Bonne fête à qui ? Les pères de la Plaine, de la Vallée de l’Artibonite … n’ont plus ni terres ni récoltes
Ce dimanche de juin n’a pas le goût du miel,
pour les pères broyés sous un pays cruel.
À Ont-Sondé, dans la Vallée de l’Artibonite, au bord des routes mortes,
des hommes portent leur deuil derrière des maisons sans portes.
Ce n’est pas fête pour le chauffeur abattu,
pour le motard traqué, pour le paysan vaincu.
Leur terre est sous cadenas, leur jardin sous les flammes,
et les gangs font récolte là où pleurent les femmes.
Ce n’est pas fête à Kenscoff, Mirebalais, Péligre,
où le pain devient rare, où l’espoir devient maigre.
Ce n’est pas fête pour le père au regard défait,
dont la fille violée attend encore un procès.
Mais au sommet, les verres chantent sans remords,
les communiqués signés couvrent le bruit des morts.
Les puissants, les anciens, les faiseurs de décrets,
s’offrent la paix dorée d’un palais sans regrets.
Bonne fête donc aux pères qui refusent la nuit,
qui tiennent leurs enfants quand le pays s’enfuit.
À ceux qui sèment encore malgré les vents contraires,
Haïti garde en silence le nom de ses vrais pères.
Peut-on offrir des vœux aux pères de la plaine,
à ces silhouettes maigres comme des tiges de canne,
courbées sous des sacs invisibles de promesses jamais tenues,
eux qui labourent des terres qui leur échappent
comme du sable entre les doigts ?
Peut-on souhaiter bonne fête au père de l’Artibonite,
ce héros sans cape, bottes trouées et chapeau fatigué,
qui cultive la boue pendant que d’autres récoltent les discours,
et dont les enfants apprennent plus vite
le goût du vide que celui du riz ?
À qui la faute ?
À cet État fantôme qui apparaît seulement sur les affiches,
costume bien repassé, sourire figé,
mais qui disparaît dès que les balles sifflent,
laissant derrière lui des signatures élégantes
et des promesses en papier glacé.
Peut-on dire « bonne fête »
au père qui garde précieusement les clés d’une maison sans murs,
au cultivateur qui compte les saisons perdues
comme un comptable de malheurs ?
Non, cette fête semble réservée à un autre théâtre.
Elle appartient aux messieurs bien coiffés des bureaux climatisés,
aux champions du tampon et du communiqué,
à ceux dont les montres brillent plus que leurs décisions,
et dont les salaires arrivent toujours à l’heure,
contrairement à la justice et à la sécurité.
Elle appartient aux collectionneurs de per diem,
aux globe-trotteurs des missions officielles,
aux amateurs de toasts sous les lustres étincelants,
pendant que les campagnes s’effacent dans l’ombre
comme un dessin qu’on gomme.
Le champagne y pétille comme des promesses creuses,
les chèques y tombent comme la pluie en saison,
les privilèges y poussent comme des mauvaises herbes
dans un jardin bien arrosé d’indifférence.
Et pourtant, la véritable fête des pères se cache ailleurs.
Elle vit dans le rire discret d’un homme épuisé,
dans les mains calleuses qui refusent d’abandonner,
dans le regard d’un père qui transforme la peur en silence
pour protéger ses enfants d’un monde trop bruyant.
À ceux-là, les invisibles aux épaules solides,
les funambules du quotidien dans un pays cabossé,
revient peut-être le seul hommage qui ne ment pas :
celui du courage obstiné,
celui des gestes répétés malgré tout,
celui des hommes qui tiennent debout
pendant que tout autour vacille.


