Ce soir, au stade olympique Félix Sánchez de Saint-Domingue, les Grenadiers d’Haïti affrontent la République dominicaine dans un match de la Ligue des nations de la Concacaf. Au-delà des trois points et de la course aux quarts de finale, cette rencontre porte une charge symbolique forte. Une victoire haïtienne ne serait pas seulement un succès sportif : elle viendrait contredire, sur le terrain même, le récit de supériorité et de contrôle que le président Luis Abinader cultive autour de l’île d’Hispaniola.
Abinader a choisi de polariser ce derby. Après les succès de sa sélection, il a publiquement appelé la population dominicaine à remplir le stade et à soutenir l’équipe nationale. Ce n’est plus seulement un encouragement sportif. C’est un geste politique. Le chef de l’État dominicain transforme un match de football en démonstration de force nationale, dans un contexte où sa politique à l’égard d’Haïti repose sur la fermeture, les expulsions massives, le mur frontalier et un discours constant de menace haïtienne. Dans cette logique, l’île entière doit rester sous une forme de tutelle dominicaine, Haïti étant présentée comme un espace de chaos à contenir, à surveiller et, pour certains, à gérer par procuration.
Une défaite de la République dominicaine sur son propre sol, face à une sélection haïtienne souvent sous-estimée, briserait cette mise en scène. Elle rappellerait que la fierté, la discipline et la résilience ne sont pas l’apanage d’un seul côté de la frontière. Elle affaiblirait le projet implicite de domination symbolique de l’île, projet qui s’appuie sur l’image d’une Haïti perpétuellement défaillante et d’une République dominicaine en position de force. Elle irait également à l’encontre des fantasmes de recolonisation ou de gestion externalisée d’Haïti, qui circulent régulièrement dans certains milieux dominicains et internationaux : l’idée selon laquelle Haïti serait incapable de se gouverner et devrait accepter une tutelle, même déguisée.
Le football a toujours été un miroir des relations entre les deux nations qui partagent l’île. Les Grenadiers ont longtemps dominé les confrontations historiques. Une victoire ce soir rappellerait que la dignité nationale ne se négocie pas et que le terrain reste un espace où Haïti peut encore affirmer son égalité.
Pourtant, face à cette politisation ouverte par Abinader, les autorités haïtiennes sont restées silencieuses. Ni le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé ni les instances de transition n’ont publiquement réagi à cette instrumentalisation du match. Aucune déclaration ferme pour rappeler que le sport ne doit pas servir de relais à des agendas de domination ou de stigmatisation. Ce silence est d’autant plus frappant que le gouvernement haïtien multiplie les interventions internationales sur la crise sécuritaire, la migration et la souveraineté.
Comment expliquer l’attitude de Fils-Aimé, qui semble regarder ailleurs ? Plusieurs hypothèses se présentent. La première est la prudence diplomatique : le Premier ministre cherche peut-être à éviter toute escalade verbale alors que les relations bilatérales restent fragiles, malgré de timides signes de dialogue. La deuxième est la concentration sur d’autres urgences – gangs, sécurité, transition politique – qui relèguent le sport au second plan. La troisième, plus critique, est un manque de vision stratégique : l’incapacité à saisir les moments où la souveraineté symbolique se joue aussi sur un terrain de football. Dans un pays où l’image internationale et la fierté nationale sont constamment malmenées, laisser Abinader monopoliser le récit politique autour de ce derby revient à céder du terrain sans combattre.
Les Grenadiers, eux, n’ont pas besoin de discours. Leur présence sur le terrain suffit. Une victoire ce soir ne résoudra pas la crise haïtienne, ni les tensions migratoires, ni les déséquilibres structurels de l’île. Mais elle constituera un acte de résistance symbolique. Elle montrera qu’Haïti n’est pas réduite à l’image de chaos que d’aucuns veulent imposer. Elle rappellera que la dignité d’un peuple peut encore s’exprimer par le sport, là où la politique officielle reste muette.
Ce soir, les Grenadiers ne jouent pas seulement pour trois points. Ils jouent pour contrarier un récit de domination. Et le silence des autorités haïtiennes ne doit pas obscurcir la portée de ce moment.

