Par Jodel Coupet
À l’heure où les États-Unis s’apprêtent à commémorer les 250 ans de leur indépendance, une question s’impose : que reste-t-il de la promesse proclamée en 1776 ? Car derrière le récit glorieux de la liberté persistent les ombres portées d’une histoire traversée par l’esclavage, l’expulsion des peuples autochtones, la ségrégation raciale, les discriminations et l’ambivalence impériale.
Le 4 juillet fait tache d’huile dans la mémoire de la société américaine. Si pour une bonne partie des citoyens lambda américains, cette date est une occasion qui invite à se divertir dans les cook out party derrière leurs barbecues et faire peter des feux d’artifice, l’histoire retient cependant que ceux qu’on appelle improprement « américains » aujourd’hui sont des européens anglais arrivés tantôt en 1607 en Virginie, tantôt dans le Massachussetts, à cape Cod en 1620 à bord de May Flower. Dans l’ensemble, ils sont à la fois des colonialistes esclavagistes et des chrétiens puritains qui, le long des années, se sont constitués en treize colonies restées attachées à la couronne britannique jusqu’au 4 juillet 1776, date de rupture à la suite de conflits d’ordre fiscal. Ce jour-là, les treize colonies britanniques d’Amérique du Nord proclament leur indépendance et affirment au monde un principe appelé à devenir universel : « tous les hommes sont créés égaux et ont des droits inaliénables ». Deux siècles et demi plus tard, pourtant, cette phrase continue à se chercher un sens dans une société américaine bourrée de contradictions. Elle ramène plus d’un à se poser la question dérangeante : que célèbre-t-on réellement après 250 ans de la déclaration d’indépendance américaine ? La naissance exemplaire d’une démocratie, ou l’acte fondateur d’une nation dont l’idéal proclamé a, dès l’origine, coexisté avec l’exclusion ? Nous proposons dans les lignes qui suivent une réflexion objective sur l’histoire des Etats-Unis à travers le miroir des faits et des évènements dans une démarche de compréhension des intentions et des vœux qui forment ce qu’on appelle Déclaration d’indépendance des premiers territoires des Etats-Unis
L’ideogie chrétienne comme matrice de la création des Etats-Unis
Quand Christophe Colomb est arrivé en Amérique à l’hiver de 1492, il ne s’agit pas d’une simple opération d’exploration de territoire, mais davantage il s’agit d’un travail d’éclaireur pour un projet beaucoup plus large, un projet qui tire sa légitimité dans la doctrine chrétienne de Terra nullius, qui veut dire Terre libre. Attention aux crédules, l’expression latine Terra nullius ne signifie pas littéralement territoire vacant, mais plutôt tout territoire habité par des non chrétiens. L’exécution d’un tel projet implique nécessairement la dépossession, c’est-à-dire le massacre des habitants, puis l’installation suivie de l’exploitation des ressources. Ces méthodes ne sont pas moins différentes de celles qui seront appliquées à l’égard des amérindiens par les colons anglais qui seront arrivés quelques siècles plus tard en Amérique du Nord. (Voire Indian Removal Act).
En effet, l’histoire des Etats-Unis ne commence pas avec la déclaration d’indépendance le 4 juillet 1776, mais plutôt avec dès le départ l’idéologie d’avant -garde chrétienne versus protestante. Cette idéologie est consacrée dans leur slogan « In God We Trust » qui se traduit par « En Dieu nous croyons ». Dieu, voilà le concept qui fait problématique, car au nom de Dieu, on justifie la colonisation (Genese 13 :15 ;Lévitique 20 :24) ,on bénit l’esclavage (8 janvier 1454, Pape de Nicholas V de l’Eglise catholique bénit l’esclavage et la traite des negres), au nom de Dieu, on massacre des peuples (Exode 32 :39), au nom de Dieu qui choisit son peuple parmi les peuples sur la terre, (Deutéronome 7 :6), le Ku Klux Klan, société de suprématie blanche chrétienne raciste, lynche des noirs aux Etats-Unis.
La vérité, c’est que l’altérité est mal comprise voire n’est pas acceptée dans l’idéologie chrétienne. C’est en quelque sorte, tout ce qui n’est pas moi, est contre moi, d’où la mission des chrétiens qui consiste à évangéliser les non chrétiens, une méthode qui vise à les « convertir » dans le christianisme. Le verbe convertir ici a un sens d’aliénation car il renvoi à l’idée de ramener un individu vers une religion, à le transformer. Tant s’en faut, ceci ne consiste pas à l’assimiler dans la religion, mais plutôt à le dépouiller de ce qui constitue son identité culturelle en vue d’exercer sur lui un contrôle mental, car celui qui n’a pas la même croyance que soi ne peut être contrôlé ni dominé. Voilà pourquoi, à l’époque des pratiques esclavagistes, faire convertir et baptiser les esclaves dans la religion chrétienne fut une obligation légale faite aux colons ou acquéreurs d’esclaves nouvellement arrivés dans la colonie (art 2, code noir de 1665).
Dans le même registre, il faut comprendre qu’à ce moment-là, les mots ne comportent pas la même valeur sémantique qu’ils sont censés avoir en règle générale dans le vocabulaire du colon américain. Le mot homme dans le fameux :« tous les hommes sont créés égaux et ont des droits inaliénables », fait référence à l’homme blanc ; d’ailleurs tout le contenu de la bible chrétienne se rapporte à la race blanche : Dieu est blanc et il a un peuple choisi qui est blanc pour qui il envoie son fils blanc mourir, les anges qui sont autour sont blancs. Comme de fait, le premier récemment démographique réalisé par le gouvernement américain en 1790 indique une densité démographique de 3,929.214 habitants (Ref., United States Census Bureau-Decennial Census Historical Facts). En réalité, ce nombre ne correspond pas au poids démographique réel. Selon l’historien français André Kaspi, spécialiste de l’histoire des Etats unis, les amérindiens n’y sont pas inclus, ainsi que les noirs qui sont d’ailleurs considérés comme 3/5 humains.
La diatribe de Mergyn Kelly contre les Haïtiens : révélation d’un imaginaire national
De cette idéologie chrétienne, le racisme prend sa forme, la discrimination raciale trouve sa justification, la xénophobie devient un mode de défense. Toute ceci constitue une ligne de valeurs pour la société américaine. Et c’est exactement ce à quoi fait référence la diatribe de la journaliste américaine Mergyn Kelly le 26 juin dernier contre des immigrants haïtiens lorsqu’elle parle de valeur et de culture.
En réaction à la décision de la Cour Suprême des Etats-Unis habilitant l’administration du président américain Donlad Trump de mettre fin au statut temporaire que bénéficiaient 6000 mille Syriens et 350, 000 mille Haïtiens aux Etats-Unis, et du coup ,de les déporter en masse, comme promis au cours de sa campagne à ses supporteurs, l’ancienne avocate de 56 ans, convertie au journaliste commentatrice politique, tantôt a Fox news tantôt a NBC news et finalement sur Sirius XM a dit ceci : « Go home ! Get out! We know our country is better than yours. That’s because we filled it with our work ethic, culture, and values. You are being here only dilutes it for us… GO BACK TO F—ING HAITI! » (sic) ; ce qui se traduit par : « Rentrez chez vous! Fichez le camp ! On sait que notre pays vaut mieux que le vôtre. C’est parce qu’on l’a imprégné de notre éthique de travail, de notre culture et de nos valeurs. Votre présence ici ne fait que les diluer… RETOURNEZ EN HAÏTI, BORDEL ! »
En réalité, parler d’Haïtiens dans ce contexte ne laisse personne indifférent, en ce sens que cela fait remonter à l’histoire d’un pays qui a effectivement aboli l’esclavage et campé la liberté comme élément inhérent à la dignité humaine. Dans un monde dominé par le colonialisme, l’esclavagisme et l’impérialisme, la posture d’Haiti comme premier Etat negre, libre et indépendant sonne comme une menace certaine. Parce que, là où 4 juillet 1776 proclame un idéal, la révolution haïtienne en réalise les conséquences. Ce contraste explique en partie le malaise américain face à cette indépendance. Haïti devient indépendante en1804, mais n’est reconnue par les États-Unis qu’en 1862. Entre-temps, la jeune république noire demeure tenue à distance, tandis que l’économie américaine reste en partie liée à l’ordre esclavagiste. Haïti agit ainsi comme un miroir : elle révèle le décalage entre l’universalisme proclamé et son application réelle.
Le Treizième amendement ou le supplice de Tantale infligé aux noirs
Si les Etats Unis ont aboli l’esclavage en 1865 avec le treizième amendement, cependant ils n’en ont pas fini avec la pratique. Ce treizième amendement n’est en réalité qu’un leurre, qu’un supplice de tantale. Voici ce que dit l’article premier du texte : « Ni esclavage ni servitude involontaire, si ce n’est en punition d’un crime dont le coupable aura été dument condamné, n’existeront aux Etats-Unis ni dans aucun des lieux soumis à leur juridiction » Avec le brin de phrase : « si ce n’est en punition d’un crime … », nous allons démontrer comment le treizième amendement donne et reprend en même temps.
Dans le système du droit criminel américain, le juge dispose d’un large pouvoir discrétionnaire qui lui permet de choisir entre l’incarcération et les sentences alternatives comme la probation, l’électronic monitoring and housse arrest, le Community service, etc. Le Community service consiste en le fait pour un condamné de travailler sans rémunération pour le compte des activités d’intérêt public ou pour des ONG etc. Selon une enquête menée par l’Associated Press, présentée en janvier 2024 par les journalistes Margie Mason et Robin McDowell, le travail carcéral américain est une vache à lait qui faire générer des milliards de dollars en revenus. Les détenus ont rare fois droit à une paye de quelques cents de l’heure, voire rien du tout, et risquent la punition en cas de refus.
Or, la plupart du temps, le système carcéral américain souffre de disparités sociales où les personnes de couleurs notamment les noirs sont généralement plus susceptibles d’être incarcérés. Selon une enquête publiée en mai 2022 par la plateforme National Conférence of State Législatures (NCSL), les noirs et les latinos représentent 30% de la population américaine et forment 51% de la population carcérale. Cela dit, ceux qui se retrouvent souvent en situation de servir comme condamnés aux travaux forcés sont le plus souvent les latinos et les noirs. Cette pratique « légale » remonte au 19eme siècle, à la fin de la guerre de Sécession où les Etats du Sud trouvent un moyen pour se procurer en mains d’œuvre serviles (généralement les noirs) pour reconstruire leur économie agricole.
Plus loin, au cours des années 1970, l’administration Richard Nixon a lancé la campagne zéro tolérance contre l’usage des stupéfiants connu en anglais sous l’expression War on Drug. Cette campagne s’est intensifiée sous la présidence de Ronald Reagan et elle était assortie de ce qu’on appelle en droit Criminel américain du mandatory minimum, ce qui requière au juge d’appliquer le minium de la peine requis, sans égard au statut du contrevenant ou de la valeur du stupéfiant. Ceci a conduit à l’augmentation exponentielle de la population carcérale et du coup à la prolifération des prisons, notamment les prisons privées. Les prisons ici dans ce contexte sont de véritables entreprises qui se soucient davantage de leurs chiffres d’affaires, plutôt que du détenu qui présente davantage une valeur monétaire qu’humaine.
Selon un rapport publié en avril 2020 par la plateforme américaine American Civil Liberties Union (ACLU) intitulé : A Tale of Two Countries : Racially Targeted Arrest in the Era of Marijuana Reform, qui se traduit par : Histoire de deux pays : les arrestations à caractère racial à l’ère de la réforme de la législation sur le cannabis, un noir à 3,64 fois de chance de se faire arrêter pour possession de marijuana qu’un individu blanc pour la même raison. Comme nous l’avons susmentionné, les critiques avancent que ce qu’on appelle Penal Labor dans le système des prisons aux Etats-Unis, c’est -à-dire le travail carcéral, est une forme d’esclavage qui ne dit pas son nom qui rattrape les noirs à l’intérieur même du treizième amendement.
Les Etats-Unis et Haiti : deux rapports au monde
Parler de l’histoire des Etats-Unis, c’est parler d’un pays qui nait dans un monde structuré par l’esclavage, la colonisation et les hiérarchies sociales. En effet, l’indépendance rompt avec la Couronne britannique sur le plan politique pour des questions d’ordre fiscal (Stamp Act), mais le pays conserve dans ses structures sociales et politiques des contradictions qui poussent plus d’un à interpréter la déclaration d’indépendance comme étant la conséquence d’un deal non abouti plutôt qu’un acte révolutionnaire accompli. L’égalité ainsi proclamée dans cet acte d’indépendance apparaît alors moins comme une réalité que comme une promesse différée : une promesse immense, mais inachevée.
Voilà pourquoi la comparaison avec Haïti qu’on a montrée plus haut éclaire cette tension avec une acuité particulière. À Saint-Domingue, la rupture est immédiate : l’esclavage est aboli (art 2, constitution de 1805), l’ordre colonial détruit fait place à une souveraineté noire où l’égalité est réelle parmi les filles et les fils d’Haiti (art 14, constitution de 1805). La terre d’Haiti est devenue une terre d’accueil et de liberté pour tout captif ayant soif de liberté et de dignité. La vérité tranchante, c’est que les Etats Unis, indépendants un siècle auparavant, cependant c’est vers Haïti en 1815 que Simon Bolivard s’est dirigé pour obtenir de l’aide en vue de la libération de son peuple ; c’est à Haiti en 1821 que la Grèce a sollicité de l’aide pour combattre la tyrannie.
Les Etats-Unis, c’est l’histoire d’un pays qui a étendu son territoire à la suite de la dépossession massive forcée des peuples autochtones. L’Indian Removal Act de 1830 marque un tournant en autorisant des déplacements forcés massifs vers l’Ouest. Ce processus, symbolisé par le « Trail of Tears », rappelle que l’histoire de la démocratie américaine est aussi celle d’un refoulement. Derrière l’idée de liberté se dessine une autre réalité : celle de l’exclusion et de la violence.
Contrairement à la politique internationale d’Haiti qui postule pour la libération des peuples en captivité, la politique extérieure des Etats-Unis est marquée par des doctrines impérialistes de conquête et de domination notamment avec les doctrines de Monroe (1823) et de big stick de Roosvelt (1904). La force appuyée à ces stratégies est soit le dollar soit le plomb. L’occupation d’Haïti en 1915 en constitue une illustration frappante. Des guerres ici, des invasions par la, voilà ce que le monde retient des Etats Unis à l’approche de leur 250eme anniversaire d’existence. La nation née du rejet de la domination impériale britannique devient elle-même capable d’intervention et de contrôle.
Les hiérarchies sociales et trompe-l’œil de l’élection de Barack Obama
Nous avons montré plus haut que les Etats- Unis ont symboliquement aboli l’esclavage, mais n’ont pas mis fin avec les pratiques via le treizième amendement sous les condamnations criminelles. Mais encore il faut souligner qu’au niveau des structures et du fonctionnement de la société américaine, les lois coloniales esclavagistes ont fait place aux lois de Jim Crow via les lesquelles s’est instauré une ségrégation durable, inscrite dans la loi et les institutions. L’histoire américaine ne peut donc être comprise comme un progrès linéaire vers l’égalité. Elle est aussi faite de résistances, de retours en arrière et de luttes nécessaires pour arracher des droits
Si la ségrégation légale a été renversée, ce fut au prix de luttes intenses. Le combat pour les droits civiques, porté notamment par Martin Luther King, Jr., montre que l’égalité n’a jamais été donnée, mais conquise. L’émergence de mouvements plus radicaux, comme le Black Panther Party, témoigne du sentiment persistant que la promesse américaine reste inachevée. Ce que révèle cette histoire, ce n’est pas l’échec de la démocratie américaine, mais sa tension permanente entre principes et réalités. Et aujourd’hui encore le mouvement Blak Lives Matter est une preuve que ces promesses d’égalité et de libertés entre les citoyens américains n’ont pas été tenues.
Quand on considère ces réalités liées à la ségrégation et la discrimination raciales aux Etats-Unis, on comprend finalement que l’élection de Barack Obama, en 2008, n’est qu’un trompe-l’œil visant à persuader plus d’un que ces héritages auraient enfin été dépassés. L’événement fut incontestablement historique : pour la première fois, un Afro-Américain accédait à la présidence des États-Unis. Mais la portée symbolique ne saurait masquer la réalité structurelle. Dans une lecture critique, cette élection peut apparaître moins comme un basculement historique que comme un moment de réparation symbolique intervenant au sortir des deux mandats de George W. Bush. Le symbole fut immense ; la rupture, beaucoup moins évidente. Une société ne se transforme pas en profondeur par la seule exception d’un parcours individuel. Et Barack Obama, malheureusement, n’a pas saisi l’histoire.
En fin de compte, en cette occasion de leur 250ᵉ anniversaire, les États-Unis se trouvent face à une alternative. Ils peuvent célébrer leur histoire comme un récit accompli et cohérent. Mais ils peuvent aussi l’assumer comme une trajectoire complexe, marquée par des contradictions persistantes. Car ce que 4 juillet 1776 lègue à l’histoire n’est pas seulement une promesse d’égalité ; c’est aussi la persistance d’un écart entre cet idéal et sa réalisation. L’histoire américaine est celle d’un combat continu pour rendre effectifs des principes longtemps proclamés sans être pleinement appliqués. Ce 4 juillet 2026, en lieu et place d’être célébré à coup d’exhibitions pompeuses de puissance et de gloire, devrait être un moment de bilan car une nation ne grandit pas en sanctifiant ses origines, mais en affrontant ce qu’elle a produit, et ce que les Etats-Unis ont produit est sous leurs yeux : ils peuvent le regarder en face ou l’ignorer. Car, à 250 ans d’histoire, l’Amérique a moins besoin d’un feu d’artifice que d’un examen de conscience.
Jodel Coupet
Avocat haïtien et étudiant en justice criminelle à Arizona State University

