Lancée en 2021 par l’Union européenne, Global Gateway et la Belt and Road Initiative (BRI), lancée par la Chine en 2013, constituent deux des plus importantes stratégies mondiales d’investissement dans les infrastructures.
Souvent présentées comme des initiatives concurrentes, elles incarnent deux visions distinctes du développement international, reposant sur des modèles économiques, politiques et géostratégiques différents.
1. Objectifs et ambitions
Belt and Road Initiative (Chine)
La BRI poursuit une ambition mondiale, centralisée autour de Pékin, visant à connecter l’Asie, l’Europe, l’Afrique et, de plus en plus, l’Amérique latine grâce à des corridors terrestres (« Belt ») et maritimes (« Road »).
Ses principaux objectifs sont :
- exporter les surcapacités industrielles chinoises (acier, ciment, travaux publics) ;
- sécuriser les approvisionnements en matières premières ;
- ouvrir de nouveaux marchés aux entreprises chinoises ;
- renforcer l’influence géopolitique et le soft power de la Chine.
L’approche officielle repose sur le principe du « gagnant-gagnant » (win-win), mais demeure largement pilotée par l’État chinois et ses grandes entreprises publiques.
Global Gateway (Union européenne)
Global Gateway adopte une approche plus ciblée.
L’Union européenne ambitionne de mobiliser entre 300 et 400 milliards d’euros d’ici à 2027 afin de financer des infrastructures durables dans plusieurs secteurs stratégiques :
- énergie verte ;
- numérique ;
- transports ;
- santé ;
- éducation.
Les objectifs affichés sont multiples :
- promouvoir un modèle fondé sur les valeurs démocratiques, les droits humains et des normes environnementales élevées ;
- réduire les risques pesant sur les investissements privés européens ;
- sécuriser les chaînes d’approvisionnement essentielles à la transition énergétique ;
- offrir une alternative crédible à l’influence croissante de la Chine, sans rechercher une confrontation directe.
Le programme repose sur l’approche « Team Europe », associant la Commission européenne, les États membres, la Banque européenne d’investissement (BEI) et d’autres institutions financières, avec une forte implication du secteur privé.
Verdict
La BRI demeure largement supérieure en volume financier déjà engagé — plus de 1 000 milliards de dollars selon certaines estimations — ainsi qu’en couverture géographique.
Global Gateway apparaît plus modeste en termes de montants annoncés, mais met davantage l’accent sur la qualité, la durabilité et la gouvernance des projets.
2. Les modèles de financement
Belt and Road Initiative
Le modèle chinois repose principalement sur :
- des prêts souverains bilatéraux accordés par des banques publiques telles que la China Development Bank ou l’Exim Bank of China ;
- un modèle « constructeur-opérateur », dans lequel les entreprises chinoises réalisent les infrastructures en mobilisant souvent leur propre main-d’œuvre, leurs équipements et leurs fournisseurs.
Cette approche soulève toutefois des inquiétudes concernant le risque d’endettement de certains pays partenaires, phénomène qualifié par certains observateurs de « diplomatie du piège de la dette » (debt-trap diplomacy), notamment dans des cas comme le Sri Lanka ou le Laos.
Global Gateway
L’Union européenne privilégie un modèle de blended finance, combinant :
- garanties publiques européennes (EFSD+) ;
- subventions ciblées ;
- prêts concessionnels ;
- mobilisation de capitaux privés.
Contrairement au modèle chinois, les prêts souverains directs sont moins nombreux. L’objectif consiste davantage à attirer des investisseurs privés grâce à des mécanismes de partage des risques.
L’accent est également mis sur la soutenabilité de la dette ainsi que sur le respect des normes environnementales, sociales et de gouvernance.
Verdict
La BRI privilégie un financement public massif, rapide et centralisé.
Global Gateway mise davantage sur l’effet de levier des capitaux privés, ce qui ralentit parfois la mise en œuvre des projets, mais réduit potentiellement le risque d’endettement public.
3. Normes et gouvernance
Belt and Road Initiative
Les projets chinois reposent généralement sur des normes plus souples concernant :
- l’environnement ;
- les droits humains ;
- la lutte contre la corruption.
Les contrats sont souvent peu transparents et les mécanismes d’arbitrage relèvent fréquemment des institutions chinoises.
L’un des principaux avantages demeure la rapidité d’exécution.
Global Gateway
À l’inverse, l’Union européenne met fortement l’accent sur :
- le respect de l’Accord de Paris ;
- les droits humains ;
- la transparence ;
- les appels d’offres ouverts ;
- les études d’impact et les procédures de diligence raisonnable (due diligence).
Cette approche est toutefois critiquée pour sa lourdeur administrative, sa lenteur et l’application parfois inégale de ses propres exigences.
Verdict
Global Gateway revendique des infrastructures répondant à des standards élevés (high-standard infrastructure), tandis que la BRI privilégie la rapidité et la flexibilité, parfois au détriment des considérations sociales et environnementales.
4. Impact géopolitique et perception internationale
Belt and Road Initiative
La BRI est souvent perçue comme un puissant instrument d’expansion de l’influence chinoise.
En développant des infrastructures stratégiques et en finançant massivement les pays du Sud global, Pékin renforce son influence économique, politique et technologique.
Global Gateway
L’Union européenne présente Global Gateway comme une alternative démocratique, durable et transparente.
L’objectif est également de reconquérir une partie de son influence, notamment en Afrique, dans les Caraïbes — y compris en Haïti — ainsi que dans les régions stratégiques où la présence chinoise s’est fortement développée.
Des critiques communes
Malgré leurs différences, les deux initiatives font l’objet de critiques similaires :
- elles servent d’abord les intérêts économiques et géopolitiques de leurs promoteurs ;
- elles peuvent créer des relations asymétriques assimilées à une forme de néocolonialisme économique ;
- leur niveau réel de transparence est parfois contesté.
5. Quelle pertinence pour Haïti ?
Pour un pays fragile comme Haïti, chacune de ces approches présente à la fois des opportunités et des risques.
Belt and Road Initiative
La BRI pourrait offrir :
- des financements plus rapides ;
- des volumes d’investissement plus importants.
En contrepartie, elle comporte des risques :
- endettement élevé ;
- faible transfert de compétences ;
- dépendance technologique vis-à-vis de la Chine.
Global Gateway
Le programme européen met davantage l’accent sur :
- la qualité des infrastructures ;
- la durabilité ;
- les normes de gouvernance.
Cependant, les procédures demeurent complexes, les volumes financiers effectivement mobilisés restent parfois incertains et les projets bénéficient largement aux entreprises européennes.
Le Forum national des investissements du 29 juin 2026 constituera un test important de la capacité des autorités et du secteur privé haïtiens à négocier des conditions favorables, notamment en matière :
- de contenu local ;
- de transfert de compétences ;
- de transparence ;
- de respect des priorités nationales.
Conclusion
Global Gateway constitue une réponse européenne structurée à la Belt and Road Initiative.
La Chine privilégie un modèle centré sur l’État, rapide, centralisé et fortement financé par des ressources publiques.
L’Union européenne propose un modèle davantage centré sur les normes, la mobilisation du secteur privé et la réduction des risques financiers.
Aucune de ces initiatives n’est véritablement désintéressée : toutes deux répondent à des stratégies de puissance, de sécurisation des approvisionnements et d’accès aux marchés.
Pour Haïti, l’enjeu n’est donc pas de choisir entre Bruxelles et Pékin, mais de définir une stratégie nationale cohérente permettant de maximiser les retombées positives — infrastructures, emplois, transferts technologiques, développement industriel — tout en limitant les risques liés à l’endettement, à la perte de souveraineté ou aux impacts environnementaux.
La qualité de la négociation avec ces deux partenaires déterminera si ces initiatives deviennent de véritables leviers de développement ou de nouvelles formes de dépendance.
M. M.

