Campagne en ligne, Constitution presque virtuelle, candidats à distance et territoires hors d’atteinte : à ce rythme, Haïti pourrait bientôt avoir des députés numériques, des sénateurs Wi-Fi et, pourquoi pas, un Parlement sur Zoom.
PORT-AU-PRINCE — La Minute de la rédaction. — Puisque certains véhicules blindés destinés à renforcer les opérations de sécurité dans l’Artibonite ont dû être acheminés par voie maritime, une interrogation presque inconvenante s’impose : par quelle voie les candidats aux élections annoncées par Alix Didier Fils-Aimé mèneront-ils campagne dans les territoires où la libre circulation demeure compromise ?
Par la route ? Audacieux.
Par la mer ? Pourquoi pas.
Par hélicoptère ? Réservé aux mieux dotés.
Par Internet ? Voilà peut-être enfin le véritable modèle électoral haïtien de 2026.
Bienvenue dans la République électorale en ligne.
Un candidat à la députation pourra désormais s’adresser à ses électeurs depuis Port-au-Prince : « Chers compatriotes, j’aurais aimé venir vous rencontrer, mais la souveraineté territoriale rencontre actuellement quelques difficultés de connexion. Veuillez cliquer sur “J’aime”, partager mon programme et considérer cette vidéo comme mon meeting populaire. »
La satire devient cependant moins amusante lorsqu’elle rencontre la géographie réelle du pouvoir. Comment un candidat pourrait-il parcourir librement certaines zones de l’Artibonite, de l’Ouest ou du Centre lorsque l’État lui-même peine à y garantir durablement la circulation ? Comment organiser meetings, caravanes, porte-à-porte et rassemblements lorsque policiers, citoyens, journalistes et responsables publics ne disposent pas partout des mêmes garanties de mobilité ?
La théorie classique de l’État attribue à la puissance publique le monopole de la contrainte physique légitime sur son territoire. Or, lorsqu’existent de facto des espaces où l’autorité publique ne peut circuler qu’au prix d’opérations armées, le problème dépasse largement l’organisation matérielle d’un scrutin : c’est l’effectivité même de la souveraineté qui est interrogée.
Et pourtant, le train électoral avance.
Alors, faisons moderne : campagne électorale en ligne !
Après tout, pourquoi exiger d’un candidat qu’il visite sa circonscription ? Il lui suffira d’avoir une bonne connexion Internet, quelques comptes sur les réseaux sociaux et, surtout, suffisamment de prudence pour ne pas confondre sa circonscription électorale avec une destination réellement accessible.
Le député de demain pourrait ainsi devenir le député numérique de la République.
Élu quelque part.
Campagne menée nulle part.
Mandat revendiqué partout.
Et puisque l’innovation institutionnelle semble sans limite, pourquoi ne pas organiser également le référendum constitutionnel en ligne ?
Le projet constitutionnel attribué au processus conduit par Alix Didier Fils-Aimé demeure au centre d’interrogations quant à sa diffusion publique, son appropriation citoyenne et la connaissance précise de ses dispositions. Même Jacques Desrosiers, membre du Conseil électoral provisoire, devrait pouvoir expliquer publiquement quels articles seraient exactement soumis au corps électoral et sur quelle version définitive les citoyens seraient appelés à se prononcer.
Car un référendum constitutionnel n’est pas un bouton « J’accepte » placé au bas des conditions générales d’une application.
Il suppose un texte identifié, publié, accessible, débattu et intelligible avant l’expression du consentement populaire. Sans cela, le vote risque de se transformer en extraordinaire exercice politique : demander au souverain d’approuver un contrat constitutionnel avant de lui permettre d’en examiner convenablement les clauses.
Mais poursuivons la logique.
Constitution en ligne.
Campagne en ligne.
Meetings en ligne.
Candidats en ligne.
Et pourquoi s’arrêter là ?
Le 13 décembre, le candidat pourra rester confortablement installé devant son écran et déclarer : « Je viens de terminer une tournée triomphale dans ma circonscription. »
— Où étiez-vous ?
— Sur Facebook Live.
— Et vos électeurs ?
— Dans les commentaires.
— Et les territoires contrôlés par les groupes armés ?
— Mauvaise connexion.
Le problème devient pourtant institutionnellement beaucoup plus sérieux lorsqu’une démocratie prétend organiser une compétition électorale sur un territoire où tous les candidats ne pourraient éventuellement pas bénéficier d’une liberté équivalente de déplacement, de réunion, de propagande et d’accès aux électeurs.
Car une élection ne se réduit pas à déposer un bulletin dans une urne. Elle suppose, en amont, une compétition raisonnablement libre : circulation des candidats, accès aux circonscriptions, réunions publiques, pluralisme politique, information des citoyens et protection contre la coercition.
Sans ces conditions, l’égalité électorale risque de devenir purement formelle.
On pourra toujours annoncer que la police a avancé, que des coups de feu ont retenti, que des groupes armés se sont momentanément dispersés et que quelques mètres de territoire ont été récupérés. On pourra multiplier les communiqués et les démonstrations opérationnelles. Mais une opération ponctuelle ne saurait être juridiquement confondue avec le rétablissement durable de l’autorité de l’État.
Le directeur général de la PNH, Vladimir Paraison, pourra multiplier les opérations spectaculaires ; la question demeure beaucoup plus élémentaire : un candidat sans escorte spéciale peut-il se rendre librement dans chaque territoire où il sollicite les suffrages ?
Si la réponse est non, le problème électoral est déjà posé.
Voilà donc notre démocratie 2.0.
Vous ne pouvez pas aller voir vos électeurs ?
Envoyez-leur un lien.
Vous ne pouvez pas organiser votre meeting ?
Ouvrez un Zoom.
Votre circonscription est inaccessible ?
Créez un groupe WhatsApp.
Vous ignorez encore précisément la Constitution appelée à être soumise au peuple ?
Cliquez quand même sur “Oui”.
Et au lendemain du scrutin :
Félicitations, honorable député !
Vous venez d’être élu député en ligne de la République d’Haïti.
Votre circonscription reste peut-être inaccessible, mais rassurez-vous : votre mandat, lui, dispose d’une excellente connexion Internet.
—Me Claudy Briend Auguste cba
La Minute de la rédaction

