À la veille des élections de mi-mandat, des voix républicaines s’emparent d’un fait désormais établi par la justice américaine : une partie du financement du complot qui a conduit à l’assassinat du président haïtien Jovenel Moïse, le 7 juillet 2021, provenait de prêts frauduleux du programme Paycheck Protection Program (PPP) et d’autres aides COVID. Des millions de dollars destinés à soutenir des entreprises américaines en difficulté ont été détournés, blanchis et utilisés pour acheter des armes, faire entrer du matériel tactique et recruter des mercenaires colombiens. Le post d’Eric Daugherty, largement relayé, résume la charge : « Il a été confirmé que le complot de 2021 pour assassiner le président d’Haïti a été financé par les contribuables américains via des prêts COVID frauduleux. »
Le fait est réel. Les procureurs fédéraux de Floride, les documents judiciaires et les condamnations l’ont documenté. Des fonds issus de prêts garantis par l’État fédéral ont alimenté une opération qui s’est terminée par le meurtre d’un chef d’État. C’est une faille grave, une illustration brutale des limites des contrôles mis en place lors de la précipitation des aides pandémiques. Personne de sérieux ne peut le nier.
Mais le moment choisi et le cadrage politique ne le sont pas moins. À quelques semaines d’élections où les républicains cherchent à maximiser chaque grief contre les démocrates, cette révélation – ou plutôt sa mise en avant spectaculaire – devient une pique directe. On ne parle plus seulement de fraude massive ni de l’assassinat d’un président. On parle d’« argent du contribuable américain » qui aurait financé un crime international, sous-entendu sous la responsabilité d’une administration et d’un Congrès trop laxistes. Le message est clair : regardez ce que votre argent a permis, et punissez ceux qui ont laissé faire.
Cette instrumentalisation a ses limites. Le programme PPP a été créé par le CARES Act en 2020, sous l’administration Trump, avec un large soutien bipartisan. Les failles de contrôle ont été dénoncées dès le départ par des inspecteurs généraux, des républicains comme des démocrates. Des poursuites pour fraude COVID ont été engagées sous les deux administrations. Réduire cette histoire à une simple « pique contre les démocrates » occulte la complexité du dossier et le fait que la justice américaine, toutes tendances confondues, a poursuivi et condamné les responsables.
Pourtant, le timing n’est pas anodin. Alors que des suspects viennent d’être extradés vers Miami et que l’affaire revient en force dans l’actualité, transformer un scandale de fraude en argument de campagne permet de toucher deux nerfs sensibles : la colère face au gaspillage des deniers publics et le sentiment que l’Amérique a été utilisée comme base arrière d’un crime international. C’est efficace politiquement. C’est aussi réducteur.
L’assassinat de Jovenel Moïse reste d’abord une tragédie haïtienne aux conséquences désastreuses pour un pays déjà fragile. Qu’une partie de son financement ait passé par des failles américaines est un fait scandaleux qui mérite des leçons durables sur la rigueur des contrôles des aides d’urgence. En faire uniquement une arme de mi-mandat risque de faire perdre de vue l’essentiel : la nécessité de rendre des comptes, de renforcer les garde-fous et d’éviter que l’argent public ne serve jamais à financer la violence politique, que ce soit à Port au-Prince ou ailleurs.
La vérité judiciaire existe. L’exploitation électorale aussi. Les deux ne doivent pas être confondues.

