par Frandy METELLUS
Au sens strict du terme, la politique, du grec politeia, l’organisation de la cité, désigne l’ensemble des activités qui visent à organiser la coexistence sociale en vue du bien-être de la cité, c’est-à-dire de la collectivité tout entière. Elle n’est, dans son acception première, ni une carrière, ni un instrument d’enrichissement, ni un théâtre d’ambitions personnelles : elle est le service du bien commun, la recherche organisée de ce qui permet à une communauté humaine de vivre, de se développer et de durer ensemble. C’est à l’aune de cette définition première qu’il faut mesurer l’écart vertigineux qui sépare aujourd’hui la pratique politique haïtienne de sa vocation originelle.
Il y a des pays où la politique demeure un service rendu à la cité : là où les dirigeants répondent de leurs actes, où la gestion des ressources publiques obéit à des règles de transparence, et où la faute politique appelle une sanction, qu’elle soit électorale ou judiciaire. Haïti n’est plus de ceux-là. Ici, la chose publique a cessé depuis longtemps d’être un espace de délibération pour devenir un champ de bataille où se disputent des intérêts privés, des egos et des positions de rente. Pendant que les institutions se vident de leur sens, que les villes se dépeuplent sous la pression de l’insécurité, que les familles s’exilent ou s’enterrent, une caste dirigeante continue de parler le langage du pouvoir comme si de rien n’était. C’est cet écart, devenu abyssal, entre l’exercice de la politique et les exigences les plus élémentaires de l’éthique sociale, qu’il convient d’interroger sans détour ni complaisance.
I. Quand le pouvoir devient une fin plutôt qu’un moyen : l’effet de politicaillerie
La théorie politique, depuis Aristote jusqu’aux penseurs contemporains du contrat social, s’accorde sur un point : le pouvoir n’a de légitimité que s’il est mis au service d’une fin qui le dépasse : le bien commun, la justice, la protection des plus vulnérables. En Haïti, cette hiérarchie s’est renversée. Le pouvoir n’est plus le moyen d’atteindre une société plus juste ; il est devenu la fin en soi, l’objet unique de toutes les convoitises.
De cette inversion naît ce que l’on peut nommer, avec toute la précision requise, la politicaillerie. Le terme désigne une pratique politique de bas niveau, mesquine, méprisable ou opportuniste, une politique de poche, réduite à la conquête et à la conservation de positions, vidée de tout projet de société cohérent. Là où Max Weber, dans Le Savant et le Politique (conférence prononcée en 1919, publiée en français en 1959), distinguait celui qui vit pour la politique de celui qui vit de la politique, la politicaillerie consacre sans détour le triomphe du second sur le premier : le pouvoir n’y est plus recherché comme espace d’engagement au service d’une cause, mais comme gagne-pain, comme statut, comme rente à préserver coûte que coûte. On y voit des alliances qui se font et se défont au gré des intérêts du moment, des discours qui changent de camp plus vite que leurs auteurs ne changent de costume, des partis qui n’existent que le temps d’une élection ou d’une négociation de partage de postes. La politique n’y est plus un art de gouverner, mais un art de durer : durer au pouvoir, durer dans les avantages qu’il procure, durer contre vents et marées, contre le peuple lui-même s’il le faut.
Cette politicaillerie n’est pas un accident de parcours ni la simple faiblesse de quelques individus. Elle est devenue un système, une culture politique à part entière, qui se reproduit indépendamment des personnes qui l’incarnent. Elle explique en grande partie pourquoi les crises se succèdent sans jamais se résoudre : chaque acteur politique, en position de force ou d’opposition, calcule d’abord son intérêt de conservation ou d’accession avant de considérer l’intérêt général. Le pays devient alors l’otage de calculs qui n’ont plus rien à voir avec son destin collectif.
II. Le discrédit généralisé de la classe politique
Le politiste Pierre Rosanvallon, dans La Contre-démocratie : la politique à l’âge de la défiance (2006), a montré, à propos d’autres contextes nationaux, comment la défiance envers les gouvernants peut s’ériger en véritable système, une « contre-démocratie » qui se substitue progressivement à l’adhésion citoyenne lorsque les institutions cessent de tenir leurs promesses. Le cas haïtien pousse cette logique à son paroxysme. Il ne faut pas s’étonner, dans ces conditions, que la classe politique haïtienne, toutes tendances confondues, souffre aujourd’hui d’un discrédit quasi total dans l’opinion publique. Ce discrédit n’est pas le fruit d’une propagande ou d’un excès de cynisme populaire ; il est la conséquence logique et méritée d’un comportement politique répété, documenté, vécu au quotidien par une population à qui l’on a trop souvent promis sans jamais tenir.
Ce discrédit se manifeste de plusieurs façons. D’abord par le désengagement civique : une partie croissante de la population ne croit plus que le vote, la mobilisation ou même le débat public puissent changer quoi que ce soit à la trajectoire du pays. Ensuite par une défiance généralisée envers toute figure se réclamant du politique, quel que soit son discours, sa provenance idéologique ou ses intentions déclarées : le soupçon précède désormais toute prise de parole publique. Enfin, par un glissement dangereux : à défaut de politique crédible, certains segments de la société se tournent vers d’autres formes d’autorité, parfois armées, parfois informelles, qui prospèrent précisément sur ce vide de confiance.
Ce discrédit ne se limite pas à une étiquette partisane en particulier. Il traverse les régimes, les alternances, les ruptures proclamées, révélant une continuité inquiétante dans les pratiques du pouvoir plutôt qu’un véritable renouvellement des acteurs. Cette continuité dans le rejet devrait alerter : elle signale que le problème n’est pas seulement celui de tel ou tel acteur, mais celui d’un système politique tout entier, structurellement déconnecté des besoins qu’il est censé satisfaire.
III. Une classe politique séparée d’une société qui s’effondre
L’anthropologue français Georges Balandier, dans Le Pouvoir sur scènes (1980), rappelait que tout pouvoir se construit dans une mise en scène, un théâtre du politique qui suppose un minimum de lien avec la réalité qu’il prétend représenter. Quand ce lien se rompt, le théâtre continue de se jouer, mais à vide, devant une salle qui s’est vidée depuis longtemps. C’est précisément ce que l’on observe dans la littérature consacrée aux États dits fragiles ou défaillants : une déconnexion croissante entre les élites qui négocient le pouvoir et une population livrée à elle-même. Le plus troublant, dans le contexte haïtien actuel, n’est peut-être pas tant l’existence de ce discrédit que l’indifférence apparente avec laquelle la classe politique continue d’agir malgré lui. Pendant que des quartiers entiers tombent sous le contrôle de groupes armés, que des dizaines de milliers de personnes sont déplacées à l’intérieur même de leur pays, que les hôpitaux ferment faute de sécurité et que les écoles peinent à fonctionner, les luttes de pouvoir se poursuivent presque comme si elles se déroulaient dans un espace parallèle, imperméable à la réalité du terrain.
Cette séparation n’est pas seulement géographique, entre ceux qui négocient dans des salles des hôtels à Pétion-Ville, et ceux qui survivent dans des zones à l’abandon, communément appelées « territoires perdus ». Elle est avant tout une séparation de conscience, une incapacité, ou un refus, de laisser la gravité de la situation sociale déterminer les priorités de l’action politique. On négocie des postes quand il faudrait garantir la sécurité des citoyens. On se dispute des prérogatives quand il faudrait organiser l’accès à l’eau, à la santé, à l’éducation. On produit des discours quand il faudrait produire des résultats.
Cette déconnexion a un coût qui se mesure en vies humaines, en générations sacrifiées, en confiance irrémédiablement abîmée entre gouvernants et gouvernés. Une classe dirigeante qui continue de fonctionner comme si la société ne s’effondrait pas autour d’elle finit par perdre non seulement sa légitimité, mais sa capacité même à comprendre ce qu’elle est censée gouverner.
IV. L’éthique sociale comme condition de reconstruction nationale
Si le diagnostic est sévère, il ne saurait se suffire à lui-même. Car dénoncer sans proposer reviendrait à ajouter du désespoir au désespoir. Il faut donc affirmer, avec la même clarté que dans le constat, qu’aucune reconstruction nationale durable ne sera possible sans un retour préalable à l’éthique sociale comme fondement de l’action politique.
Max Weber, déjà convoqué plus haut pour caractériser la dérive de la politicaillerie, offre dans ce même essai la clé de son dépassement : il opposait l’éthique de conviction, qui se satisfait de la pureté des intentions, à l’éthique de responsabilité, qui exige de répondre concrètement des conséquences de ses actes sur la vie d’autrui. C’est cette seconde éthique, appliquée à l’échelle de la société tout entière, qui doit redevenir le socle de l’action publique haïtienne. L’éthique sociale, ici, ne désigne pas une morale abstraite ou un idéal inatteignable. Elle désigne une exigence concrète : que la politique redevienne un instrument au service du bien commun, que les responsabilités publiques soient exercées avec le souci réel des conséquences qu’elles produisent sur la vie des citoyens, que la parole donnée engage véritablement celui qui la prononce. Elle suppose une reddition de comptes effective, une hiérarchisation des priorités qui place la vie et la dignité humaines avant les intérêts de faction, et une capacité collective à sanctionner, politiquement et socialement, ceux qui trahissent la confiance qui leur est accordée.
Cette exigence ne concerne pas seulement les dirigeants. Elle interpelle aussi la société elle-même, ses corps intermédiaires, ses élites intellectuelles, sa diaspora, sa jeunesse, tous ceux qui, à un titre ou à un autre, participent à la construction du champ politique, même en dehors des cercles du pouvoir formel. Reconstruire l’éthique sociale, c’est refuser collectivement de continuer à normaliser ce qui ne devrait jamais l’être : la corruption érigée en méthode, l’impunité érigée en habitude, l’indifférence érigée en gouvernance.
Haïti ne manque ni d’intelligence, ni de compétences, ni de volonté chez celles et ceux qui, chaque jour, tentent de faire tenir le pays debout. Ce qui lui manque cruellement, c’est une classe politique capable de se hisser à la hauteur de cette exigence éthique minimale sans laquelle aucune institution, aussi bien conçue soit-elle, ne peut fonctionner durablement. Tant que le pouvoir restera pensé comme une fin en soi, la reconstruction nationale demeurera un vœu pieux, prononcé dans les discours mais démenti chaque jour par les faits.

