Jeudi 27 août, en l’espace de quelques heures, 161 Haïtiens sont arrivés à l’aéroport international du Cap-Haïtien à bord de deux vols distincts : 104 en provenance des Bahamas, transférées depuis le centre de détention de Carmichael Road jusqu’à l’aéroport international Lynden Pindling de Nassau avant leur départ par Bahamasair, et 57 en provenance des États-Unis, à bord d’un vol affrété par l’agence fédérale de l’immigration au départ du sud de la Floride. Parmi les passagers du vol américain se trouvaient des enfants nés aux États-Unis et au Brésil, dont le plus jeune n’avait qu’un an.
Cette convergence de deux vols de déportation en provenance de deux pays différents, arrivant à quelques heures d’intervalle dans la même ville, illustre une réalité que cette chronique documente depuis plusieurs semaines sous des angles différents, mais qui prend ici une dimension nouvelle et particulièrement concrète. Selon des informations relayées par le New York Times, l’afflux inhabituel en provenance des Bahamas a mis à rude épreuve les capacités des autorités migratoires haïtiennes et de l’Organisation internationale pour les migrations chargées d’accueillir ces personnes. Il ne s’agit donc plus seulement d’une politique migratoire américaine unilatérale, documentée dans ces colonnes depuis la fin du Statut de protection temporaire fin juillet, mais d’une pression migratoire régionale coordonnée, où plusieurs pays voisins semblent avoir choisi, au même moment, d’intensifier leurs propres opérations de retour vers Haïti.
Le choix de Cap-Haïtien comme point d’entrée privilégié de ces déportations n’est pas neutre non plus. Cette chronique rappelait, il y a deux jours, que l’aéroport international Toussaint Louverture de Port-au-Prince reste fermé aux vols commerciaux internationaux depuis près de deux ans, en raison des tirs visant des avions en approche. Cap-Haïtien est ainsi devenu un point d’entrée aérien international majeur pour le pays, en particulier pour les personnes renvoyées de l’étranger, alors même que, selon des documents obtenus par le New York Times, l’administration américaine entend faire passer la fréquence de ses vols de déportation d’environ une fois par mois à une fois par semaine.
Cette pression externe s’inscrit toutefois dans une crise humanitaire nationale qui s’aggrave simultanément ailleurs dans le pays. L’Organisation internationale pour les migrations recensait, cette même semaine, 2 647 nouveaux déplacés à la suite des violences survenues les 23 et 24 août à Kenscoff, une commune des hauteurs de Port-au-Prince que cette chronique évoquait dès le 11 juillet à propos d’un précédent massacre à Wobè. La majorité de ces déplacés, soit 77 %, ont trouvé refuge auprès de familles d’accueil à Pétion-Ville, les autres ayant rejoint des sites de déplacement. L’association de défense des droits humains EPASI a d’ailleurs exigé, dans la foulée de ce nouveau drame, des mesures concrètes de la part des autorités, un appel qui rejoint celui que cette chronique formule, semaine après semaine, face à la répétition des mêmes scénarios de violence dans la même région.
La situation de Cap-Haïtien et celle de Kenscoff ne constituent donc pas une seule et même crise locale : elles se déroulent dans deux régions distinctes du pays, à plusieurs centaines de kilomètres l’une de l’autre. Elles illustrent plutôt deux dimensions simultanées d’une même crise nationale. D’un côté, une ville du Nord devenue un point d’arrivée important pour les personnes expulsées de l’étranger. De l’autre, l’aire métropolitaine de Port-au-Prince qui continue d’absorber de nouveaux déplacements provoqués par les violences armées dans ses environs immédiats. Dans les deux cas, ce sont des institutions haïtiennes et des organisations humanitaires déjà fortement sollicitées qui doivent répondre, au même moment, à des besoins croissants, avec des ressources qui n’ont pas été renforcées à la hauteur de cette double accumulation.
Les ressources humanitaires du pays, déjà mobilisées au maximum par la crise des déplacements internes documentée à plusieurs reprises dans ces colonnes, doivent désormais également composer, à Cap-Haïtien, avec l’enregistrement, l’hébergement temporaire et la réintégration économique de centaines de personnes supplémentaires chaque semaine, dont certaines n’ont, pour beaucoup, plus aucune attache directe avec le pays qu’elles découvrent ou redécouvrent au sortir de l’avion.
Cette situation appelle une réponse coordonnée que ni le gouvernement haïtien seul, ni les organisations humanitaires présentes sur place, ne peuvent apporter sans un soutien international substantiellement renforcé. Cette chronique appelait, le 24 juillet dernier, à ce que les partenaires internationaux qui organisent ces déportations accompagnent leurs décisions d’un appui logistique et financier proportionné au choc humanitaire qu’elles engendrent. Un mois plus tard, cet appel reste, à l’évidence, largement sans réponse concrète. Les Bahamas et les États-Unis, en intensifiant simultanément leurs propres politiques de retour vers un même point d’entrée haïtien déjà sous tension, contribuent directement à la pression exercée sur les capacités d’accueil de Cap-Haïtien — une responsabilité qui devrait se traduire, à tout le moins, par un financement d’urgence dédié à cette ville plutôt que par la seule poursuite, sans accompagnement correspondant, d’un rythme de déportation en pleine accélération.
Le pays ne peut pas continuer d’absorber, sans moyens supplémentaires, une pression qui provient simultanément de ses propres crises internes et des décisions migratoires prises loin de ses frontières. Tant que cette double convergence ne sera pas traitée comme l’urgence humanitaire qu’elle constitue réellement, ni Cap-Haïtien ni l’aire métropolitaine de Port-au-Prince ne pourront faire face, seules, au prix cumulé de crises dont elles ne sont responsables ni de l’une ni de l’autre.
Jean Clyde Desroseaux

