Dr Lorquet. Carnet de voyage à Cuba : entre solidarité, pauvreté et rayonnement de la culture haïtienne à Santiago de Cuba
Par : Joël Lorquet
Après une première journée consacrée à la découverte du Festival del Caribe et de la richesse des échanges culturels entre Haïti et Cuba, cette deuxième journée à Santiago de Cuba m’a permis d’aller au-delà des spectacles et des conférences pour découvrir le quotidien des Cubains. Au fil des rencontres, des visites et des conversations, j’ai pris conscience des profondes difficultés économiques auxquelles la population est confrontée, mais aussi de sa remarquable capacité de résilience, de son sens de l’hospitalité et de son attachement à la culture. Entre moments d’émotion, observations de terrain et réflexion sur les liens historiques qui unissent Haïti et Cuba, cette étape de mon voyage m’a offert une compréhension plus intime d’un pays souvent réduit à des clichés, mais dont la réalité se révèle infiniment plus complexe.
Samedi 4 juillet 2026 : quand le dollar révèle une autre réalité cubaine
Il est neuf heures du matin, ce samedi 4 juillet 2026. Après le petit-déjeuner, je me prépare à quitter l’hôtel. Avant de sortir, je décide de changer un billet de 100 dollars américains. Le taux de change est de 620 pesos cubains pour un dollar, ce qui me procure environ 62 000 pesos. En voyant cette importante liasse de billets, j’ai d’abord l’impression d’être en possession d’une petite fortune.
Je passe ensuite à la réception de l’hôtel afin d’acheter de l’eau minérale. L’établissement vend une bouteille pour un dollar américain ou trois bouteilles pour deux dollars. Je pensais pouvoir payer en pesos cubains, mais le personnel refuse catégoriquement. Comme je possède des billets de 20 dollars et des billets d’un dollar, l’employée du bar m’explique qu’il est impossible de bénéficier de l’offre des trois bouteilles sans remettre exactement deux dollars américains. Je me contente donc d’acheter une seule bouteille pour un dollar.
Cette première expérience confirme une réalité que je découvrirai encore davantage tout au long de mon séjour : dans les hôtels, les restaurants et plusieurs commerces destinés aux visiteurs, les paiements en dollars américains sont nettement privilégiés. Pour ces établissements, c’est un moyen essentiel de faire entrer des devises dans une économie fortement fragilisée.
À ce moment-là, je n’imaginais pas encore à quel point le dollar américain représente une véritable richesse pour les Cubains.
Une rencontre bouleversante devant la Casa de Haïti
Je quitte ensuite l’hôtel à pied pour me rendre à la Casa de Haïti (Casa de Haití), où se déroule le Festival del Caribe. J’y suis attendu pour prononcer, dans la matinée, une conférence intitulée : « La culture haïtienne : une richesse à faire découvrir au monde entier – Une civilisation créatrice au service du patrimoine culturel universel. »
En arrivant, il y a encore peu de monde. Je reste quelques instants sur la galerie de la Casa de Haïti afin d’observer les passants.
C’est alors qu’un homme âgé d’environ 65 à 70 ans m’interpelle en espagnol.
— Êtes-vous Cubain ?
Je lui réponds que je suis Haïtien et que je suis venu participer au festival.
Son visage s’illumine immédiatement.
— Ah ! Nous sommes des peuples frères !
Il m’invite alors à venir le rejoindre derrière la grille, sur le trottoir. Nous échangeons quelques mots. Il me demande ce que je pense de Cuba, puis, assez naturellement, il sollicite une aide financière.
Je sors quelques billets de pesos cubains — probablement entre 200 et 300 pesos — et je les lui tends. À ma grande surprise, il refuse poliment.
— Non… donnez-moi plutôt un dollar américain.
Sur le moment, je ne comprends pas vraiment cette insistance. Il m’explique qu’il souhaite acheter du café, de la nourriture et aider sa famille, qui traverse une période extrêmement difficile.
Devant son insistance, je prends finalement un billet de vingt dollars américains et le lui remets.
La réaction de cet homme restera gravée dans ma mémoire.
Il manque de fondre en larmes.
Il pose sa main sur son cœur, incapable de cacher son émotion. Je comprends alors qu’il ne s’attendait certainement pas à recevoir une telle somme. Ce simple billet représente pour lui beaucoup plus que de l’argent : c’est une bouffée d’espoir.
C’est à cet instant que je commence réellement à mesurer la valeur exceptionnelle du dollar américain dans la vie quotidienne des Cubains.
L’invitation à partager un café
Très ému, mon interlocuteur me confie qu’il souhaiterait me présenter à sa famille.
Il insiste pour que je vienne boire un café chez lui.
Selon lui, lorsqu’on se fait un nouvel ami à Cuba, il est naturel de l’inviter à la maison afin de partager un café avec toute la famille. Ce geste constitue une marque de respect, d’amitié et même de fierté.
Il me demande alors :
— Quand puis-je venir vous chercher ?
Je suis quelque peu embarrassé. Mon programme est déjà très chargé et je ne connais absolument pas cet homme.
Pour rester courtois, je lui réponds :
— Demain.
Mais il poursuit :
— À quelle heure ?
Je me retrouve encore plus gêné. Le lendemain étant dimanche, je prévois d’assister au culte dans une église baptiste que j’ai repérée non loin de l’hôtel.
Je lui réponds d’abord : « demain matin ».
Il insiste de nouveau.
Finalement, je lui propose :
— À quatre heures de l’après-midi.
Je savais qu’à cette heure-là je serais probablement de retour à la Casa de Haïti pour la suite du festival.
En quittant cet homme, je ne savais pas s’il reviendrait réellement me chercher le lendemain. Je ne savais pas davantage si cette invitation devait être prise au pied de la lettre. Mais j’avais compris une chose : au-delà des difficultés économiques, l’hospitalité demeure profondément ancrée dans la culture cubaine.
Cette rencontre m’a profondément touché. Plus encore que le fait de lui avoir remis vingt dollars, c’est l’intensité de son émotion qui m’a marqué. À travers son regard, j’ai commencé à comprendre une réalité économique que les statistiques ne peuvent traduire.
Plaidoyer pour le rayonnement de la culture haïtienne
Quelques instants plus tard débute la conférence que je dois présenter dans le cadre du Festival del Caribe (Casa del Caribe).
Mon intervention, intitulée « La culture haïtienne : une richesse à faire découvrir au monde entier – Une civilisation créatrice au service du patrimoine culturel universel », se veut un plaidoyer en faveur d’une meilleure reconnaissance internationale de la culture haïtienne, que je considère comme l’une des plus grandes richesses de la Caraïbe et une contribution originale au patrimoine culturel universel.
Devant un auditoire composé d’intellectuels, de chercheurs, d’artistes et de journalistes, je rappelle que les peuples ne sont pas uniquement reconnus par leur puissance économique ou militaire. Leur véritable rayonnement repose également sur leur langue, leur littérature, leurs arts, leurs traditions, leur créativité et leur patrimoine culturel.
Je définis la culture comme l’ensemble des valeurs, des croyances, des savoir-faire, des pratiques sociales, des expressions artistiques et des modes de vie qui caractérisent une société. Bien au-delà du folklore, elle constitue le fondement même de l’identité d’un peuple. Les grandes civilisations de l’histoire ont laissé leur empreinte avant tout grâce à leurs réalisations culturelles. Cette observation s’applique pleinement à Haïti.
J’explique que la culture haïtienne est le fruit d’un dialogue fécond entre plusieurs civilisations — africaine, européenne, amérindienne, caribéenne et moyen-orientale — qui ont façonné une identité unique. J’insiste sur la richesse de ses multiples expressions : la langue créole, la littérature, la peinture, la musique, les danses traditionnelles, la gastronomie, les fêtes populaires, l’artisanat, les traditions orales ainsi que les nombreuses créations de la diaspora haïtienne.
Abordant la question du vaudou, je rappelle qu’il constitue une composante importante du patrimoine culturel haïtien, sans pour autant résumer à lui seul l’identité nationale. Réduire Haïti au vaudou, explique-je, reviendrait à réduire Cuba à la salsa ou la France au vin. Toute culture est un ensemble vivant, complexe, diversifié et en perpétuelle évolution.
J’insiste également sur le rôle stratégique que peut jouer la culture dans le développement économique d’un pays. Le tourisme culturel, les industries créatives, la musique, le cinéma, l’édition, la mode, la gastronomie et l’artisanat représentent autant de secteurs capables de créer des emplois, de valoriser le patrimoine et de renforcer le rayonnement international d’Haïti.
En conclusion, j’invite les institutions publiques, les universités, les artistes, la diaspora et les partenaires internationaux à unir leurs efforts afin de préserver, transmettre et promouvoir ce patrimoine exceptionnel. Je rappelle que, malgré les crises auxquelles Haïti est confrontée, « les crises passent, mais la culture demeure ». La culture haïtienne n’appartient pas uniquement au peuple haïtien : elle constitue également une contribution précieuse au patrimoine culturel de l’humanité.
Enfin, je plaide en faveur d’un renforcement des échanges culturels entre Cuba et Haïti, convaincu qu’un tel rapprochement consoliderait davantage les liens historiques et fraternels qui unissent les deux peuples, au bénéfice des deux nations.
Prudence, il y a des escrocs partout
Après la conférence, nous retournons à l’hôtel avant de sortir déjeuner. À peine franchissons-nous la porte que je remarque la présence du même individu qui, la veille, m’avait soutiré près de 10 000 pesos cubains après s’être imposé comme guide improvisé pour me montrer quelques rues de Santiago, sans que je lui en fasse la demande.
En nous voyant, il s’approche de nouveau avec l’intention évidente d’obtenir encore de l’argent. Cette fois, nous choisissons de l’ignorer complètement. Après quelques instants d’insistance, il comprend que sa démarche est vaine et s’éloigne.
Cet épisode confirme une réalité qui apparaît progressivement au fil de mon séjour : dans un contexte économique particulièrement difficile, certains habitants voient dans chaque visiteur étranger une occasion d’obtenir quelques devises supplémentaires.
Quand le dollar ouvre toutes les portes
Au cours de cette journée, je comprends encore davantage que vivre à Cuba est beaucoup plus facile lorsqu’on dispose de dollars américains.
Dans un restaurant ordinaire, un repas coûte généralement entre 1 000 et 1 500 pesos cubains. En revanche, dans un établissement climatisé, avec un service à table et un cadre plus confortable, le prix d’un repas, boisson comprise, varie entre 4 500 et 5 000 pesos.
Ces montants illustrent à quel point le pouvoir d’achat dépend aujourd’hui de l’accès aux devises étrangères. Pour les touristes, ces prix restent relativement abordables. Pour une grande partie des Cubains, ils représentent au contraire une dépense difficilement accessible.
À la découverte de Santiago avec Miguel Boudet
Après le déjeuner, nous retrouvons Miguel Boudet, qui doit nous faire découvrir le centre historique de Santiago de Cuba.
Miguel est Cubain. Il nous explique que sa famille possède des origines haïtiennes et françaises. Il parle un français tout à fait compréhensible, qu’il a appris à l’Alliance française de Santiago.
Il connaît également Haïti pour y avoir séjourné en 2025 dans le cadre d’activités liées à la Francophonie. Au cours de ce voyage, il s’était même rendu à Jacmel, ville qu’il garde en très bon souvenir.
Nous empruntons un taxi pour l’équivalent d’une dizaine de dollars américains. Le chauffeur nous précise qu’il restera disponible pour venir nous rechercher une fois notre visite terminée.
Grâce aux explications de Miguel, cette excursion se transforme rapidement en une véritable leçon d’histoire.
Sur les traces des premiers temps de Santiago
Nous parcourons plusieurs sites historiques qui témoignent des origines de Santiago de Cuba.
Nous découvrons notamment la première maison construite par les colons espagnols, soigneusement restaurée et toujours debout plusieurs siècles après sa construction.
Miguel nous montre également la maison où Fidel Castro et plusieurs de ses compagnons se seraient réfugiés avant le déclenchement de la Révolution cubaine. Nous passons ensuite devant la résidence qu’occupait Fidel Castro, située non loin de cette première demeure.
Nous visitons aussi le célèbre balcon depuis lequel Fidel Castro prononçait de longs discours devant des foules immenses, parfois durant plusieurs heures, sans le moindre document écrit.
Chaque lieu rappelle combien Santiago occupe une place centrale dans l’histoire politique de Cuba.
Le quartier des descendants d’Haïtiens
Notre parcours nous conduit ensuite dans un quartier où résident encore de nombreuses familles cubaines d’origine haïtienne.
Plusieurs habitants comprennent encore quelques mots de créole et de français, héritage transmis par leurs parents ou leurs grands-parents venus d’Haïti il y a plusieurs générations.
Cette présence haïtienne rappelle les liens historiques profonds qui unissent les deux peuples depuis plus d’un siècle.
Le balcon de Santiago : une vue magnifique sur une réalité difficile
Nous poursuivons notre visite jusqu’à un site surnommé « le Balcon de Santiago ».
Situé au sommet d’une colline, cet endroit offre une vue panoramique spectaculaire sur l’ensemble de la ville.
Mais derrière cette beauté naturelle apparaît aussi une réalité sociale beaucoup plus préoccupante.
Depuis cette hauteur, on distingue clairement des quartiers construits de manière anarchique, des habitations accrochées aux flancs des ravins et plusieurs zones d’habitat précaire.
Cette image me rappelle immédiatement certains quartiers populaires d’Haïti, notamment Jalousie et d’autres bidonvilles édifiés sur des pentes abruptes.
Encore une fois, les ressemblances entre les deux pays me frappent profondément.
Des quartiers marqués par la pauvreté
Nous descendons ensuite dans plusieurs quartiers populaires.
Miguel nous explique que certains jeunes y sont confrontés à la consommation de drogues, conséquence, selon lui, des difficultés économiques et sociales qui touchent une partie de la population.
Au cours de cette promenade, il attire également notre attention sur une particularité étonnante : les couleurs des maisons.
Les maisons roses et les maisons bleues
Miguel nous explique que certaines maisons peintes en rose servent de lieux de prostitution.
Selon lui, cette activité est aujourd’hui tolérée dans plusieurs secteurs de Cuba. Lorsqu’une maison arbore une façade rose, beaucoup d’habitants savent qu’il s’agit d’un établissement où des clients peuvent rencontrer des prostituées et parfois même cohabiter avec elles pendant une certaine période.
À l’inverse, les maisons peintes en bleu sont généralement destinées à l’hébergement des étrangers ou des visiteurs. Elles fonctionnent un peu comme des logements touristiques comparables aux locations de type Airbnb.
Les tarifs demeurent relativement modestes lorsqu’ils sont payés en dollars américains.
Cette situation illustre une fois de plus combien la possession de devises étrangères facilite la vie quotidienne dans le pays, alors que le peso cubain continue de perdre de sa valeur.
Des Cubains très à l’aise devant les caméras
Un autre aspect retient particulièrement mon attention.
Contrairement à ce que j’ai observé dans certains autres pays, les Cubains semblent très à l’aise lorsqu’ils aperçoivent une caméra.
Ils saluent volontiers les visiteurs, adressent des signes de la main, sourient et lancent spontanément un chaleureux « ¡Hola! » lorsqu’ils se rendent compte qu’ils sont filmés.
À aucun moment nous n’avons été empêchés de réaliser des images.
Lorsque certaines personnes ne souhaitent pas apparaître à l’écran, elles préfèrent simplement rentrer chez elles plutôt que de protester.
Cette attitude témoigne d’une grande familiarité avec la présence des touristes et des visiteurs étrangers.
Le port de Santiago : une mer propre au cœur de la ville
Notre visite se poursuit jusqu’au port de Santiago de Cuba, où accostent les navires commerciaux et les bateaux de croisière lorsque le tourisme est au rendez-vous.
À ce propos, l’un des responsables de l’hôtel Las Américas m’avait confié que la fréquentation touristique avait chuté de façon spectaculaire. Selon lui, l’établissement ne fonctionne plus qu’à environ 20 % de sa capacité habituelle. Ce simple chiffre suffit à mesurer l’ampleur de la crise que traverse actuellement le secteur touristique cubain.
En longeant le bord de mer, j’aperçois plusieurs enfants en train de pêcher du poisson et d’autres produits de la mer.
Intrigué, je demande à Miguel comment il est possible de pêcher en plein centre-ville. En Haïti, une telle scène serait pratiquement inimaginable tant les eaux côtières urbaines sont souvent polluées.
Il me répond que la qualité de l’eau demeure satisfaisante parce que la population est sensibilisée à la protection du littoral. Les habitants évitent de jeter leurs déchets dans la mer, ce qui permet encore aujourd’hui de pratiquer la pêche jusque dans le centre de Santiago.
Cette observation constitue, à mes yeux, un bel exemple de civisme environnemental. Malgré les difficultés économiques, la protection du milieu marin semble avoir été intégrée aux habitudes de nombreux citoyens.
Les magasins de l’État et la dictature du dollar
Au cours de notre promenade, nous découvrons également plusieurs magasins appartenant à l’État.
Ces commerces sont officiellement destinés à approvisionner la population en produits de consommation courante. Pourtant, une réalité surprenante attire immédiatement notre attention : dans plusieurs de ces établissements, les paiements doivent obligatoirement être effectués en dollars américains ou dans une monnaie étrangère.
Cette situation nous permet de mieux comprendre pourquoi les devises occupent une place aussi importante dans la vie quotidienne des Cubains.
Beaucoup de familles possèdent un proche vivant à l’étranger, notamment aux États-Unis, qui leur envoie régulièrement de l’argent. Ces transferts constituent souvent une source essentielle de revenus et permettent à de nombreux ménages d’acheter des produits de première nécessité.
J’en viens également à penser que ces entrées de devises contribuent, dans une certaine mesure, à soutenir l’économie cubaine malgré les nombreuses difficultés qu’elle traverse.
Une culture du pourboire devenue une nécessité
Au fil des jours, un autre aspect de la société cubaine devient particulièrement visible.
Presque chaque personne qui rend un service semble espérer recevoir une rémunération, quel que soit son statut social ou professionnel.
Bien entendu, cette pratique existe dans de nombreux pays. Toutefois, à Cuba, elle paraît beaucoup plus généralisée.
J’ai notamment vécu cette expérience avec un peintre qui m’avait affirmé être honoré de réaliser gratuitement mon portrait. Une fois le tableau terminé et officiellement offert, il trouva néanmoins une manière très habile de me faire comprendre qu’une contribution financière serait la bienvenue.
Je ne lui en ai pas voulu. Au contraire, cette situation m’a rappelé que, dans un contexte économique aussi difficile, chacun cherche simplement à améliorer un peu son quotidien.
Un artiste qui peint avec du café
Notre visite nous permet également de rencontrer un artiste particulièrement original.
Contrairement aux peintres traditionnels, il réalise ses œuvres non pas avec des pigments industriels, mais avec du café.
À l’aide de différents degrés de torréfaction et de dilution, il obtient une remarquable variété de nuances brunes qui donnent naissance à des portraits d’une grande finesse.
Selon lui, cette technique résiste parfaitement au temps. Il affirme pratiquer cet art depuis plus de vingt ans et plusieurs de ses œuvres auraient conservé toute leur qualité malgré les années.
Cette rencontre illustre une fois de plus la créativité remarquable des artistes cubains, capables d’innover même avec des moyens extrêmement limités.
Retour à la Casa de Haïti pour la poursuite du festival
Après cette longue journée de découvertes, nous retournons à la Casa de Haïti afin d’assister aux activités prévues dans le cadre du Festival del Caribe.
L’ambiance est toutefois différente de celle de la veille.
La foule est moins nombreuse et les prestations artistiques moins nombreuses également. Malgré cela, la soirée demeure agréable.
Plusieurs groupes montent sur scène, notamment des ensembles composés de descendants d’Haïtiens nés à Cuba. À travers leurs chants, leurs danses et leurs rythmes, ils témoignent de la vitalité d’un héritage culturel transmis de génération en génération.
Cette présence confirme que, malgré le temps et la distance, les racines haïtiennes demeurent profondément vivantes dans cette partie de Cuba.
Retour à l’hôtel dans une ville plongée dans l’obscurité
Après cette deuxième journée particulièrement riche, nous regagnons enfin l’hôtel Las Américas.
À peine arrivés, nous sommes de nouveau confrontés à la réalité quotidienne de Cuba.
L’électricité est encore coupée.
Le vaste hall de cet ancien hôtel de luxe est plongé dans l’obscurité. Seule une petite lampe torche éclaire le comptoir du bar.
Pour circuler jusqu’à ma chambre, je dois allumer la lampe de mon téléphone portable, que j’avais heureusement pu recharger un peu plus tôt grâce à l’électricité disponible à la Casa de Haïti.
Cette scène illustre une fois de plus la gravité de la crise énergétique qui affecte actuellement le pays.
L’eau, le savon et même le papier toilette sont devenus des produits rares
Au fil de mon séjour, je découvre que plusieurs produits de première nécessité sont désormais difficiles à obtenir.
L’eau purifiée doit presque toujours être achetée et elle n’est pas disponible dans toutes les boutiques.
Dans certains hôtels, les clients doivent également acheter eux-mêmes le savon ou le papier toilette.
Une autre particularité retient mon attention.
Dans plusieurs toilettes publiques, on n’utilise pas de papier hygiénique traditionnel, mais du papier journal.
Afin d’éviter que les canalisations ne se bouchent, des paniers sont placés à côté des toilettes. Les usagers savent qu’ils doivent y déposer le papier utilisé plutôt que de le jeter dans la cuvette.
Là encore, je remarque le sens de la discipline de nombreux Cubains, qui respectent cette consigne sans difficulté.
Même dans certains restaurants, il arrivait que les lavabos soient dépourvus d’eau courante.
Toutes ces observations traduisent les pénuries auxquelles la population est confrontée au quotidien.
Conclusion : derrière la musique, une réalité plus complexe
Cette deuxième journée à Santiago de Cuba m’a permis de découvrir un visage du pays bien différent de celui présenté dans les brochures touristiques.
Derrière la richesse de son patrimoine historique, la chaleur de son peuple et l’effervescence de ses manifestations culturelles, j’ai découvert une société profondément éprouvée par les difficultés économiques, les pénuries et la perte du pouvoir d’achat. Pourtant, malgré ces épreuves, les Cubains continuent d’accueillir les visiteurs avec une dignité, une générosité et une hospitalité qui forcent le respect.
Ce contraste saisissant entre la richesse humaine et culturelle du pays, d’une part, et les privations auxquelles la population est quotidiennement confrontée, d’autre part, constitue sans doute l’une des leçons les plus marquantes de cette étape de mon voyage. C’est aussi ce qui rend l’expérience cubaine profondément humaine, émouvante et inoubliable.
Joël Lorquet

