5 septembre 2026
El Niño : Quand le Pacifique dérègle le monde et rappelle à Haïti sa vulnérabilité
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El Niño : Quand le Pacifique dérègle le monde et rappelle à Haïti sa vulnérabilité

Par Reynoldson Mompoint

Cap-Haïtien, le 05 septembre 2026

À l’attention des autorités haïtiennes, des responsables de l’agriculture, de l’environnement, de la protection civile, des collectivités territoriales, des acteurs économiques et de tous ceux qui ont la responsabilité de préparer Haïti aux crises de demain.

Il existe des phénomènes naturels qui semblent appartenir à un autre monde jusqu’au jour où leurs conséquences arrivent jusque dans nos assiettes, nos champs, nos marchés et nos vies. El Niño est de ceux-là.

Né dans les eaux tropicales du Pacifique, à des milliers de kilomètres d’Haïti, ce phénomène climatique est pourtant capable d’influencer les précipitations, les températures, les sécheresses, les inondations, l’agriculture, les ressources halieutiques et même certaines activités économiques à travers la planète. C’est le but du texte.

Non pas pour annoncer une catastrophe, encore moins pour céder à l’alarmisme, mais pour poser une question fondamentale : Haïti est-elle réellement préparée à affronter les conséquences possibles d’un phénomène climatique que la science permet pourtant de surveiller et d’anticiper ? Mais qu’est réellement El Niño ?

El Niño n’est ni une tempête, ni un cyclone, ni une catastrophe en soi. Il s’agit d’une phase chaude du système climatique appelé Enso—El Niño–Southern Oscillation, ou oscillation australe.

Le phénomène apparaît lorsque les eaux de surface du Pacifique tropical central et oriental deviennent anormalement chaudes. Ce réchauffement s’accompagne généralement d’un affaiblissement des alizés qui soufflent habituellement d’est en ouest le long de l’équateur.

Les eaux chaudes accumulées dans le Pacifique occidental peuvent alors se déplacer vers l’est, tandis que les remontées d’eaux froides riches en nutriments diminuent près des côtes sud-américaines. C’est là que commence le mécanisme. L’océan réchauffe l’atmosphère. L’atmosphère modifie les vents. Les vents modifient à leur tour la circulation océanique.

Et cette interaction entre l’océan et l’atmosphère produit des perturbations qui peuvent se propager très loin du Pacifique. Un mouvement de quelques degrés dans l’océan peut ainsi devenir un problème mondial.

El Niño apparaît de manière irrégulière, généralement tous les deux à sept ans, et peut durer plusieurs mois à plus d’un an.

Pourquoi l’appelle-t-on El Niño ?

L’appellation vient des pêcheurs de la côte pacifique de l’Amérique du Sud. Ils avaient observé l’apparition périodique d’eaux exceptionnellement chaudes autour de la période de Noël. Ils l’ont appelée « El Niño », en référence à l’Enfant Jésus. Le nom est resté.

Mais derrière cette appellation presque douce se cache un phénomène capable de provoquer des bouleversements climatiques majeurs.

Le climat mondial pris dans une gigantesque mécanique

El Niño agit comme un perturbateur du système climatique. Dans certaines régions, il augmente les précipitations et le risque d’inondation. Dans d’autres, il favorise la sécheresse. Certaines zones connaissent davantage de chaleur, tandis que d’autres peuvent connaître des températures inhabituelles.

Les effets ne sont donc pas identiques partout. C’est toute la complexité du phénomène : El Niño n’impose pas un même climat à toute la planète ; il redistribue les probabilités climatiques. Et cette redistribution peut avoir des conséquences considérables.

Quand le climat devient une question de nourriture

L’un des grands enjeux d’El Niño est agricole. Une sécheresse prolongée peut détruire des récoltes. Des pluies excessives peuvent ravager les plantations. Les températures élevées peuvent affecter les rendements et les ressources en eau. Et lorsque les récoltes diminuent, les conséquences dépassent immédiatement le secteur agricole.

Moins de production signifie souvent plus de rareté, plus d’importations, des prix plus élevés et davantage de pression sur les ménages. Pour les pays qui dépendent fortement de leur agriculture et disposent de faibles capacités d’adaptation, le phénomène climatique peut rapidement devenir une crise économique et sociale.

El Niño et la mer : un autre front invisible

Il existe également un autre aspect souvent négligé. El Niño touche les océans et les ressources halieutiques. Lorsque les eaux se réchauffent dans certaines zones du Pacifique, les conditions favorables à certaines espèces de poissons changent. Les poissons peuvent migrer vers des eaux plus froides, bouleversant les zones de pêche traditionnelles.

Pour les communautés côtières qui dépendent de la pêche, El Niño peut donc devenir une question de revenus et de sécurité alimentaire. L’océan n’est pas seulement une masse d’eau. Il constitue une immense réserve alimentaire et économique.

Et Haïti dans tout cela ?

C’est ici que notre responsabilité commence. Haïti ne se trouve évidemment pas dans le Pacifique. Pourtant, notre pays appartient au système climatique mondial et peut être affecté indirectement par les variations associées à l’Enso.

Il faut toutefois éviter une erreur fréquente : El Niño ne signifie pas automatiquement sécheresse ou pluie excessive en Haïti.

Les conséquences dans les Caraïbes dépendent de la saison, de l’intensité d’El Niño et de son interaction avec d’autres phénomènes atmosphériques et océaniques.

Mais pour un pays où l’agriculture demeure extrêmement vulnérable aux variations pluviométriques, où les infrastructures hydrauliques sont insuffisantes et où la sécurité alimentaire demeure fragile, toute modification importante des régimes de pluie ou des températures constitue un enjeu sérieux.

Le problème n’est donc pas seulement El Niño. Le véritable problème est notre vulnérabilité face à El Niño.

Un phénomène naturel dans un monde qui se réchauffe

Il faut également distinguer deux réalités. El Niño n’est pas causé par le changement climatique. Il s’agit d’un phénomène naturel du système océan-atmosphère. Mais il intervient désormais dans un monde où la température moyenne de la planète est déjà élevée.

Les épisodes El Niño peuvent contribuer à pousser les températures mondiales vers de nouveaux niveaux élevés. Leurs effets peuvent également se superposer à ceux du réchauffement climatique et aggraver certains phénomènes extrêmes.

Autrement dit, nous ne devons plus regarder El Niño isolément. Il faut l’observer dans un climat qui change.

2026 : le signal d’alarme est là 

La question est devenue particulièrement importante en cette année 2026. Les prévisions internationales annoncent le développement d’un El Niño fort, susceptible de s’intensifier durant la période août-octobre.

Cela ne signifie pas qu’Haïti doit attendre une catastrophe. Cela signifie exactement le contraire : nous avons une occasion d’anticiper.

Un phénomène prévisible doit conduire à une politique publique préventive.

La vraie question : sommes-nous préparés ?

Voilà la question que je voudrais adresser publiquement à nos autorités.

Que faisons-nous lorsqu’un phénomène climatique prévisible risque d’affecter l’agriculture ? Dispose-t-on de systèmes efficaces d’alerte précoce ? Nos agriculteurs reçoivent-ils suffisamment d’informations météorologiques ? Nos réserves d’eau sont-elles correctement gérées ? Les autorités disposent-elles de plans d’urgence pour protéger les cultures et le bétail ? Les stocks alimentaires sont-ils suffisants ? Les communes ont-elles les moyens de répondre à une crise climatique ? Et surtout : avons-nous appris à gouverner en anticipant plutôt qu’en réagissant après la catastrophe ?

Haïti ne peut plus attendre la catastrophe pour agir

Dans un pays où chaque choc climatique peut se transformer en crise sociale, El Niño devrait être traité comme une question de sécurité nationale, de sécurité alimentaire et de planification économique.

Il faut renforcer l’observation météorologique. Il faut améliorer les systèmes d’alerte. Il faut développer l’irrigation et la gestion des bassins versants. Il faut accompagner les agriculteurs dans le choix des cultures adaptées aux conditions climatiques. Il faut protéger les ressources en eau. Il faut renforcer les capacités de la Protection civile et des collectivités territoriales. Il faut surtout construire une véritable politique nationale de gestion des risques climatiques.

Car le changement climatique et les phénomènes comme El Niño ne demandent pas si un État est pauvre, politiquement divisé ou institutionnellement fragile. Ils frappent là où ils trouvent de la vulnérabilité. Et la vulnérabilité d’Haïti est déjà connue.

El Niño n’est pas notre ennemi. Notre impréparation peut le devenir. Il serait facile d’accuser le ciel, l’océan ou la nature lorsque les conséquences apparaîtront. Mais la nature produit le phénomène ; la vulnérabilité produit la catastrophe.

El Niño est un phénomène naturel. Nous ne pouvons pas l’empêcher. Nous pouvons cependant surveiller son évolution, anticiper ses effets, protéger nos populations et adapter nos politiques publiques. C’est là tout l’enjeu.

Parce qu’au XXIᵉ siècle, la puissance d’un État ne se mesure plus seulement à ses armes, à ses bâtiments ou à ses discours politiques. Elle se mesure aussi à sa capacité à prévoir la prochaine crise avant qu’elle ne devienne une catastrophe.

El Niño vient encore une fois nous rappeler une vérité que nous refusons trop souvent de regarder en face : la nature prévient. Les États qui n’anticipent pas paient la facture.

Cet article est donc un appel. Un appel à nos autorités. Un appel aux responsables de l’agriculture. Un appel aux collectivités territoriales. Un appel aux scientifiques. Un appel aux organisations de la société civile. Un appel, surtout, à tous ceux qui pensent encore que les phénomènes climatiques sont des problèmes lointains. Ils ne le sont plus.

Le climat mondial est interconnecté. Nos récoltes, notre alimentation, notre économie et notre stabilité sociale le sont également. La question n’est donc plus de savoir si Haïti peut empêcher El Niño. Elle est de savoir si Haïti est capable de s’y préparer. Et cette fois, nous ne pourrons pas dire que nous n’étions pas prévenus.

Reynoldson Mompoint

Avocat | Journaliste | Communicateur Social

+50937186284

mompointreynoldson@gmail.com

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