Je compte les candidats. Ils sont nombreux. Les ambitions se pressent, les affiches se préparent, les discours recommencent. Pourtant, c’est la même histoire depuis près de quarante ans : beaucoup de prétendants au pouvoir, mais si peu de projets pour le pays.
On se souvient encore des programmes de Leslie Manigat, de Marc Bazin, de René Théodore et de Serge Gilles. De celui d’Hubert de Ronceray, la mémoire retient surtout quelques idées intéressantes.
Il y eut également les Twa Wòch Dife (transparans, jistis, patisipasyon ) qui auraient pu susciter un élan prometteur. Mais, si Lavalas est reconnu pour sa grande capacité de mobilisation, il lui arrive, au moment de passer à l’action, de manquer de science ou de conscience.
Plus près de nous, l’OPL, sous le leadership du Dr Sauveur Pierre Étienne, avait présenté un plan réaliste, structuré et réalisable.
Toutes proportions gardées, je dois reconnaître avoir une certaine idée du plan du président Jocelerme Privert et de celui d’En Avant. Je devine également ce que pourrait être le programme d’EDE, tout en me demandant ce qu’il en est de Viktwa et des autres …s’ils en ont un !
Aujourd’hui, la plupart des candidats sont des revenants. Ils ont déjà été députés, sénateurs, ministres ou Premiers ministres ou encore Président provisoire.
En Haïti, être candidat ne semble plus exiger des idées, un plan ou une connaissance approfondie des affaires publiques. Il faut surtout, paraît-il, disposer d’argent. Ah oui, cet argent que je n’ai pas !
Et pourtant, jamais le pays n’a eu autant besoin de politiques publiques sérieuses : pour sauver l’environnement, renforcer les collectivités territoriales, reconstruire le système de santé, relancer l’agriculture, offrir un avenir à la jeunesse et rendre à l’éducation sa fonction d’émancipation.
Mais je devrais probablement me taire.
Un opérateur politique aurait confié à quelqu’un que je vais trop à l’école, comme si étudier était devenu une faute et réfléchir, une menace. Selon lui, Haïti n’aurait pas besoin de toutes ces sciences.
Voilà peut-être notre véritable tragédie : dans un pays qui s’effondre faute de savoir, de savoir-être, de savoir-faire et de savoir-faire-faire, on reproche encore à certains d’avoir trop appris. Pour se dispenser de reconnaître leur intelligence, on les taxe simplement d’« intellectuels ». ????
Je lui laisse donc le champ libre, ses poulains et ses fabricants de promesses. Qu’il les fasse élire, s’il le peut.
Moi, depuis le lointain, je continue de regarder mon pays avec l’amour impuissant de ceux qui ne peuvent ni l’oublier ni cesser de le pleurer.
Car, pendant que les candidats se multiplient et que les programmes disparaissent, Haïti, elle aussi, disparaît.
Et, tragiquement, elle disparaît de mieux en mieux.
Yves Lafortune
Atlanta, le 17 septembre 2026

