Le 19 août 2026, trois organisations politiques – Rasanbleman Sosyalis pou yon Inisyativ Nasyonal Tou Nèf (RASIN), l’Alternative Socialiste (ASO) et Efò ak Solidarite pou Konstwi yon Altènativ Nasyonal Popilè (ESKANP) – ont rendu publique une lettre ouverte adressée aux membres du Conseil électoral provisoire (CEP). Ce texte, cosigné par Marc-Arthur Fils Aimé, Jean-Paul Bastien et Mario Coty, ne constitue pas un simple exercice de posture. Il pose, avec une clarté rare dans le débat haïtien contemporain, la question centrale de la légitimité des institutions à venir : peut-on organiser des élections crédibles dans un pays où l’État ne contrôle pas encore l’essentiel de son territoire ?
Les signataires rappellent d’abord une évidence souvent occultée : le CEP n’a pas pour mission de « tenir » un scrutin à tout prix, mais de garantir que ce scrutin repose sur les principes d’intégrité, de transparence, d’impartialité et de souveraineté populaire. Or, selon eux, la précipitation systématique qui marque le processus depuis la publication du décret électoral contredit ces exigences. L’invitation adressée aux responsables de partis agréés pour une rencontre fixée au 19 août 2026, avec un préavis de moins de vingt-quatre heures, illustre cette méthode. Attribuer des numéros de campagne dans de telles conditions relève moins de l’organisation sérieuse que de la précipitation administrative.
Plus grave encore, la lettre souligne une contradiction majeure. Dans un communiqué du 27 juillet 2026, le CEP avait lui-même posé la reconquête des territoires contrôlés par les gangs armés comme un préalable au respect du calendrier électoral. À moins de quatre mois du scrutin prévu le 13 décembre 2026, ces gangs maintiennent et étendent leur emprise sur des zones à forte densité électorale. Persister dans le calendrier malgré cette réalité, affirment RASIN, ASO et ESKANP, révèle un déficit de souveraineté de l’organe électoral et alimente la crise de confiance qui mine déjà la société haïtienne.
Les organisations dénoncent également ce qu’elles perçoivent comme une manœuvre voilée : l’idée d’introduire, le même jour que le scrutin, une consultation populaire visant à modifier le contenu de la Constitution. Dans un contexte de fragilité et de clivages politiques profonds, une telle opération, conduite par un gouvernement de facto et un CEP pressé, risque d’exacerber la méfiance plutôt que de restaurer l’ordre constitutionnel.
Cette lettre ouverte a le mérite de formuler une position claire : elle ne refuse pas les élections, elle refuse des élections qui, faute de garanties minimales, ne feraient qu’aggraver la délégitimation des institutions. Elle place le CEP face à sa responsabilité historique. Soit l’organe électoral assume pleinement son rôle d’arbitre impartial et exige les conditions de sécurité et de souveraineté indispensables, soit il se laisse entraîner dans une course contre la montre dont le principal résultat sera de produire des institutions contestées dès leur naissance.
Dans un pays où la confiance dans l’État est déjà en lambeaux, la précipitation n’est pas une vertu. Elle est un risque. Le peuple haïtien a le droit d’attendre des élections qui ne soient pas seulement un exercice de calendrier, mais un acte de refondation démocratique. La lettre de RASIN, ASO et ESKANP le rappelle avec force. Il appartient désormais au CEP de démontrer qu’il a entendu cet appel.

