Ce que Fils-Aimé ne dira pas à New York, c’est que la transition qu’il dirige concentre les pouvoirs sans les contre-pouvoirs, instrumentalise le calendrier électoral, protège l’impunité par décret et précipite un scrutin dans des conditions de sécurité catastrophiques. Il parlera de « retour à l’ordre constitutionnel ». Il omettra que cet ordre est déjà miné de l’intérieur par les choix de son propre gouvernement.
La semaine prochaine, Alix Didier Fils-Aimé montera à la tribune de l’Assemblée générale des Nations Unies. Il parlera, comme d’habitude, d’urgence sécuritaire, de déploiement de la Force de répression des gangs, de transition vers des élections crédibles et de partenariat international. Il invoquera la résilience du peuple haïtien et appellera à un soutien renforcé. Ce qu’il ne dira pas, en revanche, mérite d’être exploré et analysé avec lucidité. Car les silences d’un discours diplomatique en disent souvent plus long que les formules soigneusement calibrées.
Sur les élections : le processus déjà gangrené
Le Premier ministre ne reconnaîtra pas que la fraude et les distorsions ont déjà contaminé l’ensemble du processus électoral, de l’inscription des électeurs à celle des partis et des candidats. Les chiffres officieux et les observations de terrain montrent une inscription massivement ralentie : à peine quelques centaines de milliers d’inscrits pour un électorat potentiel de plusieurs millions, dans un pays où plus d’un million de personnes sont déplacées et où de larges zones restent inaccessibles.
Il ne dira pas non plus que son gouvernement a imposé un décret électoral contesté, au mépris des réserves du Conseil électoral provisoire (CEP). Le CEP a publiquement dénoncé une atteinte à son indépendance lorsque l’exécutif a substitué son propre texte à celui soumis par l’institution électorale. Des frais d’enregistrement élevés, pouvant atteindre des sommes prohibitives pour les formations modestes, ont été critiqués comme un filtre économique qui transforme l’accès à la compétition en privilège.
Fils-Aimé affirmera sans doute son impartialité. Il a déclaré ne pas pouvoir être candidat en vertu du pacte politique. Ce qu’il omettra, c’est le soupçon persistant selon lequel des structures proches du pouvoir bénéficieraient de moyens et de ressources de l’État pour peser sur les joutes à venir. Dans un pays où l’État de droit est déjà fragile, l’usage des leviers administratifs et financiers de l’exécutif pendant une transition monocéphale soulève des questions légitimes de capture du processus.
Plus grave encore : un référendum constitutionnel est envisagé le même jour que les élections. Or l’article 284-3 de la Constitution de 1987 interdit formellement toute consultation populaire tendant à modifier la Constitution par voie de référendum. Le texte des modifications n’a pas été publié dans les délais prévus par le décret électoral lui-même. Organiser une telle consultation reviendrait à légitimer par la force des urnes ce que la loi fondamentale prohibe. Fils-Aimé ne s’attardera pas sur cette contradiction juridique majeure.
Sur la gouvernance : l’impunité institutionnalisée
Le Premier ministre parlera de lutte contre la corruption. Il ne mentionnera pas le décret portant organisation et fonctionnement de la Haute Cour de Justice, adopté sous le Conseil présidentiel de transition et signé dans le contexte de son gouvernement. Ce texte, présenté comme un outil de reddition de comptes, a été dénoncé par le Réseau national de défense des droits humains (RNDDH), des organisations de la société civile et des collectifs anti corruption comme un véritable bouclier procédural.
En renvoyant les poursuites contre les hauts responsables (Président, Premier ministre, ministres, anciens conseillers) devant une Haute Cour qui nécessite une mise en accusation par les deux tiers d’une Chambre des députés inexistante, le décret soustrait de facto ces personnalités à la justice ordinaire. Dans un pays sans Parlement fonctionnel, le mécanisme est inopérant. Il crée les conditions d’une impunité prolongée pour des faits de malversation, d’abus de pouvoir ou de détournement. La corruption n’est pas seulement tolérée : elle est juridiquement protégée par un dispositif qui paralyse les poursuites.
Sur la sécurité : des conditions qui rendent les élections impossibles
Fils-Aimé évoquera les progrès de la police et le soutien international. Il ne dira pas que les gangs occupent toujours davantage de terrain, que les massacres de civils se poursuivent (Kenscoff et d’autres localités en témoignent) et que les conditions minimales pour un scrutin libre, transparent et inclusif ne sont pas réunies.
Si les élections se tiennent le 13 décembre 2026 comme annoncé, dans un contexte où de larges portions du territoire échappent à l’autorité de l’État, le risque est réel : les groupes armés normaliseront leur pouvoir en influençant, en intimidant ou en capturant le processus dans les zones qu’ils contrôlent. Organiser un scrutin sous la menace des armes ne produit pas de légitimité démocratique ; cela produit une formalité qui entérine le rapport de force criminel.
Le silence comme stratégie
Ce que Fils-Aimé ne dira pas à New York, c’est que la transition qu’il dirige concentre les pouvoirs sans les contre-pouvoirs, instrumentalise le calendrier électoral, protège l’impunité par décret et précipite un scrutin dans des conditions de sécurité catastrophiques. Il parlera de « retour à l’ordre constitutionnel ». Il omettra que cet ordre est déjà miné de l’intérieur par les choix de son propre gouvernement.
La tribune des Nations Unies n’est pas un lieu de confession. Elle est un espace de représentation. Mais le peuple haïtien, lui, n’a pas besoin de formules diplomatiques. Il a besoin de vérité sur l’état réel du pays, sur les obstacles structurels à des élections crédibles et sur les responsabilités de ceux qui détiennent encore le pouvoir.

