La conférence d’adieu de l’ambassadeur Henry Wooster n’avait rien d’un feu d’artifice diplomatique. Elle ressemblait plutôt à un vieux phare dont la lumière balaie lentement la côte sans jamais désigner le navire qui s’échouera. Le diplomate américain a laissé chacun reconnaître les récifs. Sur Michel Martelly, il a choisi le langage du droit plutôt que celui du jugement. Sur les armes, il a préféré l’humilité des faits aux promesses impossibles. Puis, presque discrètement, il a rappelé la pierre angulaire de toute démocratie : une loi n’existe que parce qu’elle s’impose à tous. C’est là que le miroir se retourne vers Haïti. Comment bâtir une maison électorale lorsque les fondations sont contestées ? Comment demander au peuple de croire aux institutions quand la Constitution devient un document que l’on consulte ou que l’on écarte selon les circonstances ?
Cette intervention laisse une image singulière : celle d’un jardinier qui arrose son propre arbre tout en observant celui du voisin perdre ses racines. Henry Wooster n’a jamais demandé aux Haïtiens de copier le modèle américain ; il a simplement décrit un système où les institutions survivent parce que personne ne peut se placer au-dessus de la règle. Cette évocation suffit pourtant à soulever une interrogation. Pourquoi un décret peut-il prétendre corriger ce que la Constitution interdit ? Pourquoi vouloir conduire le pays vers des élections alors que le registre électoral demeure contesté, que des centaines de milliers de doublons continuent d’alimenter le débat et que des zones entières du territoire restent soumis à la violence et que les 26 caïds font encore leurs lois ? Les réponses n’appartiennent ni à Washington ni aux diplomates de passage. Elles appartiennent aux dirigeants haïtiens, qui devront un jour expliquer pourquoi ils ont préféré déplacer les bornes du chemin plutôt que de remettre la route en état.
cba

