Par Reynoldson Mompoint
Cap-Haïtien, le 13 octobre 2026
Deux périodes différentes, une même logique de pouvoir : bonnet blanc, blanc bonnet
La note de presse du groupement DEBLOKE, datée du 10 octobre 2026, remet au centre du débat une question fondamentale : peut-on organiser des élections crédibles sans rompre avec les pratiques politiques qui ont conduit Haïti à l’impasse actuelle ?
Derrière les annonces électorales, les échéances constitutionnelles et les promesses de retour à l’ordre démocratique, une interrogation demeure : le pays s’apprête-t-il à changer de dirigeants ou simplement à reconduire, sous d’autres couleurs, les mécanismes d’un même système politique ?
Martelly : le pouvoir, les alliances et l’héritage du PHTK
L’arrivée de Michel Joseph Martelly au pouvoir, en 2011, avait suscité des attentes considérables. Après des années de turbulences politiques, une partie de la population espérait une rupture avec les anciennes pratiques de gouvernance. Mais le bilan de cette présidence demeure indissociable des controverses qui ont marqué la vie publique haïtienne, notamment les accusations de corruption, les crises institutionnelles et les interrogations sur la gestion des ressources publiques. L’effondrement progressif des institutions et l’aggravation des tensions politiques ont contribué à fragiliser la confiance des citoyens dans la classe dirigeante.
Le PHTK n’a pourtant pas disparu avec la fin du mandat présidentiel de Martelly. Le courant politique associé à cette période a conservé des relais, des alliances et une capacité de mobilisation. La présidence de Jovenel Moïse, élu en 2016 et assassiné en juillet 2021, a prolongé cette séquence politique tout en l’inscrivant dans un contexte de crise institutionnelle profonde.
C’est dans cette perspective qu’il faut examiner les recompositions politiques actuelles. Les noms changent, les plateformes se multiplient, mais les questions relatives aux intérêts économiques, aux alliances politiques et au contrôle des institutions restent entières.
Un système politique ne disparaît pas nécessairement lorsque ses dirigeants quittent leurs fonctions. Il peut survivre en changeant de visage, de discours et de véhicule électoral.
Fils-Aimé et Viktwa : la transition comme tremplin politique ?
Alix Didier Fils-Aimé est arrivé à la Primature en novembre 2024. Depuis la fin du mandat du Conseil présidentiel de transition, le 7 février 2026, il dirige l’exécutif dans une configuration institutionnelle exceptionnelle, alors que le pays demeure confronté à une crise sécuritaire et à l’absence d’autorités issues d’élections nationales récentes.
Son défi ne consiste donc pas uniquement à organiser des élections. Il doit aussi démontrer que l’État peut protéger les citoyens, rétablir l’autorité publique et garantir des conditions minimales de participation démocratique.
Or, la construction de la plateforme Viktwa et les ambitions électorales attribuées au camp du pouvoir soulèvent une question essentielle : la transition prépare-t-elle réellement l’alternance démocratique ou travaille-t-elle également à la constitution d’une nouvelle majorité politique ?
Cette interrogation est légitime. Elle ne constitue cependant pas, à elle seule, la preuve d’une stratégie de confiscation du pouvoir.
Le problème est ailleurs : lorsqu’un gouvernement contrôle les principaux leviers de l’exécutif tout en préparant le terrain électoral, la frontière entre la conduite des affaires publiques et la défense d’intérêts partisans doit être surveillée avec une rigueur absolue.
L’État n’appartient ni au Premier ministre, ni à une plateforme politique, ni à une coalition de circonstance.
Les ressources publiques ne sont pas des instruments de campagne. L’administration ne doit pas devenir une machine de placement politique. Et l’organisation des élections ne saurait se réduire à la préparation de la victoire d’un camp.
Les inquiétudes exprimées par des acteurs politiques et des observateurs au sujet des rapports entre le pouvoir, les alliances électorales et l’utilisation éventuelle des moyens de l’État rendent cette exigence d’impartialité particulièrement importante.
DEBLOKE et Viktwa : deux noms, une même question politique
Une précision s’impose : la note de presse reproduite ici émane de DEBLOKE, groupement associé à Michel Joseph Martelly. Elle ne doit pas être confondue avec Viktwa, plateforme distincte associée au camp d’Alix Didier Fils-Aimé.
Cette distinction n’empêche pas la comparaison politique. Elle la rend, au contraire, plus pertinente.
Dans sa note du 10 octobre 2026, DEBLOKE demande au Conseil électoral provisoire de publier un calendrier actualisé, insiste sur l’impartialité des institutions et réclame des mesures concrètes contre l’insécurité. Le groupement rappelle également l’objectif annoncé d’une passation du pouvoir au plus tard le 7 février 2027.
Ces exigences sont défendables en elles-mêmes. Un calendrier électoral clair, des institutions impartiales et des élections sécurisées sont indispensables à la légitimité démocratique.
Mais une question demeure : ces principes valent-ils uniquement lorsqu’on est dans l’opposition, ou doivent-ils s’appliquer avec la même rigueur lorsqu’on détient les leviers du pouvoir ?
La démocratie exige davantage que des déclarations de principe. Elle impose la cohérence entre les discours, les décisions et les pratiques.
Un groupement politique ne peut dénoncer l’utilisation partisane de l’État sans accepter que les mêmes exigences s’appliquent à ses propres alliances. De même, un gouvernement ne peut réclamer la confiance populaire tout en laissant subsister des doutes sur la neutralité de l’appareil public.
La crédibilité politique ne se mesure pas à la beauté des communiqués, mais à la conformité des actes aux principes proclamés.
L’insécurité : l’échec qui menace toutes les ambitions électorales
Le principal obstacle à une véritable alternance démocratique reste l’insécurité.
Comment parler de souveraineté populaire lorsque des citoyens ne peuvent pas circuler librement ? Comment prétendre organiser des élections inclusives lorsque des territoires échappent au contrôle effectif des autorités ? Comment garantir le libre choix des électeurs lorsque la peur, les déplacements forcés et la désorganisation des services publics limitent leur participation ?
Le Premier ministre lui-même a reconnu, en mai 2026, que la situation sécuritaire ne permettait pas de tenir le scrutin présidentiel alors envisagé pour le mois d’août.
Cette réalité place le pouvoir devant une responsabilité incontournable : produire des résultats sécuritaires tangibles.
L’insécurité ne peut devenir une justification permanente de l’ajournement des échéances démocratiques. Mais elle ne peut pas davantage être ignorée au nom d’un calendrier électoral déconnecté des réalités du terrain.
Il faut agir sur les deux fronts : rétablir la sécurité et préparer des élections crédibles.
Toute démarche qui privilégierait la conservation du pouvoir au détriment de ces deux impératifs alimenterait la défiance populaire. Et toute formation politique qui se contenterait d’exploiter l’échec du gouvernement sans présenter une alternative sécuritaire et institutionnelle crédible contribuerait à prolonger la crise.
Haïti n’a pas besoin d’une compétition entre gestionnaires de l’impasse. Elle a besoin d’une rupture avec les mécanismes qui permettent à cette impasse de se reproduire.
Bonnet blanc, blanc bonnet : la question du système
Le titre de cet article ne signifie pas que Michel Joseph Martelly et Alix Didier Fils-Aimé sont identiques, ni que DEBLOKE et Viktwa poursuivent nécessairement les mêmes objectifs.
Il pose une question plus profonde : que vaut l’alternance si les pratiques, les réseaux d’influence et les rapports entre pouvoir politique et intérêts économiques demeurent inchangés ?
Un changement de dirigeant n’est pas automatiquement un changement de gouvernance. La création d’une nouvelle plateforme n’est pas nécessairement synonyme de renouvellement politique. Et la multiplication des partis ne garantit pas, à elle seule, le pluralisme démocratique.
Le véritable changement suppose des institutions capables de résister aux pressions partisanes, une administration qui sert l’intérêt général, une justice indépendante et une politique de sécurité qui protège effectivement la population.
Il suppose aussi que les responsables politiques rendent compte de leurs décisions, de leurs alliances et de leurs résultats. C’est à cette épreuve que doivent être soumis aussi bien les héritiers politiques du PHTK que les acteurs regroupés autour de Viktwa.
C’est à cette épreuve que doivent être soumis aussi bien les héritiers politiques du PHTK que les acteurs regroupés autour de Viktwa.
Le peuple haïtien ne peut pas se contenter de choisir entre des visages différents si les mécanismes du pouvoir restent les mêmes.
Haïti ne peut plus vivre de changements de façade
De Martelly à Fils-Aimé, de l’ancien paysage politique aux nouvelles plateformes électorales, une interrogation traverse l’histoire récente du pays : pourquoi les recompositions politiques successives n’ont-elles pas permis de construire des institutions solides, une sécurité durable et une démocratie fonctionnelle ?
La réponse ne saurait être réduite à la responsabilité d’un seul homme ou d’un seul parti. Elle exige un examen rigoureux des alliances, des décisions publiques, des intérêts économiques et des pratiques de gouvernance.
La note de DEBLOKE pose des exigences auxquelles tout acteur politique devrait souscrire. Il reste à savoir si ces principes seront appliqués de manière universelle, y compris par ceux qui espèrent accéder au pouvoir ou y demeurer.
Car le véritable enjeu n’est pas de savoir qui portera la prochaine écharpe présidentielle. Il est de savoir si le prochain pouvoir sera capable de rompre avec les pratiques qui ont conduit la République à l’épuisement.
Bonnet blanc, blanc bonnet ?
La formule ne doit pas remplacer l’analyse. Elle doit servir d’avertissement.
Si les mêmes pratiques survivent aux changements de dirigeants, si les intérêts partisans continuent de primer sur l’intérêt général et si l’insécurité demeure le quotidien des citoyens, alors le changement de période ne sera qu’un changement de décor.
Et Haïti continuera de payer le prix de cette continuité.
Reynoldson Mompoint
Avocat | Journaliste | Communicateur Social

