Par Yves Pierre*, politologue
Haïtiens, Haïtiennes,
Dans deux mois, le 13 décembre 2026, on va nous demander de voter. On va nous dire que c’est la démocratie. On va nous dire que c’est la sortie de crise. On va nous dire que c’est l’espoir.
Mensonges.
Ce qu’on nous prépare, ce n’est pas la démocratie. C’est un simulacre. Ce n’est pas la sortie de crise. C’est l’approfondissement de la crise. Ce n’est pas l’espoir. C’est le mépris.
Et pendant ce temps, dans l’ombre, on nous prépare une modification de la Constitution. Un texte que le pouvoir de facto veut nous imposer par la force, le même jour que les élections.
Deux coups de force. Un seul objectif: confisquer votre souveraineté.
I. Des élections truquées: le vol de votre vote
Regardons les faits. Pas les promesses.
Les faits.
Moins de 630 000 électeurs inscrits, selon les propres statistiques du Conseil électoral provisoire (CEP), alors que l’objectif affiché est de 3 à 4 millions d’inscrits. Nous sommes à deux mois du scrutin. Mathématiquement, c’est impossible. Alors que va-t-il se passer?
Deux scénarios. Aucun n’est démocratique.
Scénario 1: on organise les élections avec 600 000 électeurs et quelques. Résultat: des candidats élus par une minorité infime. Un président qui ne représentera même pas 5 % de la population. Une légitimité inexistante.
Scénario 2: on bourre les urnes, on falsifie les procès-verbaux, on inscrit des morts et des déplacés. Résultat: des élections volées. Un président imposé par la fraude. Une crise post-électorale garantie.
Dans les deux cas, votre vote ne compte pas. Dans les deux cas, votre souveraineté est confisquée.
Et pendant ce temps, des pans entiers des départements les plus peuplés du pays sont sous le contrôle des gangs, et plus d’un million de nos compatriotes ont été chassés de chez eux. Comment voter librement quand des zones entières sont devenues des zones de non-droit? Comment garantir l’égalité du suffrage quand des citoyens votent sous la menace, ou n’osent pas voter du tout?
Ce ne sont pas des élections. C’est une mascarade.
II. Une Constitution hors la loi: le vol de votre loi fondamentale
Pendant que le CEP organise ce simulacre électoral, le pouvoir de facto prépare autre chose. Quelque chose de plus grave encore.
Un référendum constitutionnel. Le même jour que les élections.
Mais attention. La Constitution de 1987, celle-là même que le pouvoir de facto prétend respecter, est formelle: l’article 284-3 stipule que « toute consultation populaire tendant à modifier la Constitution par voie référendaire est formellement interdite ». Seule l’Assemblée nationale constituante peut réviser la Constitution, selon la procédure rigoureuse prévue aux articles 284-1 et suivants.
Alors, que nous prépare-t-on?
Une Constitution hors la loi. Et voici le fait le plus troublant: l’article 194 du décret électoral du 2 juin 2026, un décret émanant du pouvoir lui-même, exige que les changements proposés à la Constitution soient publiés au Moniteur au moins quatre-vingt-dix jours avant le scrutin. À 83 jours du 13 décembre, ce texte n’est toujours pas publié. Le pouvoir viole sa propre loi. Le délai légal est déjà dépassé.
On va donc vous demander de ratifier une Constitution que vous n’aurez jamais pu lire, ni discuter, ni évaluer. Un texte qui pourrait:
- Supprimer le Sénat et transformer le Parlement en chambre unique;
- Harmoniser tous les mandats à cinq ans, prolongeant ainsi le pouvoir en place;
- Transférer des compétences du Parlement à d’autres institutions;
- Modifier les règles de succession présidentielle.
Vous allez élire des représentants sous une Constitution que vous ne connaissez pas. Vous allez prêter serment sur une loi fondamentale dont le contenu reste, à ce jour, invisible.
Ce n’est pas de la démocratie. C’est un coup de force constitutionnel.
III. Ce que le peuple haïtien mérite
Haïtiens, Haïtiennes,
Vous méritez mieux. Vous méritez mieux que des élections truquées. Vous méritez mieux qu’une Constitution hors la loi. Vous méritez mieux que le mépris.
Vous méritez la vérité.
La vérité, c’est que les conditions ne sont pas réunies pour des élections libres et transparentes. La vérité, c’est que le fichier électoral est obsolète. La vérité, c’est que le CEP n’est pas indépendant. La vérité, c’est que des zones entières du pays sont sous contrôle gangstocratique. La vérité, c’est que le délai de publication de la Constitution révisée, prévu par le décret électoral lui-même, est déjà expiré.
Vous méritez le temps.
Le temps de discuter de la Constitution. Le temps de comprendre les enjeux. Le temps de débattre démocratiquement du type de société que nous voulons bâtir. Le temps de sécuriser le territoire pour que chaque citoyen puisse voter librement.
Vous méritez la souveraineté.
La souveraineté de décider vous-mêmes de votre avenir. La souveraineté de choisir vos représentants dans des conditions équitables. La souveraineté de rédiger votre Constitution dans un débat transparent et inclusif.
Vous méritez une vraie démocratie. Pas un simulacre.
IV. Ce que nous devons faire
Alors, que faire? Comment restituer au peuple sa souveraineté confisquée?
Premièrement: exiger l’arrêt du processus électoral en cours.
Ce processus est vicié à la racine. Continuer, c’est garantir une crise. Continuer, c’est produire un président sans légitimité. Continuer, c’est consacrer la démocratie de façade.
Et qu’on ne nous objecte pas qu’un simple report suffirait. Nous connaissons la chanson: ce processus a été reporté encore et encore, sans jamais être refondé. Un report qui ne remet rien en cause ne fait que déplacer le problème. Ce qu’il faut, ce n’est pas un calendrier décalé, c’est un processus refondé.
Oser dire « STOP » n’est pas prolonger le vide institutionnel: c’est refuser de l’habiller en légitimité. Les arrangements transitoires existent, prolongation négociée du mandat en cours, gouvernement de concertation, conférence nationale, à condition qu’ils soient négociés dans la transparence, et non subis.
Le courage politique, c’est d’oser dire « STOP ».
Deuxièmement: exiger un débat constitutionnel transparent.
Si une révision constitutionnelle est nécessaire, qu’elle se fasse dans la lumière et dans les formes prévues par la Constitution de 1987. Qu’un véritable débat public soit organisé. Que le peuple haïtien puisse discuter, amendement par amendement, du texte proposé, publié en temps utile dans le Moniteur. Pas de Constitution hors la loi. Pas de référendum imposé.
Troisièmement: exiger un calendrier réaliste et souverain.
Un calendrier qui ne soit pas imposé par la communauté internationale, mais défini par le peuple haïtien lui-même. Un calendrier qui permette de:
- Réviser le fichier électoral;
- Sécuriser le territoire;
- Organiser un véritable débat constitutionnel;
- Mettre en place un CEP véritablement indépendant;
- Former les partis politiques;
- Informer les citoyens.
Quatrièmement: nous organiser en tant que citoyens.
Ne restons pas passifs. Organisons-nous. Dans nos quartiers, dans nos sections communales, dans nos associations. Discutons. Informons-nous. Exigeons.
La souveraineté ne se donne pas. Elle se prend.
V. À qui nous adressons ce message
Au pouvoir de facto: vous avez une chance historique. Ne la gâchez pas. Osez reconnaître que les conditions ne sont pas réunies. Osez suspendre le processus. Osez engager un véritable dialogue national. Entrez dans l’histoire par la grande porte, pas par la petite porte du simulacre.
À la communauté internationale: cessez de traiter Haïti comme un protectorat. Si vous voulez vraiment aider, aidez-nous à construire une vraie démocratie, pas un simulacre. Soutenez un processus souverain, pas un calendrier imposé.
Au peuple haïtien: vous n’êtes pas condamnés à subir. Vous êtes le souverain. Exigez mieux. Exigez la vérité. Exigez le temps. Exigez la souveraineté.
À la diaspora haïtienne : vous êtes la mémoire et l’avenir de ce pays. Le CEP annonce déjà des démarches pour organiser votre vote hors du pays: ne laissez pas ce droit confié à un processus qui le dévalorise. Investissez votre intelligence, votre énergie, votre combativité dans la défense de la souveraineté nationale. Ne vous contentez pas d’envoyer de l’argent, envoyez votre exigence.
Le peuple haïtien ne se laissera pas voler
Haïtiens, Haïtiennes,
L’histoire de notre pays est celle d’un peuple qui n’a jamais accepté la servitude. Nos ancêtres ont vaincu trois empires coloniaux. Ils ont aboli l’esclavage. Ils ont proclamé la dignité universelle.
Nous sommes leurs héritiers.
Nous ne nous laisserons pas voler notre vote. Nous ne nous laisserons pas imposer une Constitution hors la loi. Nous ne nous laisserons pas confisquer notre souveraineté.
Ni élections truquées. Ni Constitution hors la loi.
Le peuple haïtien mérite mieux.
Et il l’obtiendra.
Yves Pierre est politologue, basé à Long Island, New York. Directeur fondateur du CERSSPO et de l’ISIH. Il publie régulièrement dans Boukan News et d’autres plateformes d’informations sur les questions institutionnelles et électorales haïtiennes.

