Référendums mort-nés : de Jovenel Moïse à Fils-Aimé, des millions engloutis et toujours aucune urne
PORT-AU-PRINCE — Haïti collectionne depuis 2020 les projets constitutionnels comme elle accumule les Conseils électoraux provisoires : beaucoup de décrets, de commissions, de calendriers et de dépenses, mais aucune consultation populaire menée à son terme. Sous Jovenel Moïse, le Comité consultatif indépendant créé par décret le 28 octobre 2020 — présidé par Boniface Alexandre et comprenant notamment l’ancien général Hérard Abraham — rédigea un avant-projet de Constitution. Le référendum, d’abord fixé au 25 avril 2021, fut reporté au 27 juin, puis déplacé après l’assassinat de Jovenel Moïse jusqu’au 7 novembre 2021 : trois rendez-vous, aucune urne. À l’époque, le coût annoncé pour l’organisation du référendum-bidon et l’ensemble de ses préparatifs était estimé à 40 millions de dollars américains.
Ariel Henry hérita du texte et enterra le calendrier, sans renoncer à l’ambition constitutionnelle. Le 27 septembre 2021, son gouvernement mit fin au mandat du CEP issu de l’ère Moïse, privant de fait le référendum et les élections programmés de leur appareil organisateur. L’Accord du 21 décembre 2022 remit pourtant la réforme constitutionnelle à l’agenda et institua le Haut Conseil de la transition de Mirlande Manigat, Laurent Saint-Cyr et Calixte Fleuridor. Là encore, réforme, élections et retour à l’ordre constitutionnel furent annoncés ; Ariel Henry quitta finalement le pouvoir en 2024 sans référendum et sans avoir organisé la moindre élection. Une nouvelle architecture transitoire avait consommé du temps politique sans produire le verdict des urnes.
Le CPT recommença presque à la page blanche. Un Comité de pilotage de la Conférence nationale, présidé par l’ancien Premier ministre Enex Jean-Charles, fut institué en juillet 2024 pour conduire notamment le chantier constitutionnel. Un avant-projet fut présenté le 21 mai 2025, puis un texte final le 29 août ; le référendum annoncé ne vint jamais. Le 9 octobre 2025, le gouvernement mit fin au processus et aux activités du Comité. Selon des documents et démarches rapportés par Rezo Nòdwès, quelque 600 millions de gourdes auraient été mobilisés pour cette structure, au point qu’une pétition citoyenne saisit l’ULCC afin d’obtenir des comptes sur l’utilisation des fonds. Après les dizaines de millions de dollars évoqués en 2021, l’histoire du référendum mort-né prenait ainsi les dimensions d’une interrogation budgétaire autant que constitutionnelle.
Et voici le millésime 2026 : le référendum du 13 décembre d’Alix Didier Fils-Aimé paraît à son tour rejoindre le cimetière des consultations annoncées. L’article 194 du décret électoral du 2 juin imposait la publication au Moniteur des changements constitutionnels au moins 90 jours avant le scrutin ; pour le 13 décembre, l’échéance expirait le 14 septembre. Or, au 16 septembre, Rezo Nòdwès n’avait identifié aucune publication officielle conforme. À cette défaillance procédurale s’ajoute le verrou de l’article 284-3 de la Constitution de 1987, qui interdit formellement toute consultation populaire destinée à modifier la Constitution par référendum. Après Moïse, Claude Joseph, Ariel Henry, le HCT, le CPT, Enex Jean-Charles et maintenant Fils-Aimé, la comptabilité politique devient embarrassante : combien de commissions, de CEP, de projets constitutionnels, de millions de dollars et de centaines de millions de gourdes l’État peut-il encore engager pour fabriquer des rendez-vous électoraux qui meurent avant l’ouverture des bureaux de vote ?

