Dans la tourmente haïtienne, où l’État peine à exister face à la gangstérisation du territoire, la figure d’Alix Didier Fils-Aimé incarne une contradiction saisissante. Nommé Premier ministre en novembre 2024, puis devenu, après l’expiration du mandat du Conseil présidentiel de transition (CPT) en février 2026, le chef de facto de l’exécutif, cet homme d’affaires – ancien président de la Chambre de commerce sous Michel Martelly – dirige un gouvernement dont la survie dépend entièrement du soutien de la communauté internationale.
Pourtant, ce même exécutif évolue dans un environnement politique dominé par des acteurs et des réseaux étroitement associés à des personnalités sanctionnées par cette même communauté pour leur implication présumée dans le financement et l’armement des gangs.
Ce paradoxe n’est pas seulement intellectuel : il est explosif et risque de coûter très cher à Fils-Aimé et à ce qui reste de l’État haïtien.
Le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé ne cache pas sa dépendance. Ses discours répétés soulignent le rôle « indispensable » de la Caricom, des États-Unis, du Canada et des partenaires multilatéraux.
La Mission multinationale d’appui à la sécurité (MMAS), transformée en Force de répression des gangs (FRG), les appuis financiers, logistiques et diplomatiques constituent le socle de sa légitimité et de sa capacité d’action. Sans ce parapluie international, le gouvernement s’effondrerait face aux coalitions armées qui contrôlent une grande partie de la capitale et des routes stratégiques.
Le « Pacte national pour la stabilité et l’organisation des élections », signé en février 2026 avec une partie de la classe politique et de la société civile, est lui-même placé sous l’œil bienveillant de la communauté internationale, qui y voit un cadre pour organiser des scrutins d’ici la fin de l’année. Fils-Aimé le répète : sans sécurité restaurée grâce à l’appui extérieur, point d’élections crédibles.
Pourtant, ce gouvernement évolue dans l’ombre portée de Michel Martelly, dont Fils-Aimé fut un proche collaborateur pendant son quinquennat (2011-2016). Le retour en force politique de « Sweet Micky » et de ses alliés, perceptible ces derniers mois, réveille et enhardit une cohorte d’acteurs longtemps ostracisés. Martelly, sanctionné par le Canada depuis 2022, puis par les États-Unis et l’Union européenne pour son rôle présumé dans la création, le financement et l’armement de gangs (notamment Base 257, Village de Dieu, Ti Bois ou Grand Ravine), incarne le cœur du paradoxe.
Accusé d’avoir utilisé ces groupes pour défendre ses intérêts économiques et politiques, l’ancien président reste une figure influente, malgré les mesures restrictives qui gèlent ses avoirs et limitent ses déplacements.
Le Canada, particulièrement actif dans les sanctions contre l’élite haïtienne (Martelly, Laurent Lamothe, Jean-Henry Céant, Charles Saint-Rémy, Youri Latortue et bien d’autres), finance par ailleurs des initiatives de renforcement de la Police nationale haïtienne.
Cette dualité – punir les élites jugées complices des gangs tout en soutenant un exécutif lié à ces mêmes cercles – crée une schizophrénie diplomatique dont les conséquences retombent sur Port-au-Prince. Fils-Aimé, en tolérant ou en ne pouvant empêcher la percée martelliste, risque d’apparaître comme le gestionnaire d’un retour en grâce des réseaux sanctionnés.
Les opposants, regroupés notamment dans le Consensus politique pour le redressement national, ne manquent pas de le dénoncer, accusant le pouvoir de dérive autoritaire et de complaisance.
Ce paradoxe révèle une faiblesse structurelle plus profonde : l’incapacité de l’État haïtien à produire sa propre légitimité. Installé par le CPT, maintenu grâce à l’appui international malgré les tentatives de destitution,
Fils-Aimé gouverne sans mandat populaire direct et sans Parlement. Son gouvernement remanié en 2026, technique en apparence, reste marqué par les équilibres fragiles de la transition. En s’appuyant sur un homme d’affaires issu du sérail martelliste pour stabiliser le pays, la communauté internationale parie sur la continuité et la pragmatique. Mais ce pari repose sur une équation intenable : comment combattre les gangs avec l’aide de ceux qui sont accusés de les avoir nourris ?
Le risque pour Fils-Aimé est considérable. D’abord, la perte de crédibilité interne. Les secteurs de l’opposition et une partie de la société civile perçoivent déjà son pouvoir comme une prolongation déguisée de l’ère Martelly, avec les mêmes risques de corruption et de collusion. Ensuite, la fragilisation du soutien international lui-même.
Si la percée martelliste s’accompagne de signes visibles de réhabilitation des sanctionnés – contrats publics douteux, influence sur les nominations, tolérance envers des acteurs économiques liés aux anciens réseaux –, Ottawa, Washington et Bruxelles pourraient durcir le ton ou conditionner plus strictement leur aide.
Le Premier ministre, qui voyage et négocie sans cesse avec les partenaires, sait que sa marge de manœuvre est étroite.
Enfin, sur le plan sécuritaire, le réveil des « fantômes » risque d’exacerber les divisions au sein des forces de l’ordre et de la FRG. Comment exiger des policiers et des contingents étrangers qu’ils risquent leur vie contre des gangs financés historiquement par des réseaux proches du pouvoir ?
La population, épuisée par plus de deux décennies de violence cyclique, observe avec scepticisme cette valse des élites. Elle attend des résultats concrets : routes sécurisées, écoles rouvertes, baisse des enlèvements. Sans cela, le Pacte national restera lettre morte et les élections, un mirage.
Le cas haïtien illustre cruellement les limites de l’ingénierie politique internationale. On ne construit pas un État viable en superposant des sanctions ciblées sur des individus et un soutien inconditionnel à un exécutif qui évolue dans leur orbite.
Fils-Aimé doit choisir : soit il rompt clairement avec les logiques du passé en traduisant en actes une volonté d’assainissement (enquêtes réelles, transparence sur les contrats, distance vis-à-vis des sanctionnés), soit il assumera le rôle ingrat de gestionnaire d’une transition qui accouchera, au mieux, d’une nouvelle version du même chaos.

