Réponse: Nous-mêmes. Et la solution est aussi entre nos mains
Par Dr. Gregory Louis
Fils de Port-de-Paix, Nord-Ouest
En 2001, j’ai rencontré un homme qui a marqué ma trajectoire : Pierre Desforges Sam.
À l’époque, j’étais le responsable financier d’un projet de l’USAID. Lui, petit-fils du Président Tirésias Simon Sam, n’était pas seulement le descendant d’un chef d’État. Il était lui-même un homme d’État.
Ancien Ministre de la Planification et de la Coopération Externe. Ancien Ministre de l’Agriculture. Ancien Ambassadeur d’Haïti à Washington de 1986 à 1989. Cadre supérieur à l’ONU et à l’USAID. Il avait la culture du monde et l’exigence de ceux qui ont servi la République.
Au-delà du travail, une amitié sincère s’est nouée. Il est devenu mon conseiller. Il estimait ma curiosité et mon engagement. En 2002, il m’a fait l’honneur de m’inviter, avec ma famille, à célébrer son cinquantième anniversaire de mariage.
Ce texte n’est pas un hommage. C’est une interpellation à ma terre natale : Port-de-Paix et à tout le Nord-Ouest.
Un jour, chez lui à Montagne Noire, je lui ai posé la question que beaucoup se posent depuis des années :
« Monsieur l’Ambassadeur, pourquoi Port-de-Paix et le Nord-Ouest sont traités comme des parents pauvres ? Comment expliquer cet abandon, alors que notre région a donné des intellectuels et des cadres de premier plan, sous tous les régimes, y compris sous les Duvalier ? »
Il m’a regardé. Son sourire mêlait tristesse et lucidité.
Puis il a dit : « Mon jeune garçon, sache que Port-de-Paix est d’abord trahi par ses propres fils. »
Le choc a été profond. Il m’a expliqué.
Au lieu de se mettre ensemble pour proposer des projets cohérents au pouvoir central, les autorités locales de l’époque préféraient se dénoncer entre elles. Elles jouaient les « surveillants-rapporteurs » auprès des super-ministres, pour garder des privilèges. Cette attitude a fini par lasser Port-au-Prince.
Même le Président Jean-Claude Duvalier, qui portait une attention réelle au Nord-Ouest, ne trouvait pas d’interlocuteurs crédibles. Faute de porteurs de projets sérieux, les rares investissements sont partis ailleurs. Le Grand Sud et le Nord ont avancé parce qu’ils avaient des élites capables de proposer et d’exécuter.
Il a fallu l’intervention de la Première Dame Michelle Bennett Duvalier pour construire le Lycée de Port-de-Paix, encore aujourd’hui l’un des plus beaux de la Caraïbe.
Plus tard, l’engagement de Jean L. Théagène a permis de rénover la Cathédrale de l’Immaculée Conception.
Ensuite, le Sénateur Evalière Beauplan a porté le plaidoyer pour le Pont des Trois Rivières.
Plus récemment, l’ancien Sénateur Kedlaire Augustin s’est battu pour faire initier le tronçon Port-de-Paix – Gonaïves. Aujourd’hui, ce projet vital est fermé.
Pourquoi ? Parce que le pouvoir central d’alors n’avait ni le leadership, ni un plan stratégique pour le terminer. On l’a initié pour faire de la politique. Puis on l’a abandonné.
Ce sont des actes de courage. Mais ce sont des exceptions. Il n’y a jamais eu de vision globale, de plan directeur, de stratégie collective. Aujourd’hui, le constat est le même. Et pourtant le Nord-Ouest a tout pour se relever.
Nous avons une diaspora compétente. Nous avons des ressources humaines de qualité, des ressources agricoles, un capital financier, un patrimoine culturel riche. Et surtout, nous avons une position géostratégique unique. Ouvert sur la mer des Caraïbes, le Nord-Ouest est une porte naturelle d’Haïti vers le monde.
Mais tant que nous resterons prisonniers des divisions, du « je » et du « moi », rien ne bougera. Tant que nous attendrons que Port-au-Prince vienne nous sauver, nous resterons en retard. Port-au-Prince n’a plus rien à offrir : ni sécurité, ni développement, ni bonne gouvernance. Port-de-Paix, elle, porte bien son nom. C’est encore un endroit où l’on peut vivre en paix.
Soyons lucides : ceux qui n’ont pas investi hier n’investiront pas demain par générosité. Il est temps de couper le cordon. Il est temps que les vrais acteurs du Nord-Ouest prennent leurs responsabilités : la Chambre de Commerce, les hommes d’affaires locaux, les professionnels, les associations, la diaspora, les cadres. Qu’ils se mettent autour d’une table. Non pour parler politique. Pour bâtir.
Il faut une force crédible, homogène et compacte, capable de porter un projet de développement pensé par nous, financé par nous, exécuté par nous. Deux principes sont non négociables :
1. La politique partisane reste dehors.
2. Le leadership revient à ceux qui investissent ici.
Si vous voulez participer, vous devez résider dans la région. Vous devez investir dans l’éducation, la santé, l’environnement, la culture et l’agriculture. Vous devez produire localement au lieu de nous vendre seulement de l’importé. Ceux qui respectent ces conditions sont des Nord-Ouestiens à part entière. Les autres seront appelés le moment venu. Donc, il est urgent de recenser nos talents. Il est urgent d’élaborer un plan stratégique décennal pour Port-de-Paix et pour le département, avec des objectifs clairs, un budget, des délais et un suivi.
Il est temps de prouver que les « Nèg Mòn » du Nord-Ouest peuvent prendre leur destin en main. Pas dans dix ans. Maintenant.
Levez-vous.
Organisez-vous.
Agissez.
Le Nord-Ouest vous regarde. Haïti vous regarde.
Dr. Gregory Louis

