Là où le XXe siècle avait produit une dépendance commerciale et migratoire, le President Abinader et le Premier ministre Fils-Aimé veulent ajouter une dépendance infrastructurelle et informationnelle. Un opérateur pan-insulaire contrôlé depuis l’extérieur, opérant sur une île où l’un des deux États est profondément affaibli, prolonge sous une forme nouvelle la logique historique de domination économique de l’Est sur l’Ouest.
L’adjudication, le 19 août 2026, de 240 MHz de spectre à Viettel en République dominicaine (40 MHz en 700 MHz, 100 MHz en 2,3 GHz et 100 MHz en 3,6 GHz pour vingt ans) ne constitue pas seulement l’entrée d’un nouvel opérateur mobile. Combinée à la présence déjà établie de Natcom en Haïti (60 % Viettel), elle accélère la formation d’un opérateur télécom véritablement pan-insulaire sous pilotage vietnamien , mais au service du projet du gouvernement dominicain.
Cette évolution s’inscrit dans un projet plus large : l’intégration progressive d’Haïti dans l’espace économique dominicain, projet dont le président Luis Abinader a fait l’un des axes structurants de sa politique frontalière.
Le projet d’intégration d’Haïti dans l’économie dominicaine
Depuis plusieurs années, Santo Domingo a formalisé une stratégie claire. Après la construction d’un mur physique à la frontière, Abinader a annoncé en février 2026 la mise en place d’un « mur économique » : un réseau de ports secs sous régime de zone franche, doté de plus de 300 millions de dollars d’investissement privé. L’objectif affiché est de formaliser le commerce bilatéral, de réduire la contrebande, de revitaliser les provinces frontalières et de transformer la frontière en pôle de développement. Haïti demeure le deuxième partenaire commercial de la République dominicaine, mais dans une relation profondément asymétrique : les exportations dominicaines vers Haïti représentent l’essentiel des échanges, tandis que les flux en sens inverse restent marginaux.
Dans cette logique, un opérateur télécom pan-insulaire prend tout son sens. Il facilite la connectivité des zones frontalières, le déploiement de solutions de paiement digital, la traçabilité logistique, la coordination des marchés binational et la circulation de l’information économique. Favoriser l’entrée de Viettel/Natcom – déjà implanté des deux côtés – plutôt qu’une expansion purement dominicaine de Claro ou Altice, permet de disposer d’un acteur capable d’opérer de manière intégrée sur l’ensemble de l’île, au service d’une formalisation du commerce et d’une plus grande fluidité des échanges sous des règles largement définies par Santo Domingo.
C’est dans cette perspective que l’adjudication de l’Indotel apparaît comme une décision cohérente avec la vision d’Abinader : renforcer le contrôle dominicain sur les flux économiques transfrontaliers tout en ouvrant un espace à un partenaire capable d’agir des deux côtés de la frontière.
Perspective historique
Cette stratégie s’inscrit dans une longue histoire d’asymétrie économique entre les deux pays qui partagent l’île. Au XIXe siècle, après l’indépendance haïtienne et l’occupation de la partie orientale (1822-1844), les trajectoires divergent. Au XXe siècle, les occupations américaines (Haïti 1915-1934, République dominicaine 1916-1924) et les politiques économiques ultérieures accentuent l’écart. Alors qu’en 1960 les PIB par habitant étaient comparables, la République dominicaine a connu une croissance soutenue tandis qu’Haïti s’enfonçait dans l’instabilité politique, la faiblesse institutionnelle et le sous-investissement.
Le commerce bilatéral s’est structuré de manière structurellement déséquilibrée. Haïti est devenu un marché captif pour les produits dominicains (textiles, ciment, produits alimentaires, biens de consommation), tandis que la frontière est restée un espace d’économie informelle, de main-d’œuvre et de flux migratoires. Les marchés binational (Dajabón Ouanaminthe, Jimaní-Malpasse, etc.) ont longtemps fonctionné comme des soupapes de survie pour des populations haïtiennes et de débouchés pour des opérateurs dominicains.
L’arrivée de Viettel/Natcom s’inscrit dans la continuité de cette histoire. Elle ne crée pas l’asymétrie ; elle est appelée à la moderniser et à la numériser.
Là où le XXe siècle avait produit une dépendance commerciale et migratoire, Abinader et Fils-Aimé veulent ajouter une dépendance infrastructurelle et informationnelle. Un opérateur pan-insulaire contrôlé depuis l’extérieur, opérant sur une île où l’un des deux États est profondément affaibli, prolonge sous une forme nouvelle la logique historique de domination économique de l’Est sur l’Ouest.
Conséquences pour un État haïtien affaibli
Dans le contexte actuel d’affaiblissement de l’État haïtien – absence d’autorités élues, contrôle territorial partiel, dépendance à l’aide internationale –, cette évolution accentue la perte de souveraineté. Les réseaux de télécommunications sont devenus des infrastructures critiques : communications gouvernementales, services financiers mobiles, données personnelles, coordination sécuritaire. Lorsqu’un acteur dominant est lié à un État étranger (et à son appareil militaire), la capacité de Port-au-Prince à garantir la confidentialité, la résilience et l’indépendance de ces réseaux s’amenuise.
La souveraineté réglementaire et fiscale s’érode également. Un opérateur pan-insulaire dispose d’une capacité de négociation supérieure face à un CONATEL aux moyens limités et à un gouvernement de transition. Les décisions sur la localisation des données, la tarification, les obligations de couverture ou la fiscalité risquent d’être arbitrées en fonction d’intérêts régionaux plutôt que nationaux.
Enfin, l’asymétrie de pouvoir sur l’île se renforce. La République dominicaine accueille le centre de gravité du nouvel opérateur et définit les règles de l’intégration économique frontalière. Haïti, affaibli, devient le marché secondaire d’une dynamique dont le tempo est fixé à Santo Domingo et, en dernier ressort, à Hanoï.
L’émergence de l’opérateur pan-insulaire Viettel/Natcom n’est pas un accident de parcours. Elle s’inscrit dans un projet plus large d’intégration d’Haïti dans l’espace économique
dominicain, formalisé par la politique d’Abinader de « mur économique » et de formalisation du commerce frontalier. Historiquement, cette évolution prolonge une relation asymétrique séculaire. Dans un Haïti où l’État peine à exercer ses attributs de souveraineté, elle risque de transformer une dépendance commerciale en dépendance infrastructurelle et informationnelle.
La question n’est plus de savoir si un opérateur pan-insulaire émerge. Il est en train de le faire. La question est de savoir si Haïti disposera encore de la capacité politique et institutionnelle de négocier les termes de cette intégration, ou s’il se contentera d’en subir les conditions.
M.M.

