Le mercredi 15 juillet 2026, dès les premières heures de la matinée, un soleil de plomb faisait scintiller le tarmac de l’aérogare Guy Malary de Port-au-Prince. Dans le salon diplomatique, les applaudissements éclataient, les cris de joie résonnaient et les embrassades se multipliaient. Les sourires illuminaient les visages, tandis que les téléphones portables dessinaient une constellation de petites chandelles modernes, toutes braquées sur la scène. L’instant avait quelque chose d’une fresque populaire qui aurait mérité d’être immortalisée par les pinceaux d’Hector Hyppolite ou de Philomé Obin.
À contempler un tel enthousiasme, un observateur étranger aurait pu croire que le pays accueillait celui qui avait vaincu les gangs, rétabli la sécurité publique, restauré l’autorité de l’État dans les quartiers abandonnés, redressé l’économie nationale et transformé les promesses électorales en emplois durables. Il aurait même imaginé que les discours officiels s’étaient changés en écoles ouvertes, les cérémonies protocolaires en hôpitaux pleinement fonctionnels et les applaudissements en garantie de la souveraineté alimentaire.
À défaut, il aurait juré que le pays recevait un lauréat du prix Nobel, un écrivain consacré par les plus illustres académies ou le génial inventeur d’une formule capable de convaincre Donald Trump de rétablir le TPS des Haïtiens, de suspendre les expulsions, de fermer les centres de rétention et de présenter, dans un élan de contrition, les excuses officielles de la Maison-Blanche. Les plus audacieux auraient même parié sur le retour triomphal des Grenadiers, fraîchement sacrés champions du monde de 2026, traversant Port-au-Prince sous une pluie de fleurs et d’acclamations. Pendant quelques instants, tout concourait à entretenir cette illusion.
Les apparences étaient trompeuses, derrière cette démonstration d’enthousiasme se trouvait un groupe de fidèles venus accueillir un ancien président associé à plusieurs controverses et scandales qui n’ont jamais reçu les éclaircissements judiciaires attendus. Parmi les griefs évoqués figurent l’affaiblissement des institutions, les accusations de corruption, l’enracinement de l’impunité, la tolérance envers des chefs de gangs et la dépendance croissante du pays à l’égard des puissances tutélaires. Dans une société profondément meurtrie par la pauvreté, la débrouillardise permanente, la frustration et l’irrationalité, le jugement politique peut se détacher des résultats concrets des gouvernants et de leur programme pour se nourrir davantage de fidélités, de frustrations et d’espérances déçues.
Un homme politique revient toujours avec son histoire, ses partisans, ses adversaires et son héritage. Qu’un ancien président conserve des admirateurs, aussi fervents soient-ils, n’a rien d’exceptionnel dans cette Haïti libérale et amnésique. Le plus troublant est que l’échec y trouve davantage de défenseurs que la réussite. La véritable interrogation ne porte donc pas sur ceux qui continuent d’apporter leur soutien à ces figures. Elle tient à l’état d’une société où les citoyens vivent sous le poids de l’insécurité, de la misère, des déplacements forcés, de l’effondrement des institutions et de quartiers entiers livrés à la violence des gangs. Que ces mêmes citoyens en viennent pourtant à célébrer l’un des principaux visages de cette époque constitue sans doute le symptôme inquiétant d’une mémoire historique en crise.
- Gangstérisation, macoutisation et corruption
Les groupes armés n’ont pas attendu la présidence de Michel J. Martelly pour exister. Ils faisaient déjà partie du paysage politique et sécuritaire haïtien, héritiers de décennies d’instabilité, d’impunité et de manipulations partisanes. Cette réalité transparaissait jusque dans les déclarations de Michel J. Martelly, qui se vantait, bien avant son accession au pouvoir, d’appartenir au clan des « bandits légaux ». Il existe toutefois une différence fondamentale entre hériter d’un problème et permettre qu’il prospère jusqu’à devenir l’un des principaux centres de pouvoir de la vie nationale. La tragédie haïtienne ne réside donc pas uniquement dans la montée des groupes armés, mais surtout dans la banalisation de leur présence, de leur influence et de leur capacité à pénétrer les mécanismes mêmes de l’État.
La gangstérisation dépasse donc la seule dimension criminelle ; elle traduit une transformation de la manière d’exercer le pouvoir. La primauté accordée à la loyauté envers un chef, un clan ou un réseau au détriment de la compétence rompt le lien entre le pouvoir public, le mérite et le bien commun. La violence ne se limite plus à un simple désordre extérieur ; elle s’insère au cœur des mécanismes politiques, économiques et sociaux qui structurent l’exercice du pouvoir. Son enracinement durable trouve son origine dans l’affaiblissement des institutions, seules à même de limiter les excès des gouvernants, de protéger les libertés publiques, d’assurer l’égalité des citoyens devant la loi et d’empêcher que les intérêts particuliers ne se substituent à l’intérêt général. Une lente mutation s’opère, faisant passer la loi du statut de rempart contre l’arbitraire à celui d’instrument de domination. Cette dérive institutionnelle transforme progressivement l’État en un espace d’accaparement au profit de réseaux privés.
On aurait tort de réduire la présidence de Michel J. Martelly à un simple mandat de cinq ans. Elle a contribué à installer une manière de gouverner dont les effets continuent de peser sur la République bien après la fin de son quinquennat. Le pouvoir renonça à sa fonction de responsabilité publique pour prendre la forme d’un patrimoine administré au profit de la famille et du clan intime du chef. L’accès aux postes de l’administration publique reposait davantage sur l’appartenance à des réseaux d’influence, de protection et de fidélité que sur la compétence et le mérite. Une nouvelle oligarchie politique prenait ainsi forme. Les postes stratégiques, les marchés publics, les contrats et les centres de décision étaient captés par un cercle restreint.
Quand la loyauté envers un chef supplante la compétence, que la peur remplace le droit et que les institutions renoncent à leur mission de protection de la société, les conditions d’une profonde dérive politique sont réunies. Une logique macoutique réapparaît alors sous des formes nouvelles, caractérisées par la violence, le clientélisme et la soumission, au détriment des principes qui fondent l’État démocratique. Au-delà des uniformes, des discours ou des acteurs qui changent avec le temps, le macoutisme dépasse le cadre d’une période historique révolue. Il repose sur une conception particulière de l’autorité, fondée sur la violence, la domination, le clientélisme et le contrôle social.
Cette culture politique crée également un environnement institutionnel propice à l’impunité, à la corruption et à l’accaparement de l’État. À mesure que les institutions perdaient leur crédibilité, l’impunité gagnait du terrain avec une insolente sérénité. Elle franchissait les frontières de la morale publique et finissait par s’imposer comme une norme de fait. La corruption s’enracinait dans les pratiques administratives, tandis que les fonds publics suscitaient davantage de convoitises que d’ambitions de développement. Ils servaient moins à améliorer les conditions de vie de la population qu’à consolider des fidélités politiques.
L’affaire PetroCaribe s’impose sans doute comme le symbole le plus éclatant des dérives de cette période. Ce qui devait représenter une occasion historique de financer des infrastructures scolaires, sanitaires, agricoles et routières, ainsi que des projets structurants de développement, s’est transformé en l’un des plus grands scandales de la gouvernance publique contemporaine. Les rapports successifs de la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (CSC/CA) ont mis en évidence de nombreuses irrégularités dans la gestion de plusieurs contrats et projets financés par le programme. Ainsi s’est ouvert un débat national houleux sur la responsabilité des décideurs publics, des institutions concernées et des entreprises impliquées.
Entre septembre 2008 et septembre 2016, les projets approuvés dans le cadre du programme PetroCaribe représentaient une enveloppe globale de 2 238 164 040,74 dollars américains. Après les opérations de désaffectation et de réaffectation, le budget révisé s’établissait à 1 738 691 909,70 dollars, tandis que les décaissements effectivement réalisés par le Bureau de monétisation des programmes d’aide au développement (BMPAD) atteignaient 1 605 905 287,84 dollars. Selon les tableaux officiels de la Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (CSC/CA), 1 043 359 019,44 dollars, soit environ 65 % des décaissements effectués durant cette période, ont été engagés sous la présidence de Michel Joseph Martelly. Ces données témoignent toutefois de la dimension des enjeux financiers et de la profondeur du débat national sur la transparence, la reddition de comptes et la gouvernance publique.
Source : Cour supérieure des comptes et du contentieux administratif (CSC/CA). (2019). Audit spécifique de gestion du fonds PetroCaribe : rapport sur la période allant de septembre 2008 à septembre 2016. Port-au-Prince, Haïti.
- La facture de l’Histoire
Ceux qui entreprennent aujourd’hui de réhabiliter des figures que l’Histoire continue d’interroger, sans mesurer la portée d’une telle démarche, prennent le risque de ressusciter les mécanismes mêmes qui ont conduit le pays au bord du gouffre. Ils participent ainsi à une reconstruction de la mémoire populaire susceptible d’effacer les responsabilités et de rendre acceptables les dérives qui ont durablement marqué la vie publique. Elle prépare le retour des mêmes pratiques, jusqu’à les faire passer pour des modèles de réussite.
Une nation qui transforme ses zones d’ombre en récits glorieux ne répare pas son histoire. Elle ne peut rompre avec les cycles de crise qui l’affligent tant qu’elle refuse de comprendre leurs origines, d’identifier leurs responsables et de tirer les leçons de son passé. Les systèmes politiques ne s’effondrent jamais en un seul instant ; ils se fissurent lentement sous le poids de l’impunité, des compromis intéressés, des calculs de circonstance et des renoncements successifs. Chaque concession faite à l’inacceptable fragilise davantage leurs fondations et affaiblit un État déjà vulnérable. Peu à peu, les repères de la mémoire collective s’effacent jusqu’à rendre les responsabilités du passé presque méconnaissables.
Vient alors le moment du retour de l’Histoire, longtemps tenue à distance, qui finit par présenter la facture. Elle rappelle à toute société que la mémoire n’est pas seulement le récit du passé, mais aussi la condition d’un jugement éclairé. Lorsque la frontière entre les mérites et les responsabilités s’efface, ce sont les fondements mêmes du jugement historique qui vacillent. Une nation incapable de distinguer ceux qui l’ont servie de ceux qui l’ont conduite à sa perte compromet sa capacité à bâtir un avenir fondé sur la responsabilité, la justice et la lucidité.
Hugue CÉLESTIN
Grand Pré, Quartier Morin, le 4 août 2026
Membre de : – Federasyon Mouvman Demokratik Katye Moren (FEMODEK)
– Efò ak Solidarite pou Konstriksyon Altènativ Nasyonal Popilè (ESKANP)

