Le Premier ministre est arrivé habillé de blanc dans un État couvert de poussière institutionnelle
MINUTE DE LA RÉDACTION — Costume blanc. Chemise blanche. Mise en scène impeccable. Alix Didier Fils-Aimé s’est présenté à la rentrée judiciaire pour réaffirmer l’engagement de l’Exécutif en faveur d’une justice « forte et indépendante ». Ti Komik ! Il ne manquait presque que la poudre et le rideau : derrière le blanc immaculé du protocole subsiste une justice haïtienne matériellement épuisée, privée de moyens élémentaires et incapable, dans plusieurs juridictions, d’assurer normalement sa mission régalienne.
Ti Komik ! On parle de « justice forte » dans un pays où des juridictions fonctionnent dans des conditions indignes de la République : bâtiments délabrés, pénurie d’électricité, greffes sous-équipés, magistrats sans moyens logistiques suffisants pour accomplir certains constats judiciaires. À Gros-Morne et ailleurs, que vaut un discours sur l’État de droit lorsque le juge manque parfois du nécessaire pour se déplacer, dresser un procès-verbal ou instruire convenablement un dossier ? La robe du magistrat ne produit ni courant électrique, ni véhicule, ni papier, ni sécurité.
Ti Komik ! Le Premier ministre parle d’indépendance judiciaire quelques semaines après un épisode qui devrait imposer davantage de retenue au sommet de l’État : des suspects liés au dossier de l’assassinat du président Jovenel Moïse ont été transférés aux États-Unis. Puis le gouvernement demande à son consul à Miami de « suivre » le dossier. Le suivre comment ? Avec quel pouvoir procédural ? Avec quelle compétence juridictionnelle ? Un consul peut assister, observer, transmettre des informations ; il ne devient pas pour autant procureur fédéral, juge ou partie au procès.
Ti Komik ! Haïti exporte une partie déterminante d’un dossier concernant l’assassinat de son propre chef d’État, puis organise une cérémonie pour proclamer la puissance de sa justice. Quelle puissance ? Quelle souveraineté judiciaire célèbre-t-on lorsqu’une procédure de cette importance poursuit son centre de gravité devant les juridictions américaines ? Le drapeau, les discours et les costumes ne sauraient remplacer une institution capable d’instruire, juger et faire exécuter ses propres décisions.
Ti Komik ! Et voici l’Exécutif parlant de l’année judiciaire comme s’il disposait devant lui d’un mandat sans échéance. À écouter ses promesses, Alix Didier Fils-Aimé aurait presque le temps de reconstruire les tribunaux, rééquiper les greffes, réformer l’administration pénitentiaire, rétablir la sécurité, organiser les élections et remettre l’État sur ses rails. Premier ministre de transition ou Premier ministre à vie ?
Ti Komik ! Car il y avait aussi les élections. Annoncées, programmées, réécrites, discutées, renvoyées au laboratoire des décrets : ces élections 2026 portent désormais les stigmates d’un processus mort-né. Pendant des mois, le pouvoir a administré des dates comme on distribue des tranquillisants politiques. Le calendrier s’effondre, mais le gouvernement demeure ; l’échéance recule, mais le pouvoir continue ; le scrutin disparaît de l’horizon immédiat, mais ceux qui devaient simplement conduire la transition parlent déjà comme propriétaires des lieux.
Et pendant ce temps, les rapports internationaux continuent de décrire un pays où corruption, criminalité organisée, affaiblissement institutionnel et réseaux de connivence constituent des menaces majeures pour l’État. Si des personnalités visées par des accusations ou des sanctions cherchent demain à se présenter aux élections, quelles institutions auront la capacité d’examiner juridiquement leur situation ? La justice « forte et indépendante » annoncée sous les lustres de la rentrée judiciaire ou celle qui, une fois les caméras parties, retourne compter ses dossiers, ses bâtiments perdus et ses moyens dérisoires ?
Ti Komik ! Voilà peut-être toute la métaphore de cette cérémonie. Le Premier ministre est arrivé habillé de blanc dans un État couvert de poussière institutionnelle. Le blanc donne bien sur les photographies ; il efface moins facilement les palais de justice abandonnés, les dossiers interminables, les magistrats dépourvus de ressources, les prisons surchargées et l’humiliation d’un appareil judiciaire qui ne dispose pas toujours des instruments nécessaires à l’exercice de son autorité.
L’indépendance de la justice ne saurait être consacrée par la seule parole de l’Exécutif, encore moins par la solennité d’une cérémonie. Elle se vérifie dans l’autonomie budgétaire, l’intégrité des magistrats, le fonctionnement effectif des juridictions, la protection des greffes, l’aboutissement des procédures et l’exécution des décisions. À défaut de ces garanties, le discours gouvernemental demeure une proclamation sans force normative. Un État de droit ne se proclame pas : il se construit par des institutions capables de résister au pouvoir politique, à l’argent, aux réseaux d’influence et à toute forme de capture de la justice.
Quarante ans après la Constitution de 1987, Haïti continue de célébrer solennellement des institutions qu’elle s’est refusée à construire pleinement. On prononce « État de droit » sous les projecteurs ; hors caméra, le citoyen cherche encore le tribunal capable de lui rendre justice.
Alix Didier Fils-Aimé, tout de blanc vêtu, pouvait donc sourire devant les objectifs.
La justice, elle, n’avait aucune raison de rire.
Ti Komik !

