24 août 2026
HAÏTI | CASH-FOR-WORK — Des dizaines de morts à Kenscoff, et les ministres de facto Paulemon et Fils-Aimé vendent des « emplois fictifs »
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HAÏTI | CASH-FOR-WORK — Des dizaines de morts à Kenscoff, et les ministres de facto Paulemon et Fils-Aimé vendent des « emplois fictifs »

Port-au-Prince, lundi 24 août 2026 — Kenscoff compte ses morts ; le gouvernement, lui, compte ses travailleurs temporaires. Quelques heures après un nouveau carnage ayant endeuillé la commune, le ministère de la Planification et de la Coopération externe (MPCE), dirigé par Sandra Paulemon, et le ministère de l’Environnement, conduit par Valéry Fils-Aimé, ont remis en circulation la vitrine d’un programme de travaux à haute intensité de main-d’œuvre (HIMO), lancé cinq jours auparavant à Pétion-Ville. Derrière la promesse de 1 000 à 2 000 familles bénéficiaires, le communiqué gouvernemental reconnaît pourtant explicitement la nature précaire du dispositif : il s’agit d’« emplois temporaires », destinés à procurer momentanément un revenu à l’approche de la rentrée scolaire.

Le choix des mots gouvernementaux suffit à circonscrire la portée économique de l’opération. Aucun emploi permanent n’est annoncé ; aucune carrière n’est créée ; aucune garantie de continuité salariale n’est précisée. Le MPCE explique même que cette première phase servira à déterminer si l’expérience pourra être reconduite dans le budget 2026-2027. Le gouvernement ne présente donc pas une politique structurée de création d’emplois : il expérimente un mécanisme de revenu temporaire financé par le budget public. Dans le vocabulaire du développement, le HIMO ou cash-for-work appartient précisément à cette catégorie d’interventions : procurer rapidement un revenu contre l’exécution de travaux déterminés, souvent dans l’assainissement ou les infrastructures légères.

Mais le communiqué devient beaucoup plus instructif par ce qu’il tait. Quelle sera la durée effective de ces emplois : quelques jours, quelques semaines, quelques mois ? Quel sera le salaire brut ? Quel montant le travailleur recevra-t-il réellement ? Quel sera son statut juridique ? Les bénéficiaires disposeront-ils d’une couverture contre les accidents du travail ? D’une protection en cas de décès lié à l’activité ? D’une assurance maladie ? De prestations sociales ? Quelles retenues fiscales ou sociales seront opérées sur les rémunérations ? Aucune de ces informations n’apparaît dans le communiqué du MPCE.

La fiscalité mérite précisément d’être documentée plutôt que dissimulée derrière le montant brut éventuellement annoncé. Si ces travailleurs sont assujettis aux prélèvements légalement applicables à leur statut, l’État pourrait devenir simultanément celui qui verse le revenu public et celui qui en récupère une fraction par les retenues fiscales ou sociales. Mais combien ? À quel titre ? Selon quel barème ? Sans contrat-type, sans ventilation des rémunérations et sans régime fiscal communiqué, annoncer que l’État prélèvera « beaucoup » serait prématuré. En revanche, demander au MPCE de publier ces données constitue une exigence élémentaire de transparence budgétaire.

La même interrogation vaut pour la protection sociale. Un programme gouvernemental peut-il célébrer la création de milliers d’emplois temporaires sans indiquer ce qu’il advient du travailleur qui se blesse sur un chantier ? Qui assume les frais médicaux ? Quelle indemnisation est prévue en cas d’incapacité ? Quelles obligations incombent au SNGRS, maître d’œuvre opérationnel du programme ? Créer temporairement du travail ne dispense pas la puissance publique des obligations attachées à la sécurité et à la dignité du travailleur. Le caractère provisoire d’un contrat ne transforme pas celui qui l’exécute en citoyen provisoire.

À cette opacité sociale s’ajoute l’opacité budgétaire. Le gouvernement indique seulement que le programme est financé par le budget rectificatif 2025-2026. Mais quel en est le coût total ? Combien revient directement aux 1 000 à 2 000 familles ? Combien est consacré aux équipements, à la logistique, aux frais administratifs ou à d’éventuels prestataires ? Comment les bénéficiaires sont-ils choisis ? Qui contrôle les listes ? Quel organisme vérifiera l’exécution physique des travaux et la concordance entre travailleurs déclarés, journées effectivement prestées et sommes décaissées ? Dans un programme reposant sur une main-d’œuvre nombreuse et des paiements individualisés, la publication des listes anonymisées, des critères de recrutement, des contrats-types et des rapports d’exécution devrait constituer le minimum documentaire permettant le contrôle des deniers publics.

Le calendrier politique ajoute une autre dimension au dossier. Ces revenus temporaires sont distribués quelques mois avant les élections annoncées pour le 13 décembre 2026. Cela ne suffit nullement à établir une utilisation électoraliste du programme. Mais cette proximité impose des garanties renforcées : sélection impersonnelle des bénéficiaires, interdiction de toute discrimination politique, traçabilité des décaissements, contrôle administratif indépendant et publication des résultats. Sans ces garde-fous, un programme social financé par l’impôt peut devenir un instrument de clientèle plutôt qu’une politique publique fondée sur des critères vérifiables.

Et puis demeure Kenscoff. C’est peut-être là que la communication gouvernementale de ce lundi atteint sa contradiction la plus saisissante. Des dizaines de personnes viennent d’être assassinées ; des familles ont perdu leurs proches ; des habitants vivent sous la menace des groupes armés. Pourtant, la vitrine gouvernementale présente comme « intervention concrète » un programme d’assainissement offrant un revenu provisoire à quelques milliers de personnes.

Kenscoff compte ses morts ; Paulemon et Fils-Aimé comptent leurs emplois temporaires. Mais le véritable bilan devra compter autre chose : combien de jours de travail, combien de gourdes nettes dans la poche du bénéficiaire, combien de retenues, quelle couverture sociale, quelle assurance contre les accidents, combien d’argent public effectivement versé aux travailleurs et combien absorbé ailleurs.

Car le mot « emploi » possède une densité sociale que la communication politique ne peut réduire à quelques journées rémunérées. Un salaire éphémère peut permettre d’acheter des cahiers pour septembre ; il ne garantit ni octobre, ni novembre, encore moins janvier. Et lorsque l’État transforme cette précarité organisée en argument de réussite gouvernementale pendant que des citoyens sont massacrés à quelques kilomètres de ses ministères, le cash-for-work risque de devenir surtout du cash-for-communication.

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