Son Excellence Monsieur Donald J. Trump
Président des États-Unis d’Amérique
La Maison-Blanche
1600 Pennsylvania Avenue NW
Washington, DC 20500
États-Unis d’Amérique
Objet : Lettre pastorale ouverte de la Conférence des Pasteurs Haïtiens sollicitant une révision de la décision mettant fin au Statut de Protection Temporaire (TPS) accordé à 353 000 ressortissants haïtiens
Monsieur le Président,
Que la paix de Dieu vous accompagne dans l’exercice des hautes responsabilités que le peuple américain vous a confiées.
La Conférence des Pasteurs Haïtiens, COPAH, qui rassemble des responsables d’Églises engagés au service des communautés haïtiennes en Haïti et aux États-Unis, vous adresse cette lettre ouverte avec respect, humilité et une profonde préoccupation pastorale. Notre démarche ne procède ni d’une volonté de confrontation politique ni d’une remise en cause de la souveraineté des États-Unis. Elle s’inscrit dans notre mission spirituelle qui consiste à défendre la dignité humaine, protéger les plus vulnérables et rappeler, lorsque les circonstances l’exigent, les exigences de la justice, de la compassion et de la miséricorde.
Monsieur le Président, nous ne remettons pas en question le droit souverain des États-Unis de définir et d’appliquer leur politique migratoire. Nous savons que votre administration a exercé les prérogatives que lui reconnaît la Constitution américaine et que la Cour suprême des États-Unis a ouvert la voie à l’application de la décision mettant fin au Statut de Protection Temporaire, TPS, accordé à environ 353 000 ressortissants haïtiens.
Cependant, une décision conforme au droit n’est pas nécessairement la seule décision possible. Dans toute démocratie, le droit fixe le cadre de l’action publique, mais la politique conserve toujours une marge d’appréciation permettant de tenir compte des réalités humaines, économiques et sécuritaires. C’est précisément dans cet esprit que nous faisons appel à votre sagesse et à votre pouvoir de décision.
Les États-Unis occupent une place particulière dans l’histoire contemporaine. Cette nation s’est construite autour de valeurs qui inspirent encore le monde entier : la liberté, la responsabilité individuelle, la justice, le respect de la dignité humaine et la protection de ceux qui fuient les catastrophes ou les persécutions. Le Statut de Protection Temporaire est lui-même l’expression de cette tradition humanitaire. Son objectif n’a jamais été de favoriser une immigration irrégulière, mais d’empêcher que des personnes soient contraintes de retourner dans un pays où leur sécurité ne pouvait être garantie.
Aujourd’hui, la suppression de cette protection plonge des centaines de milliers de familles dans une profonde incertitude. Ces hommes et ces femmes perdent leur droit de travailler légalement. Dans plusieurs États, ils perdent également le droit de conduire un véhicule. Ils vivent désormais sous la menace permanente d’une arrestation ou d’une expulsion. Cette situation provoque une angoisse quotidienne qui dépasse largement leur propre personne.
Elle affecte leurs conjoints, leurs enfants, leurs employeurs, leurs co lègues de travail ainsi que l’ensemble de la communauté haïtienne établie aux États-Unis, y compris ceux qui disposent d’un statut migratoire permanent ou de la citoyenneté américaine.
Beaucoup de ces familles vivent aux États-Unis depuis de nombreuses années. Elles y ont construit leur existence. E les y ont acheté des maisons, créé des entreprises, payé leurs impôts, élevé leurs enfants et participé activement à la vie de leurs communautés. Des milliers de leurs enfants sont des citoyens américains. Une déportation massive ne signifierait donc pas uniquement le départ de travailleurs ; elle entraînerait également la séparation de familles, des traumatismes psychologiques durables et des conséquences sociales considérables.
Monsieur le Président, nous souhaitons également attirer respectueusement votre attention sur un aspect souvent absent du débat public : la contribution exceptionnelle des Haïtiens à l’économie américaine.
Les personnes d’origine haïtienne représentent une faible proportion de la population des États-Unis, mais leur participation au marché du travail est particulièrement importante. Selon les estimations du recensement américain, plus d’un million de personnes d’origine haïtienne vivent aujourd’hui dans votre pays. Elles sont principalement établies en Floride, à New York, au Massachusetts, au New Jersey et en Géorgie. Au fil des générations, elles se sont pleinement intégrées à la société américaine tout en contribuant à son développement économique.
Le secteur de la santé illustre de manière remarquable cette contribution. Des dizaines de milliers de médecins, d’infirmières, d’aides-soignants, de techniciens médicaux, de pharmaciens, d’ambulanciers et d’employés des maisons de retraite sont d’origine haïtienne. Pendant la pandémie de COVID-19, ces professionnels figuraient parmi les travailleurs de première ligne qui ont permis aux hôpitaux, aux cliniques et aux centres de soins de continuer à fonctionner dans des circonstances exceptionnelles.
Les établissements accueillant les personnes âgées dépendent également de cette main-d’œuvre. Dans de nombreuses villes américaines, les maisons de retraite, les centres de réadaptation et les services de soins à domicile emploient un grand nombre de professionnels haïtiens reconnus pour leur compétence, leur disponibilité et leur engagement envers les personnes les plus vulnérables.
Leur présence est tout aussi essentielle dans les transports. Ils conduisent des autobus scolaires, des autobus urbains, des camions, des taxis et participent quotidiennement au fonctionnement des compagnies aériennes, des ports, des entrepôts logistiques et des chaînes d’approvisionnement qui alimentent l’économie américaine.
Dans l’hôtellerie et la restauration, ils assurent des fonctions de direction, de gestion, de cuisine, d’entretien et d’accueil. La construction repose également sur leur savoir-faire. Maçons, charpentiers, couvreurs, électriciens, plombiers, peintres et entrepreneurs haïtiens participent à l’édification de logements, d’écoles, d’hôpitaux et d’infrastructures publiques dans plusieurs États.
Le commerce, les télécommunications, les banques, les assurances, les administrations publiques, les services municipaux et les entreprises privées comptent également de nombreux travailleurs haïtiens. Des milliers d’entre eux sont devenus entrepreneurs, créant des emplois et contribuant à la prospérité locale dans les secteurs de la santé, des technologies, de l’immobilier, du transport, de la finance, des médias, de l’éducation et du commerce international.
Leur contribution ne se limite pas à leur travail quotidien. Ils paient des milliards de dollars d’impôts fédéraux, étatiques et locaux. Ils cotisent à la sécurité sociale, participent au financement de Medicare et soutiennent la consommation américaine par leurs dépenses en logement, alimentation, transport, éducation et biens de consommation.
Les Haïtiens occupent également des fonctions hautement qualifiées. Parmi eux figurent des chercheurs, des ingénieurs, des professeurs d’université, des avocats, des magistrats, des policiers, des militaires, des spécialistes des nouvelles technologies, de l’intelligence artificielle ainsi que des dirigeants d’entreprises et de grandes institutions publiques et privées. Leur réussite i lustre pleinement les possibilités offertes par le rêve américain.
Ainsi, Monsieur le Président, la disparition soudaine de dizaines de milliers de travailleurs haïtiens des secteurs de la santé, des transports, de la construction, de l’agriculture, de l’hôtellerie, des services et de l’entrepreneuriat créerait inévitablement des difficultés de recrutement et pèserait sur le fonctionnement normal de plusieurs secteurs essentiels de l’économie américaine.
Notre appel repose également sur une autre réalité que nul ne peut ignorer : la situation dramatique qui prévaut actuellement en Haïti. Les raisons humanitaires ayant justifié l’octroi du TPS n’ont malheureusement pas disparu. Elles se sont aggravées. Votre propre administration déconseille fortement aux citoyens américains de voyager en Haïti. Les effectifs diplomatiques américains ont été considérablement réduits. La Fédéral Aviation Administration, FAA, a suspendu les vols commerciaux des compagnies aériennes américaines vers Port-au-Prince en raison des graves risques sécuritaires pesant sur l’aviation civile.
Par ailleurs, votre administration a désigné comme organisations terroristes étrangères plusieurs groupes armés opérant en Haïti, notamment « Viv Ansanm » et « Gran Grif ». Cette qualification traduit la gravité exceptionnelle de la menace que représentent ces organisations criminelles. Selon les organisations nationales et internationales de défense des droits humains, ces groupes sont responsables de dizaines de massacres ayant causé plusieurs milliers de morts parmi la population civile. Ils multiplient les enlèvements contre rançon, les violences sexuelles contre les femmes et les jeunes filles, les assassinats ciblés, les incendies criminels, les pillages, les déplacements forcés de populations et la destruction de biens publics et privés. Plus d’un million et demi de personnes ont déjà été contraintes d’abandonner leur domicile. De nombreux quartiers de Port-au-Prince demeurent sous le contrôle de ces organisations armées qui paralysent également plusieurs routes nationales essentielles à la vie économique du pays.
Dans un État profondément fragilisé, où les institutions peinent encore à rétablir leur autorité sur l’ensemble du territoire, renvoyer aujourd’hui des centaines de milliers de bénéficiaires du TPS reviendrait à exposer une partie importante d’entre eux à des dangers réels et immédiats.
Monsieur le Président, si les autorités américaines considèrent qu’il est actuellement trop dangereux d’autoriser leurs propres citoyens à voyager en Haïti, comment pourrait-on raisonnablement conclure que ce même territoire est suffisamment sûr pour accueillir immédiatement des centaines de milliers de personnes expulsées ? Nous craignons sincèrement que beaucoup d’entre elles ne deviennent les prochaines victimes de groupes armés qui imposent leur loi par la terreur. Notre conscience chrétienne nous interdit de garder le silence devant une telle perspective. Comme pasteurs, nous croyons que toute vie humaine est sacrée et mérite d’être protégée.
Notre démarche ne vise pas à solliciter un privilège. Elle constitue un appel à la prudence, au réalisme et à l’humanité.
Monsieur le Président, vous êtes aujourd’hui le seul responsable politique capable de réévaluer cette situation. La justice s’est prononcée sur la légalité de la décision. Désormais, une solution demeure possible sur le terrain de la volonté politique. L’histoire des États-Unis montre que plusieurs présidents ont su adapter certaines décisions lorsque les circonstances humanitaires ou l’intérêt supérieur de la nation le justifiaient.
C’est pourquoi la Conférence des Pasteurs Haïtiens sollicite respectueusement de votre administration la suspension des expulsions visant les bénéficiaires haïtiens du TPS, la réévaluation de leur situation au regard de l’évolution dramatique des conditions sécuritaires et humanitaires en Haïti, le maintien temporaire de leur protection jusqu’à ce que leur retour puisse s’effectuer dans la sécurité et la dignité, ainsi que l’ouverture d’un dialogue avec les représentants des communautés haïtiennes établies aux États-Unis.
Monsieur le Président, les grandes nations se distinguent non seulement par la force de leurs institutions, mais aussi par leur capacité à faire preuve de compassion lorsque des vies humaines sont en jeu. Les décisions politiques façonnent le présent ; les décisions inspirées par la justice et la miséricorde marquent durablement l’Histoire.
Nous prions pour vous, pour votre famille, pour votre administration et pour les États-Unis d’Amérique. Nous demandons à Dieu de vous accorder la sagesse nécessaire afin que cette question puisse être réexaminée avec toute l’attention qu’elle mérite.
Notre espérance est que les États-Unis, fidèles à leur tradition de justice et d’humanité, puissent une nouvelle fois démontrer au monde que la puissance trouve sa plus belle expression lorsqu’elle protège la vie, défend la dignité humaine et laisse une place à la compassion.
Au nom des Églises membres de la COPAH et des communautés haïtiennes que nous accompagnons en Haïti et aux États-Unis, veuillez agréer, Monsieur le Président, l’expression de notre très haute considération.
Rév. Dr Ernst Pierre Vincent

