par Robert Lodimus
LES TIGRES SONT ENCORE LÂCHÉS
(Essai, Éditions Nemours, 2017, 300 pages)
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Chapitre V
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Magouilles, mensonges et dilatoires
« Les vices de l’esprit peuvent se corriger ; mais quand le cœur est mauvais, rien ne peut le changer.»
(Voltaire)
Les élections générales du 25 octobre 2015 en Haïti, comme nous l’avons souligné au chapitre précédent, n’ont pas échappé aux étampes des « magouilles traditionnelles ». Elles ont marqué le début d’une crise politique majeure et d’une instabilité institutionnelle prolongée dont le pays subit encore les répercussions profondes. Conçu à l’origine pour élire un nouveau président, renouveler le Parlement et choisir les magistrats municipaux, ce triple scrutin s’est rapidement transformé en une « impasse démocratique » majeure.
Le premier tour des élections, combiné aux législatives et aux municipales, s’est tenu dans un climat de forte tension. Plus de 50 prétendants briguaient la succession de l’arsouille et l’aigrefin sortant, le chef dévoyé du PHTK. Seul environ un quart des électeurs inscrits s’est déplacé aux urnes. Bien que la journée du vote ait été globalement épargnée par de grandes violences, le dépouillement a été entaché d’accusations graves de bourrage d’urnes et d’irrégularités généralisées. Malgré tout, le Conseil électoral provisoire (CEP) a annoncé un second tour opposant le candidat du parti au pouvoir, Jovenel Moïse, à celui de LAPEH, Jude Célestin. Ces résultats ont immédiatement déclenché de violentes manifestations des groupements politiques qui dénonçaient un « coup d’État électoral ». Leur refus de participer à un second tour sans enquête indépendante a plongé Haïti dans une incertitude sociale et une instabilité politicoéconomique aggravante. Le pays peine toujours à se relever des conséquences majeures de cette manipulation indécente des urnes qui a affaibli l’État et profité à la prolifération des gangs armés à travers le pays, spécialement dans l’Ouest, le Sud et l’Artibonite.
Bien que Jovenel Moïse ait finalement été choisi à la fin de 2016 pour diriger le gouvernement, son mandat a été contesté dès le premier jour par une grande partie de la population et plusieurs secteurs de la classe politique, accentuant ainsi la polarisation du pays. Les groupes criminels armés ont progressivement étendu leur contrôle sur la majeure partie de la capitale et des axes routiers stratégiques, provoquant une crise humanitaire sans précédent dans les Caraïbes.
L’incapacité chronique d’organiser des élections législatives et municipales régulières a mené à un dysfonctionnement total des organes de l’Administration publique. Et l’exécution de Jovenel Moïse en 2021 par la mafia locale et étrangère a enfoncé les clous dans le cercueil. Elle a parachevé – pouvons-nous déduire – l’effondrement des structures étatiques. Le pays est depuis lors gouverné par des administrations de transition successives.
Aujourd’hui encore, en 2026, le Conseil électoral provisoire (CEP) tente de planifier de nouveaux scrutins pour « faire semblant » de restaurer l’ordre constitutionnel, mais il se heurte inlassablement au même obstacle historique : l’absence d’un climat sécuritaire de base indispensable pour garantir un vote même mitigé.
S’il existe une « certitude » universelle, c’est la « magouille électorale ». Les États du Nord aussi bien que ceux du Sud ont inventé des recettes de trucage géniales, des méthodes de fraude complexes qui leur permettent d’orienter à leur guise, selon les enjeux politiques, économiques et financiers, les résultats du vote au profit de leurs candidats favoris. L’enquête du journaliste Greg Palast sur les tactiques minutieuses utilisées par le Parti républicain pour éliminer les votes exprimés en faveur d’Al Gore, et de ce fait, pour faciliter la « nomination » de Georges Bush à la présidence des États-Unis, a abouti à une révélation qui a étonné l’opinion internationale. Al Gore du Parti démocrate bénéficiait d’une avance évaluée à plus de 500 000 voix sur son adversaire. La Cour Suprême, malgré tout, l’a déclaré vaincu.
Al Gore a perdu l’élection présidentielle américaine de 2000 face à George W. Bush en raison du fonctionnement du Collège électoral dans le système politique états-unien. Au pays de l’Oncle Sam, le président n’est pas élu au suffrage universel direct. Ce sont les grands électeurs attribués à chaque État qui le choisissent. Le candidat qui remporte la majorité des voix dans un État y décroche généralement tous les grands électeurs. L’élection s’est jouée sur les résultats extrêmement serrés de la Floride. Après des semaines de recomptages tendus et une décision controversée de la Cour suprême des États-Unis (Bush v. Gore), George W. Bush a été déclaré vainqueur avec seulement 537 voix d’avance. En remportant « douteusement » la Floride, Bush en a obtenu les 25 grands électeurs. Cela lui a permis d’atteindre un total de 271 grands électeurs contre 266 pour Al Gore, franchissant ainsi la majorité absolue nécessaire (270) pour devenir président. Al Gore a donc gagné le vote populaire au niveau national par environ 540 000 voix d’écart, mais il a perdu la présidence parce que la répartition de ses votes ne lui a pas permis de devancer Bush dans les États clés du Collège électoral. Le vote du peuple ne compte pas dans la « démocratie étasunienne ». Quelle affaire !
Les rares fois où les masses populaires sont arrivées à créer la surprise et l’émotion dans les centres de vote, les coups d’État ou les complots d’assassinat ont explosé avec des bilans lourds et tristement mémorables. En Indonésie, le coup d’État du général Suharto en 1965, soutenu par la CIA, contre le président Sukarno s’est traduit par un nombre impressionnant de victimes. Les historiens des pays de l’Asie du Sud-Est avancent les chiffres de 600 000 à un million de membres du Parti communiste indonésien (PKI) massacrés par l’armée.
Salvador Allende, le dirigeant socialiste chilien arrivé au pouvoir en novembre 1970, a connu les mêmes malheurs. Le 11 septembre 1973, le Chili a vécu l’une de ses plus grandes tragédies avec la destitution et le décès du Chef d’État qu’il avait élu dans l’espoir de changer le cours de son existence. De se mettre à l’abri des privations économiques humiliantes. Salvador Allende est mort avec la mitraillette que Fidel Castro lui avait offerte. De nombreux cas de massacres et d’enlèvements de militants n’ont jamais été jusqu’à présent élucidés. Béni et appuyé par les puissances occidentales, particulièrement la Maison Blanche, le Département d’État et le Pentagone, qui ont tissé la toile du complot, Augusto Pinochet régna en maître suprême durant 16 ans. Il décéda de maladie le 10 décembre 2006. Sans répondre de ses crimes. Patrice Lumumba, Thomas Sankara, Amilcar Cabral – et même John Fitz Gérald Kennedy – peuvent être évoqués à titre d’exemples pour étayer la thèse de conspiration nationale et internationale que nous soutenons.
Les élections avortées dans le sang du 29 novembre 1987 en Haïti, favorisant largement le candidat du Front national de concertation (FNC), Me Gérard Gourgue, le putsch du 30 septembre 1991 qui a renversé violemment le président lavalas, le père Jean Bertrand Aristide, autant de pistes de références qui prouvent irréfutablement que les classes dominantes et leurs alliés internationaux éprouvent de la haine, nourrissent un sentiment d’aversion, manifestent un élan de mépris envers les gouvernements qui prônent un modèle de changement politique et économique capable de garantir tant bien que mal l’amélioration des conditions de vie des couches pauvres et majoritaires du tissu sociétal. L’enrichissement individuel illicite repose sur la base de l’exploitation humaine outrancière. Avec la connivence éhontée, bien sûr, de l’État bourgeois.
Dans chaque société, la machine électorale est contrôlée et pilotée par le cercle restreint de l’oligarchie économique. Elle décide laquelle ou lequel d’entre les membres du clan des politiques est habilité à gouverner l’État dans le sens de ses intérêts. Les enjeux qui justifient la mainmise des « gens d’affaires » sur la structure organique du pouvoir gouvernemental sont sensibles, indiscutables et non négociables. On ne badine pas avec l’argent. Ceux-là qui en ont déjà beaucoup, font tout pour en avoir davantage. Alvin Toffler, comme d’autres économistes, témoigne de cette évidence dans son ouvrage « Les nouveaux pouvoirs (Power shift) ». Le professeur explique :
« Dans certains cas, le grand capital contrôle politiquement l’État, si bien que la distinction entre pouvoirs privés et pouvoirs publics tient à l’épaisseur d’un cheveu [1]. »
L’idée d’organiser des élections à intervalles réguliers aux suffrages indirect ou universel dissimule la volonté des « castes » parasitaires de filtrer les individus qui aspirent à atteindre les circuits de la gouverne politique. Ce sont les « mal-élus » qui permettent aux puissants « seigneurs » du néolibéralisme de régner sur l’économie planétaire. Beaucoup de philosophes politiques dissocient la « démocratie » de l’« opération des urnes » qui consiste plutôt pour les « électeurs naïfs » à légitimer des « actes de banditisme » perpétrés par les « Voyous » – nous reprenons des substantifs chers à l’économiste haïtien Lesly Péan – qui se sont installés inconstitutionnellement au plus haut sommet de l’État. Le système financier mondialisé se sert d’une « intelligence maléfique », d’une rationalité perverse, d’une ingénierie prédatrice pour se perpétuer et survivre dans sa propre jungle.
L’arrivée de Barak Obama à la Maison Blanche ne relevait pas du hasard. L’establishment, en dehors de toute autre considération sociale et culturelle, reconnaissait plutôt en l’homme, un « candidat » ou un « oint » capable de bien représenter ses intérêts à l’intérieur des principaux organes de l’État. L’Amérique des Yankees, certainement, en a profité pour projeter sur le monde une fausse image de tolérance sociale. Cependant, que constatons-nous ? Le racisme augmente considérablement aux États-Unis. La présence d’un dirigeant noir à la tête du pays a-t-elle ralenti pour autant la progression des meurtres commis tous les jours par les policiers blancs à l’encontre des Afro-états-uniens ?
Les techniques utilisées pour détourner le vote populaire ou truquer le scrutin sont subtiles, multiples et complexes. Au Canada, c’est l’agitation du spectre du « niqab » dans l’environnement de la campagne électorale qui a coûté la victoire au Nouveau Parti démocratique (NPD) de Thomas Mulcaire. Le programme de Thomas Mulcaire se proposait de corriger les dérives politiques du gouvernement sortant. L’Administration Harper a imposé des coupures économiques qui ont saigné les maigres ressources des composantes les plus vulnérables de la population canadienne. Le chef du NPD offrait une possibilité, avec son nouveau projet de société, de réparer les dégâts et de colmater les brèches de manquements dans les budgets des familles à faibles revenus. Il parlait aussi de réformer en profondeur l’assurance-emploi et l’assistance-emploi afin d’en assouplir les procédures d’accessibilité. Stephen Harper a tellement endurci le système que le travailleur qui a eu le malheur de perdre son emploi est automatiquement exposé aux méandres de la pauvreté. Surtout, lorsqu’il dépasse la quarantaine. Le patronat a comploté. Thomas Mulcaire est rejeté. Et c’est bien dommage pour la classe ouvrière… Mais que voulez-vous ? Le peuple ne se trompe pas ! Quoique Alcuin et Hegel nous apprennent à nous méfier du « Vox populi, vox Dei. »
Philippe Soual, s’appuyant sur les principes de la philosophie hégélienne, a objecté : « L’opinion publique n’est pas le principe de l’action politique et n’exprime qu’une trace de rationnel [2]. »
Depuis quelques temps, les sondages en période d’élection sont pointés du doigt. Des sociologues sont arrivés à démontrer qu’ils influencent le choix de l’électeur. Il provoque indéniablement un effet d’entraînement ou de contagion [3].
Dans un article publié le 27 mars 2014 dans le Quotidien québécois Le Devoir, Patrick Préville, président d’Indice RP, une firme spécialisée en relations publiques et en mesure d’impact, avoue : « L’homme est un animal social. Il a besoin de savoir qu’il fait partie de la tribu. » À l’université, le professeur de sociologie parlait lui-même de « comportement de groupe ». Les procédés de sondage peuvent être aussi qualifiés d’opération de prélude au bourrage des urnes en faveur du candidat qui est toujours donné en avance sur ses adversaires.
En Haïti, ce vil scénario a été méticuleusement mis en œuvre avant novembre 2010 par la communauté internationale, dans le but de favoriser la « nomination » frauduleuse du successeur de René Préval. Tout semble indiquer que les « amis bizarres d’Haïti » ont exécuté la même partition aux concerts politiques du « 9 août » et du « 25 octobre 2015 », en vue de maintenir une horde de « mafiosi » à la tête de la République. L’Organisation des États américains (OEA) se préparait donc, avec le même et éternel Pierre-Louis Opont, à récidiver.
L’histoire des peules de l’univers est réellement un jeu décourageant de labyrinthe. Les pauvres tournent et tournent. Vertigineusement. Pour finalement revenir à la même place. Nous disons, comme le poète et écrivain Edmond Jabès a déclaré en parlant des Juifs, mais à notre façon : « Être Haïtiens, c’est être partis de loin pour aboutir nulle part [4].»
Tel pays, telle presse
Après les résultats incontestés – nous ne disons pas incontestables [5] – des élections du 16 décembre 1990 qui ont porté les différents courants du lavalassisme au pouvoir, les États impériaux commençaient déjà à installer en Haïti la pratique des sondages d’opinion dans l’espoir d’influencer à l’avenir les décisions des votants irrationnels. C’est une façon pour les puissances oligopolistiques qui ont ouvert des ambassades et des consulats à Port-au-Prince pour des besoins stratégiques en matière de politique extérieure, d’exploiter plus facilement les conditions de fragilité et de vulnérabilité de ce peuple exposé à tous les malheurs échappés de la jarre de Pandore. Les sondages qui expriment les intentions du vote deviennent donc une nouvelle méthode de lavage de cerveau. Ils jouent à la fois un rôle de persuasion et de dissuasion. Et tout cela se fait avec la complicité consciente ou inconsciente des médias locaux – il faut le souligner – qui sont devenus avec le temps, et à cause de l’inexpérience, de véritables caisses de résonnance des politiciens manipulateurs et mythomanes. La presse haïtienne, limitée et démunie – donc à l’image du pays – facilite l’expérimentation et l’implantation de ces nouvelles inventions diaboliques. L’État haïtien ne devrait-il pas contribuer aux efforts qui visent à professionnaliser le journalisme ? En pensant surtout à le diriger vers des couloirs de spécialisation. Comme cela se fait ailleurs. La professionnalisation du métier de journaliste repose sur la structuration de compétences techniques, le respect d’une étique déontologique et l’adaptation aux mutations technologiques. Dans un écosystème saturé par les réseaux sociaux et les fausses informations, professionnaliser la pratique est essentiel pour restaurer la confiance du public et garantir la qualité démocratique du débat.
Dans les régions du Sud, déchirées entre l’exploitation et la démence hégémonique, la presse ne doit pas tambouriner naïvement sur des pseudo-principes de neutralité. L’objectivité journalistique est remise en question dans plusieurs études. Il ne faut pas confondre objectivité et vérité. La journaliste et essayiste Stéphanie Martin rapporte que selon certains auteurs comme Pierre Bourdieu, « Les médias seraient donc un outil puissant qui servirait à maintenir une idéologie dominante. » La presse qui évolue dans les zones périphériques où les populations sont abandonnées à elles-mêmes, sans aucune capacité intellectuelle et sans aucun moyen financier, devra finalement « choisir son camp ». Comme le conseille le personnage d’un roman de Graham Greene. Car son rôle historique est de guider et d’accompagner la lutte des masses. La République d’Haïti a besoin d’une « presse militante » qui n’a pas peur de « mordre la main de ceux qui lui donnent à manger », lorsque ces derniers transgressent la Loi, menacent et bafouent les « intérêts de la Nation ». Mais malheureusement, depuis 1986 en Haïti, il s’est développé la tendance fâcheuse de fonder un « medium » comme n’importe qui ouvre une petite échoppe à Croix-des-Bossales. L’un vend, le plus souvent, des « ragots ». L’autre du « hareng saur ».
La mafia investit
Les campagnes électorales sont onéreuses. Certains candidats choisissent sans scrupule de régler les problèmes du financement avec de l’ « argent sale ». Presque tous les « palais présidentiels » abritent des membres actifs d’une « mafia économique » qui tire les ficelles de la gouvernance. Elle investit massivement pour faire la promotion des candidats qu’elle désire soutenir auprès des électeurs. En retour, elle bénéficie des avantages importants.
Sous le gouvernement de Préval et de Bellerive, ainsi que sous celui des « crânes rasés », des contrats juteux ont été octroyés sans appel d’offre à des firmes dominicaines liées à des organisations criminelles internationales. L’affaire avait fini par être ébruitée. D’ailleurs, dans la majorité des cas que nous évoquons, ce sont les familles mafieuses qui proposent les noms des ministres, des secrétaires d’État, des membres de cabinet, des directeurs généraux, des membres du corps diplomatiques, etc.
Le célèbre livre de Mario Puzo qui a servi à la réalisation du film Le Parrain de Francis Ford Coppola pouvait largement inspirer les individus qui souhaiteraient s’aventurer sur le terrain de la politique active. Don Vito Corleone recommande à son fils Michaël, le futur parrain : « Garde tes amis près de toi ; et tes ennemis encore plus près de toi. » Exactement le contraire de ce qu’a fait le régime gouvernemental aristidien. Peut-on dénombrer les anciens « serviteurs zélés » de l’ex-président Aristide qui ont collaboré ouvertement avec les régimes néoduvalériens ? Et pour ne citer que quelques uns : Mario Dupuy, Annette Auguste alias Sò Anne, Rudy Hériveaux… Ils se sont tous convertis en défenseurs farouches de Pluton et de Perséphone. Cerutti disait de Rivarol : « Il ne voit que le mal du bien [6]. »
En Haïti, c’est le clan des Boulos, Mevs, Brandt, Madsen, Bigio, Apaid… de concert avec les États-Unis, la France, le Canada, qui dispose et avance les pions sur l’échiquier des compétitions électorales. À leur emprise, rien n’échappe. Sauf une fois. Le 16 décembre 1990. Et ils ont réagi violemment. Coup d’État. Cadavres. Exil. Arrive encore 2004. Les nantis récidivent.
Tout autant que le choix des dirigeants politiques restera juxtaposé à des enjeux qui cachent des intérêts économiques et financiers nationaux et internationaux majeurs, les élections présidentielles, législatives et municipales ne se dérouleront jamais tout à fait dans une atmosphère favorable à l’apprentissage de la « démocratie ». Elles subiront toujours les pressions de manipulation et d’orientation des fractions intrasociétales et extrasociétales dominantes.
En 1990, Marc Louis Bazin était le « David » des puissances occidentales et des membres de la bourgeoisie indigène compradore. Le peuple fit son choix. Contre vents et marées. Cependant, l’inexpérience et l’immaturité politiques des nouveaux dirigeants ont « stérilisé », « infertilisé » son vote. Nous sommes toujours, quelque part, responsables de nos échecs. Mais ce n’était pas seulement cela. Jean Bertrand Aristide – malgré les apparences – restera toute sa vie, aux yeux des aristocrates, un Julien Sorel. Et jamais un Julien de Sorel. Pour comprendre pareille méprise, il faudrait revisiter « Le Rouge et le Noir » de Stendhal. Ce célèbre roman psychologique retrace l’ascension sociale et la chute vertigineuse d’un fils de paysan, d’un jeune homme d’origine modeste, mais ambitieux. Accusé, jugé et condamné à mort pour tentative de meurtre de son ancienne maîtresse, Madame de Rênal, avec préméditation, Julien finit sous la guillotine.
Les Haïtiens, les Latino-Américains, les Africains sont eux aussi passés maîtres dans le trucage des urnes. En matière de vol électoral, ils peuvent aisément rivaliser avec Louis Mandrin [7], Vincent Lacroix [8]… Il n’est pas rare en Afrique que les « élus » gagnent les élections et les référendums avec plus de 80% du suffrage exprimé. Les Duvalier en demeurent les grands champions de l’univers. 100% pour François en 1961. Puis 99,9%, en 1964. 99,98% pour son fils Jean-Claude en 1985. Bernard Diederich et Al Burt rapportent – dans « Papa Doc et les Tontons Macoutes » – qu’en 1957, François Duvalier avait obtenu à l’île de la Gonâve plus de voix que le nombre d’électeurs inscrits dans la circonscription.
Le pouvoir corrompt, grise et drogue
L’hétérogénéité de la classe politique génère constamment des tensions sociales. Chaque groupe qui la compose aspire à gouverner à son tour. L’organisation des élections à intervalles courts et réguliers doit être vue et comprise avant tout comme une solution de régulation des conflits et des frustrations politiques qui peuvent chambarder l’ordre établi et provoquer une explosion sociétale. La durée du mandat, étendue sur une période raisonnable, permet donc de réguler les mécanismes de la succession et de prévenir, par rapport au temps d’attente, tout débordement d’impatience venant du milieu des acteurs. Ce processus n’a rien à voir avec le bien-être des citoyennes et des citoyens. Les joutes électorales sont purement et simplement utilisées en guise d’antidote contre le poison de la violence sociale et de la politique déstabilisatrice. Elles permettent, d’une part, de conserver les biens des « riches » à l’abri des éventuelles émeutes populaires dévastatrices ; et d’autre part, d’entretenir de faux espoirs chez les pauvres qui, à l’arrivée de chaque nouveau dirigeant, imaginent que leur sort va changer. Alors que les promesses politiques, nous le savons nous-mêmes, s’évaporent comme l’eau sous l’effet de la chaleur du soleil.
Robert Lodimus
LES TIGRES SONT ENCORE LÂCHÉS, essai
(Prochain extrait : suite du Chapitre V, Magouilles, mensonges et dilatoires)

