Imaginez une compagnie routière qui signe un contrat de plusieurs millions de dollars pour construire une route nationale reliant Port-au-Prince au Cap-Haïtien. Le contrat est signé, l’argent est débloqué, les engins arrivent sur le chantier… mais personne ne fixe de date de début des travaux, ni de calendrier d’exécution, ni de date de remise des travaux. Chaque fois que les usagers s’impatientent, l’entreprise publie un communiqué : « Nous prorogeons la phase de préparation jusqu’au 31 juillet. Nous écoutons les préoccupations des riverains. Les travaux de terrassement commenceront entre le 10 et le 14 août. »
Ridicule ? Absurde ? Inacceptable ? C’est pourtant exactement la situation dans laquelle se trouve le Conseil Électoral Provisoire (CEP) dirigé par Jacques Desrosiers et Uder Antoine .
La comparaison entre un CEP chargé d’organiser des élections sans calendrier officiel et une entreprise de construction sans date de remise des travaux est saisissante tant les similitudes sont nombreuses et les conséquences graves.
1. L’absence de repères temporels
Dans les deux cas, l’absence de calendrier clair crée une incertitude totale. Pour la route, les citoyens ne savent pas quand ils pourront circuler, les commerçants ne peuvent pas planifier leurs investissements, et les autorités ne peuvent pas évaluer l’avancement des travaux. Pour
les élections, les partis politiques ne savent pas quand déposer leurs candidatures, les candidats ne peuvent pas organiser leur campagne, et les électeurs ignorent quand ils seront appelés aux urnes. Le temps devient une variable flottante, soumise au bon vouloir de l’exécutant.
2. La consommation sans résultat
Une entreprise qui construit une route sans échéance finira par consommer le budget (matériel, salaires, carburant, études) sans jamais livrer l’ouvrage. De la même manière, le CEP consomme plus de 120 millions de dollars – salaires, véhicules, locaux, ateliers, communications – tout en repoussant constamment les étapes décisives. Dans les deux scénarios, l’argent coule pendant que le résultat final s’éloigne.
3. Le contrôle par le commanditaire
Dans le cas de la route, l’entreprise sans calendrier devient dépendante du pouvoir qui finance les travaux. Celui-ci peut ralentir ou accélérer le projet selon ses intérêts politiques ou financiers. Pour le CEP, l’absence de calendrier le place dans une position de subordination vis-à-vis de la Primature. Le pouvoir exécutif garde ainsi la maîtrise du tempo politique : il décide indirectement quand il est « opportun » d’aller aux élections.
4. La perte de crédibilité et de confiance
Si une entreprise routière agissait ainsi, les populations touchées manifesteraient, les partenaires internationaux suspendraient les financements et les autorités seraient accusées de
mauvaise gouvernance. Quand c’est le CEP qui agit de la sorte, c’est la démocratie elle-même qui est discréditée. Les citoyens perdent foi dans le processus électoral, les partis s’épuisent dans l’attente et la communauté internationale finance une illusion.
5. L’irresponsabilité institutionnalisée
Un contrat de construction sans date de livraison viole les principes élémentaires de bonne gestion de projet. De même, un CEP sans calendrier viole sa mission constitutionnelle. Dans les deux cas, on remplace l’obligation de résultat par une obligation de moyen vague et interminable. On remplace la responsabilité par des communiqués de « bonne volonté » et des prorogations successives.
La différence fondamentale, cependant, rend la situation du CEP encore plus grave. Lorsqu’une entreprise ne livre pas une route, on peut toujours emprunter un autre chemin ou exiger des pénalités de retard. Lorsqu’un CEP ne livre pas d’élections, c’est tout le contrat social qui est rompu : le peuple se voit privé de son droit souverain de choisir ses dirigeants. On remplace la démocratie par une gestion administrative prolongée de la transition.
Le CEP de Fils-Aime a transformé une mission claire – organiser des élections – en un processus flou et sans fin. À force de proroger l’enregistrement des groupements, de reporter le regroupement et de multiplier les notes de presse, il se comporte exactement comme cette entreprise fantôme qui creuse des trous, déplace de la terre, facture des millions… mais ne livre jamais la route.
Il est temps de poser la question avec la brutalité qu’elle mérite : si après 120 millions de dollars et plusieurs mois de « travail », aucune date crédible n’est fixée pour le scrutin, alors que fait réellement le CEP ? Organise-t-il des élections ou gère-t-il simplement une transition confortable pour le pouvoir en place ?
Un pays sérieux n’accepterait jamais qu’une entreprise construise une route sans calendrier. Un État démocratique ne devrait jamais accepter qu’une institution électorale organise des élections sans calendrier contraignant.

