Par Reynoldson Mompoint
Port-au-Prince, le 6 octobre 2026
Quand l’insécurité cesse d’être seulement une crise à combattre et devient, politiquement, la condition qui permet de repousser indéfiniment la fin de la transition
Il faut désormais regarder le report électoral autrement.
Le Conseil électoral provisoire vient de prolonger jusqu’au 31 octobre 2026 l’inscription en ligne des candidats et le dépôt des pièces requises. La campagne électorale, initialement prévue, est également reportée. Le CEP annonce qu’un nouveau calendrier sera communiqué ultérieurement. Sur le papier, la décision peut se défendre.
Dans un pays ravagé par l’insécurité, organiser précipitamment des élections pourrait fragiliser davantage leur crédibilité, leur participation et leur légitimité. Mais derrière cette justification se cache désormais une question beaucoup plus lourde : et si l’insécurité, au lieu d’être seulement un obstacle que le gouvernement cherche à éliminer, devenait progressivement la condition politique de la prolongation du pouvoir ?
Il faut être précis. Rien, dans les éléments publics disponibles, ne permet d’affirmer que le gouvernement d’Alix Didier Fils-Aimé entretient volontairement l’insécurité pour rester au pouvoir. Mais une autre question peut légitimement être posée : à qui profite politiquement la persistance d’une situation qui empêche la tenue des élections ? Et surtout : quelle stratégie le gouvernement met-il réellement en œuvre pour rendre possible sa propre sortie ?
Le gouvernement connaît pourtant l’équation
Depuis son installation, le gouvernement n’a jamais caché le lien entre sécurité et élections. Il a présenté la restauration de la sécurité et de l’autorité de l’État comme des priorités, tout en faisant du retour à l’ordre constitutionnel un objectif de la transition.
Le 28 décembre 2025, le Premier ministre avait notamment affirmé que l’État ne négocierait pas avec les groupes criminels et que la restauration de la sécurité constituait une condition préalable au retour à l’ordre constitutionnel.
L’équation était donc connue : sécuriser → créer les conditions du scrutin → organiser les élections → transmettre le pouvoir.
C’est précisément pour cette raison que le bilan sécuritaire devient aujourd’hui un problème politique. Car si la sécurité demeure insuffisante, les élections reculent. Et lorsque les élections reculent, la transition se prolonge mécaniquement.
Le mécanisme est d’une simplicité inquiétante
Regardons froidement la mécanique. L’insécurité empêche les élections. Le gouvernement invoque l’impossibilité d’organiser un scrutin crédible dans certaines conditions. Le calendrier est ajusté. La campagne est reportée. Un nouveau calendrier doit être préparé. Puis le gouvernement reste en fonction.
Si, quelques semaines ou quelques mois plus tard, la situation sécuritaire n’a pas suffisamment évolué, le même raisonnement peut être reproduit.
Pas de sécurité. Pas d’élections. Pas d’élections. Prolongation de la transition. Et le cycle recommence.
Voilà le véritable danger politique. Ce mécanisme ne prouve pas l’existence d’un complot gouvernemental. Mais il crée objectivement une situation dans laquelle la persistance de la crise peut produire la prolongation du pouvoir. Et lorsqu’un pouvoir bénéficie politiquement de la prolongation produite par une crise qu’il avait précisément pour mission de contribuer à résoudre, la question de l’imputabilité devient incontournable.
Échec de l’État ou stratégie de pérennisation ?
Deux hypothèses doivent être envisagées.
Première hypothèse : l’échec de l’État
Le gouvernement veut réellement rétablir la sécurité, mais ne dispose pas encore des moyens opérationnels, financiers, institutionnels et coercitifs nécessaires.
Dans cette hypothèse, le report électoral est principalement la conséquence de l’impuissance de l’État. Le gouvernement échoue à sécuriser suffisamment le territoire ; le scrutin devient difficile ; le calendrier est repoussé.
Deuxième hypothèse : la pérennisation par l’inertie
Le gouvernement ne crée pas suffisamment les conditions sécuritaires permettant la tenue des élections, accepte les reports successifs et transforme progressivement l’exception transitionnelle en mode normal de gouvernance.
Dans cette hypothèse, il n’est même pas nécessaire que les responsables déclarent : « Nous voulons rester au pouvoir. » Il suffit que le système produise constamment le même résultat : l’élection est impossible, donc la transition continue.
C’est cette seconde hypothèse qui mérite aujourd’hui une vigilance politique particulière. Non comme une vérité démontrée. Mais comme un risque institutionnel réel.
Le paradoxe du gouvernement Fils-Aimé
Le paradoxe est brutal. Le gouvernement affirme vouloir organiser les élections. Mais l’insécurité demeure l’un des principaux obstacles à leur organisation.
Le gouvernement affirme vouloir rétablir l’autorité de l’État. Mais les groupes armés continuent d’exercer une influence territoriale considérable. Il affirme vouloir sortir de la transition. Mais chaque report électoral repousse davantage cette sortie. Pendant ce temps, le pouvoir exécutif demeure en fonction.
Le Conseil de sécurité des Nations unies a, par ailleurs, prolongé jusqu’au 31 mars 2027 le mandat de la force internationale chargée de soutenir les opérations contre les gangs, alors que son déploiement demeure inférieur aux ambitions initiales. En même temps, les données récentes sur les enlèvements témoignent d’une détérioration persistante de la situation sécuritaire.
Le constat devient difficile à contourner : la crise sécuritaire continue de compromettre l’environnement dans lequel les élections doivent se tenir.
Le temps ne peut pas devenir une politique publique
Le temps est devenu l’argument préféré des transitions. Encore quelques semaines. Encore quelques mois. Encore un calendrier. Encore une concertation. Encore une réforme. Encore une condition sécuritaire. Mais une transition politique n’a pas vocation à devenir permanente. Chaque délai supplémentaire doit donc produire une avancée identifiable vers la sortie.
Sinon, le délai cesse d’être un instrument de préparation. Il devient un instrument de prolongation. Et c’est précisément là que la question de la pérennisation du pouvoir devient sérieuse.
Qui contrôle réellement le calendrier ?
Le CEP exerce ses responsabilités électorales. Il fixe le calendrier, organise les opérations électorales et ajuste les échéances lorsque les conditions nécessaires ne sont pas réunies. Mais le calendrier électoral dépend également des conditions sécuritaires.
Or la sécurité relève principalement de l’Exécutif et des institutions chargées de la sécurité nationale. Il existe donc une relation directe entre deux responsabilités : le CEP doit organiser les élections ; le gouvernement doit contribuer à créer les conditions permettant de les organiser. Si le deuxième élément échoue durablement, le premier devient presque théorique. Et lorsque le calendrier électoral devient théorique, la fin de la transition le devient également.
Le véritable enjeu n’est plus seulement électoral
Le débat doit désormais sortir de la simple question : « À quelle date auront lieu les élections ? » La vraie question est devenue : « Quelles actions concrètes le gouvernement entreprend-il pour rendre cette date possible ? »
Le gouvernement affirme avoir renforcé les institutions chargées de la sécurité et vouloir reprendre le contrôle des zones occupées par les groupes criminels. Mais une politique publique ne se juge pas uniquement à ses annonces. Elle se juge aussi à ses résultats.
Il faut donc demander des indicateurs vérifiables : quels territoires ont été effectivement récupérés ? Quelle amélioration de la circulation des citoyens ? Quelle diminution des enlèvements ? Quelle capacité réelle de l’État à sécuriser les bureaux de vote ? Quelle protection pour les candidats ? Quelle protection pour les électeurs ? Quelle capacité à garantir la liberté de réunion et de déplacement pendant la campagne ?
Sans réponses précises, la promesse électorale reste suspendue à une condition que personne ne semble capable de dater.
Le précédent du 13 décembre
Le calendrier publié en juillet prévoyait initialement le premier tour de la présidentielle et des législatives le 13 décembre 2026, avec un second tour le 21 février 2027. Le CEP avait déjà indiqué que le respect de ces échéances dépendait notamment de l’existence d’un environnement sécuritaire acceptable.
Aujourd’hui, ce calendrier est remis en question par le nouveau report. Ce n’est donc plus seulement une affaire de quelques jours. C’est une question de trajectoire politique.
Si le 13 décembre disparaît. Si le nouveau calendrier reste imprécis. Si la situation sécuritaire ne s’améliore pas. Si une nouvelle justification apparaît. Alors le pays entrera dans une zone politiquement dangereuse : celle où personne ne sait exactement quand la transition doit prendre fin. Et lorsqu’une transition ne connaît plus clairement sa date de sortie, elle cesse progressivement d’être une transition au sens politique.
Le gouvernement devra choisir
Deux chemins se présentent désormais. Le premier : celui de la démonstration. Sécuriser. Reprendre progressivement les territoires. Renforcer les institutions. Garantir la liberté de circulation. Protéger les acteurs politiques. Publier un calendrier réaliste. Et tenir ce calendrier. Le second : celui de la répétition. Report. Nouvelle condition. Nouvel obstacle. Nouveau calendrier. Nouveau délai. Et maintien du même pouvoir.
C’est cette seconde trajectoire qui alimenterait le plus fortement la thèse d’une pérennisation du pouvoir par l’insécurité. Pas parce qu’elle prouverait automatiquement une intention cachée. Mais parce qu’elle produirait toujours le même résultat politique : le pouvoir ne part pas.
Une transition doit préparer sa propre fin
Haïti n’a pas seulement besoin d’élections. Elle a besoin d’une transition qui accepte réellement de prendre fin. Cela exige une chose que les gouvernements de transition ont historiquement beaucoup de mal à faire : préparer leur propre départ.
Un gouvernement de transition ne devrait pas chercher à démontrer pourquoi il doit rester. Il devrait démontrer pourquoi il peut partir. C’est là toute la différence entre une transition et une pérennisation.
Une transition travaille à sa fin. Une pérennisation trouve continuellement des raisons de repousser cette fin.
Le gouvernement Fils-Aimé doit donc comprendre que chaque report supplémentaire ne sera plus analysé uniquement sous l’angle technique ou sécuritaire. Il sera également analysé sous l’angle de l’imputabilité politique. Si la sécurité s’améliore et que les élections avancent, la thèse de la pérennisation perdra de sa force. Mais si l’insécurité persiste, que le calendrier recule encore et que le pouvoir demeure, une question deviendra impossible à éviter : À force de ne pas créer les conditions de la sortie, le pouvoir n’est-il pas en train de transformer la transition en système de gouvernement ?
La question qui devrait désormais obséder la République
C’est là que le dernier report du CEP devient politiquement explosif. Une élection reportée peut être une mesure de prudence. Deux reports peuvent être le résultat d’une difficulté exceptionnelle. Mais des reports successifs, sans amélioration sécuritaire suffisamment démontrée, peuvent devenir une mécanique politique. Et lorsque cette mécanique profite toujours aux mêmes gouvernants, la République est en droit d’exiger des explications.
La sécurité ne doit pas devenir l’alibi de la permanence. La transition ne doit pas devenir la nouvelle permanence. Et le pouvoir ne doit pas devenir prisonnier d’une formule aussi simple que dangereuse : « Pas de sécurité, donc pas d’élections. » Car derrière cette phrase, une autre pourrait finir par s’installer silencieusement : « Pas d’élections, donc pas de départ. »
Reynoldson Mompoint
Avocat | Journaliste | Communicateur Social

