Cinq jours après l’expiration officielle du Statut de protection temporaire pour plus de 330 000 Haïtiens, une réalité économique commence à s’imposer des deux côtés du détroit de Floride, et elle dément à peu près entièrement le récit d’une décision sans coût. Selon les données compilées par l’organisation de défense des immigrés FWD.us, les bénéficiaires haïtiens du TPS contribuaient à hauteur de 5,9 milliards de dollars à l’économie américaine chaque année, dont environ 805 millions de dollars en impôts fédéraux et de sécurité sociale et 755 millions en taxes locales et d’État. Selon Alex Arnon, directeur de l’analyse des politiques au Penn Wharton Budget Model de l’université de Pennsylvanie, environ 70 % des bénéficiaires du TPS travaillent, ce qui signifie que le marché du travail américain vient de perdre, d’un seul coup, plus de deux cent mille travailleurs.
Ce chiffre n’est pas une abstraction statistique : il se traduit, très concrètement, dans des secteurs qui souffraient déjà d’une pénurie de main-d’œuvre avant même cette décision. Rebecca Shi, directrice de l’American Business Immigration Coalition Action, alerte sur le fait que la perte de cette autorisation de travail va aggraver des tensions déjà vives sur un marché de l’emploi tendu, qualifiant cette expiration de l’une des plus importantes de l’histoire du programme TPS. Le secteur le plus directement exposé est celui des soins aux personnes âgées : des exploitants d’établissements de long séjour en Floride reconnaissent publiquement que les aides-soignantes certifiées, infirmières, aides diététiques et employées d’entretien d’origine haïtienne constituent une composante essentielle de leur personnel, et qu’une perturbation de ces effectifs expérimentés fragiliserait directement la qualité des soins offerts à une population de résidents âgés en pleine croissance démographique. À New York, des travailleuses employées comme aides à domicile dans le secteur de la santé ont déjà été renvoyées chez elles par leurs employeurs, dans la confusion entretenue par des semaines de prolongations administratives accordées au compte-gouttes. En Floride, la seule communauté haïtienne est estimée contribuer à hauteur de 1,2 milliard de dollars à l’économie de l’État, selon le cabinet Lar Management Group.
Il y a quelque chose de profondément incohérent à observer une administration qui, d’un côté, se donne pour priorité de renforcer l’économie américaine, et qui, de l’autre, retire d’un trait de plume l’autorisation de travailler à plus de deux cent mille personnes déjà intégrées, fiscalement contributives, et concentrées dans des secteurs — santé, soins aux aînés, restauration, services — où la pénurie de main-d’œuvre qualifiée est documentée depuis des années. Ce n’est pas seulement une politique migratoire restrictive ; c’est, du point de vue strictement économique américain, une décision qui prive le pays d’une force de travail formée, opérationnelle et immédiatement disponible, au profit d’une incertitude de recrutement dont personne ne peut aujourd’hui mesurer le coût réel pour les établissements de soins qui en dépendent.
Mais c’est du côté haïtien que cette décision risque de peser le plus lourd, et c’est précisément ce que le débat américain, focalisé sur son propre marché du travail, tend à sous-estimer. Les transferts de la diaspora représentent, selon les estimations de la Banque mondiale, entre 16 % et 20 % du produit intérieur brut haïtien — une proportion qui fait de cette ressource la première source de devises étrangères du pays, devant les exportations et très largement devant les investissements directs étrangers. Une étude conduite pour la Banque interaméricaine de développement établissait déjà que plus de 80 % de ces fonds servent directement à l’achat de nourriture pour les familles bénéficiaires. Ce n’est donc pas un supplément de confort que ces transferts financent : c’est, très souvent, la ligne qui sépare une famille haïtienne de l’insécurité alimentaire pure et simple, dans un pays où, cette chronique le rappelait il y a quelques jours, plusieurs millions de personnes vivent déjà en situation de faim aiguë.
Or cette source de revenus est doublement menacée au moment précis où le pays en aurait le plus besoin. D’une part, un droit de un pour cent sur l’ensemble des transferts d’argent envoyés depuis les États-Unis est entré en vigueur au 1er janvier 2026, dans le cadre d’une vaste loi budgétaire fédérale — un prélèvement supplémentaire sur des fonds déjà envoyés, pour l’essentiel, par des travailleurs à revenus modestes. D’autre part, l’administration américaine a évoqué, selon plusieurs organisations de défense des droits des migrants, la possibilité d’imposer des restrictions généralisées sur les transferts d’argent vers Haïti — une mesure qui, si elle devait se concrétiser sur le modèle de ce qui avait mis fin aux opérations de Western Union à Cuba en 2019, priverait d’un coup des centaines de milliers de familles haïtiennes de leur principale, sinon unique, source de revenu stable.
On mesure, en superposant ces deux tableaux, l’absurdité d’ensemble de cette séquence politique. D’un côté, des travailleurs haïtiens retirés d’un marché du travail américain qui a objectivement besoin d’eux, dans des secteurs dont dépend directement le bien-être de citoyens américains âgés et vulnérables. De l’autre, une économie haïtienne déjà exsangue, privée d’une partie croissante des transferts qui la maintenaient à flot, au moment même où elle doit absorber un afflux de retours forcés vers un pays où, comme cette chronique l’a documenté semaine après semaine, l’État peine à garantir la sécurité de ses propres citoyens. Cette politique ne protège ni l’économie américaine, qui perd une main-d’œuvre essentielle et taxée, ni la stabilité haïtienne, qui perd un pilier financier vital au moment précis où elle en aurait le plus besoin pour absorber le choc humanitaire des expulsions elles-mêmes. Il est rare qu’une décision unique parvienne à affaiblir simultanément les deux économies qu’elle prétend, chacune à sa manière, protéger.
Elensky Fragelus

