10 octobre 2026
Gros-Morne, ou la mécanique de la riposte
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Gros-Morne, ou la mécanique de la riposte

Le scénario a, cette fois encore, la même séquence que cette chronique a déjà décrite à plusieurs reprises depuis le mois de juillet : une opération de sécurité contre une position tenue par un gang, puis, dans les heures ou les jours qui suivent, une riposte dirigée non pas contre les forces qui ont frappé, mais contre la population civile qui vivait à proximité. Le 28 septembre dernier, à Gros-Morne, dans l’Artibonite, des membres du gang Kokorat San Ras ont attaqué la localité après une opération de la Force de répression des gangs contre leurs positions dans la zone. Le bilan communiqué par Amnistie Internationale fait état d’au moins onze morts et de plusieurs blessés ; l’Organisation internationale pour les migrations a dénombré environ cinq mille deux cent cinquante quatre personnes déplacées dans la foulée.

Ce chiffre, aussi lourd soit-il, n’apparaît même pas dans le bilan présenté la semaine dernière à Genève par le Haut Commissaire aux droits de l’homme, documenté dans ces colonnes le 9 octobre. Le décompte de Volker Türk s’arrêtait au onze septembre. L’attaque de Gros-Morne, survenue dix-sept jours plus tard, n’y figure donc pas — et elle ne sera comptabilisée, au mieux, que dans le prochain rapport trimestriel du BINUH. Cette chronique le notait déjà le 9 octobre : le Haut Commissaire reconnaissait lui-même que les chiffres communiqués à Genève étaient « probablement bien en deçà » de la réalité. Gros-Morne en offre, dix jours à peine après cette mise en garde, une illustration presque trop nette.

La coïncidence de calendrier ne s’arrête pas là. Le lendemain même de l’attaque, le 29 septembre, le Conseil de sécurité des Nations unies a voté la prolongation du mandat de la Force de répression des gangs pour six mois, jusqu’au 31 mars 2027. Cette chronique exprimait, le 18 juillet dernier, sa réserve de principe face à cette force : une feuille de route fixée à l’horizon 2028, assortie d’un financement reposant sur des contributions volontaires que le délégué pakistanais au Conseil de sécurité qualifiait lui-même, au moment de la création de la force, de pari naïf. Trois mois plus tard, la directrice Amérique d’Amnistie Internationale, Ana Piquer, formule une réserve de nature différente mais tout aussi fondamentale : « Renouveler le mandat de la FRG ne protège pas, en soi, la population haïtienne. » Gros-Morne illustre précisément ce que cette phrase veut dire. La force a mené une opération ; le gang a riposté sur des civils désarmés ; la force n’était pas là pour les protéger de la riposte.

Mais c’est la seconde partie de la déclaration d’Ana Piquer qui mérite, ici, une attention particulière, parce qu’elle introduit dans cette chronique un angle que celle-ci n’avait pas encore traité directement : l’hypocrisie régionale qui entoure la crise haïtienne. Amnistie Internationale a nommément critiqué la République dominicaine et les États-Unis, qui réclament d’une seule voix une réponse internationale renforcée à la crise haïtienne, tout en poursuivant des expulsions collectives vers ce même pays. Les chiffres, là encore, parlent d’eux-mêmes : selon la Direction générale des migrations dominicaine, cent quatre-vingt-seize mille trois cent vingt et un Haïtiens ont été reconduits à la frontière au cours du seul premier semestre 2026, dont trente-quatre mille deux cent vingt-six pour le seul mois de juin. « Les gouvernements ne peuvent pas dire à l’Organisation des Nations unies qu’Haïti traverse une urgence qui exige une action extraordinaire, tout en renvoyant des gens affronter ces mêmes dangers », a résumé Ana Piquer. La formule mérite d’être retenue, parce qu’elle capture une contradiction que les bilans chiffrés, aussi rigoureux soient-ils, ne rendent pas toujours visible : des pays qui financent, votent et prolongent une force de sécurité internationale pour Haïti tout en renvoyant, chaque mois, des dizaines de milliers de personnes vers les zones mêmes que cette force est censée sécuriser.

Un dernier élément, presque une note en bas de page, rattache cette actualité au fil le plus douloureux de cette chronique depuis juillet : celui des enfants. Le Lycée Alexandre Pétion, fondé en 1816, doyen des établissements scolaires du pays et qui a formé au moins quarante-six chefs d’État haïtiens, a dû abandonner ses locaux historiques du centre-ville de Port-au-Prince, livrés à l’insécurité, pour s’installer dans une école nationale de la rue Capois. L’établissement a ainsi déménagé plusieurs fois en trois ans sans jamais cesser d’enseigner. Il y a, dans cette résilience institutionnelle, quelque chose qui force le respect — mais aussi un symbole difficile à ignorer, deux cent dix ans après sa fondation par le président qui lui a donné son nom : l’école qui a formé l’élite politique du pays depuis deux siècles n’a plus, aujourd’hui, de toit fixe.

C’est dans ce contexte que doit désormais se lire l’annonce, déjà ancienne mais qui se précise, d’un premier tour électoral fixé au 13 décembre prochain — le premier scrutin national du pays en une décennie. Cette chronique documentait, le 9 octobre, le doute exprimé par Volker Türk lui-même quant à la réunion des conditions d’un vote crédible. Gros-Morne, survenu entre la publication de ce rapport et la date fixée pour l’élection, ne lève aucun de ces doutes. Il les confirme, commune après commune, à un rythme que ni les conférences de Paris ni les prolongations de mandat à Genève ou New York ne semblent, pour l’instant, capables de ralentir.


Rezo Nodwès

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