associations professionnelles de médias, l’absence  de mobilisation collective et le manque de positions publiques fermes laissent le champ libre.  Comme si la liquidation d’un pan entier du paysage audiovisuel national ne concernait pas  ceux qui se disent défenseurs de la liberté d’expression. 

Un parallèle s’impose avec la gestion de cette même ressource à Gaza, particulièrement la  bande 700 MHz réservée aux réseaux mobiles 4G et 5G. Y a-t-il eu dépossession des  opérateurs historiques de télévision à Gaza ? Comment cela s’est-il fait ? Fils-Aimé est-il allé  plus loin que les décideurs à Gaza ? 

À Gaza, le contrôle du spectre électromagnétique est exercé de manière structurelle par Israël,  en vertu notamment des Accords d’Oslo (Annexe III, article 36). Les opérateurs palestiniens  n’ont accès qu’à des technologies obsolètes : 2G à Gaza, 3G en Cisjordanie jusqu’à  récemment. Les demandes de fréquences pour la 4G et la 5G, y compris dans des bandes  comme le 700 MHz, ont été systématiquement retardées ou refusées. Israël déploie de son  côté la 4G et la 5G, y compris sur le 700 MHz, tandis que les Palestiniens restent freinés.  L’infrastructure télécoms a été massivement détruite depuis octobre 2023 (75 % des tours  mobiles, jusqu’à 80 % du réseau fixe selon certaines estimations). Les médias, y compris les  télévisions (Al-Aqsa TV et d’autres), ont vu leurs installations physiques ciblées à plusieurs  reprises et se sont rabattus sur le satellite et le numérique. 

Il n’y a pas, à Gaza, de décret formel de migration analogique vers le numérique terrestre  comparable à celui du 31 mars 2026 qui annule purement et simplement les droits  d’exploitation historiques de plus d’une centaine de stations à une date butoir fixe, sans  compensation et en réservant explicitement le 700 MHz au mobile. La restriction est  structurelle, militaire et permanente : contrôle externe du spectre, interdiction d’accès aux  fréquences modernes, destruction physique. Les opérateurs historiques de télévision n’ont pas  été « dépossédés » par un texte de modernisation nationale ; ils ont été empêchés de se  développer et leurs infrastructures ont été détruites dans un contexte de conflit. 

Fils-Aimé est-il allé plus loin ? Dans la forme juridique, oui. Le décret haïtien est un acte  unilatéral d’un gouvernement de transition qui transforme des concessions historiques en  droits caducs à une date précise, sans filet de sécurité crédible, et qui libère le dividende  numérique au profit potentiel d’intérêts voisins et d’opérateurs mieux capitalisés. C’est une 

dépossession par voie réglementaire, sous couvert de modernisation et d’engagements  internationaux. À Gaza, la dépossession est le produit d’une occupation et d’un contrôle  externe du spectre, combiné à la destruction. L’une est administrative et interne ; l’autre est  géopolitique et militaire. Mais le résultat converge : affaiblissement des acteurs nationaux,  captation ou restriction d’une ressource stratégique, et fragilisation de la souveraineté  informationnelle et numérique. 

Le 30 septembre 2027 n’est pas une date lointaine. C’est demain. Chaque jour de silence  supplémentaire rapproche le moment où des dizaines de télévisions haïtiennes perdront leur  droit d’émettre sur les ondes analogiques, sans alternative réelle garantie. La modernisation  technologique ne doit pas devenir le prétexte d’une liquidation du patrimoine audiovisuel  national. La souveraineté de l’État ne se négocie pas à la pièce, décret après décret. 

Il est encore temps d’exiger la révision de ce texte, un accompagnement réel des opérateurs  historiques, une transparence totale sur l’attribution future des fréquences et des multiplex, et  un débat public digne de ce nom. Sinon, dans onze mois, nous constaterons une fois de plus  que les ressources du pays ont changé de mains, sous les yeux indifférents de ceux qui  auraient dû les défendre.

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