Robert Lodimus
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LES TIGRES SONT
ENCORE LÂCHÉS
(Essai, Éditions Nemours, 2017, 300 pages)

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Tous les quatre ou cinq ans, les masses populaires participent à des mascarades électorales organisées sur la planète par les États mafieux. Elles votent des incompétents, des voleurs, des corrupteurs, des assassins, des usurpateurs, des traîtres, des « malfrats »… Elles octroient la « légitimité gouvernementale » à des fauves qui protègent les intérêts des oligarques et qui les dévorent. Le système électoral, tel qu’il se définit aujourd’hui dans les pays dominants et dominés, et par le but qu’il poursuit, demeure une « invention diabolique », en vue d’exploiter la naïveté des électeurs qui n’ont pas une « faculté cognitive adéquate » pour rationnaliser leur bulletin de vote.
(Robert Lodimus, Voter : c’est choisir son maître)
« Abolissez l’exploitation de l’homme par l’homme, et vous abolirez l’exploitation d’une nation par une autre nation. Du jour où tombe l’antagonisme de classe à l’intérieur de la nation, tombe également l’hostilité des nations entre elles. »
(Karl Marx)
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Avant-propos
De temps en temps, des milliers d’Haïtiens envahissaient les rues de la capitale et des principales villes du pays. Ils exigeaient le départ des « casques rouges » de la Minustah, placés sous l’autorité d’un sosie d’Anaidéia, la déesse de la cruauté et de l’effronterie.
La police locale, domestiquée par les ambassades étrangères, a tiré plusieurs fois sur la population désarmée. Il y a eu des morts et des blessés par balles. Et même par armes blanches.
Des jeunes universitaires continuent de fuir Haïti. Brésil a régularisé jusqu’à présent le statut de 40 000 immigrants haïtiens. La plupart ont interrompu leurs études supérieures pour échapper à la misère. Ils ont échangé les « bidonvilles » de Cité soleil, de La Saline, de La Fossette… contre les favelas du Rio de Janeiro : Rocinha, Cantagalo… Après le tremblement de terre, Sénégal, le pays de Léopold Sédar Senghor, a accueilli une quantité considérable de sinistrés. Que sont-ils eux-mêmes devenus?
Sur les trottoirs des mégapoles nord-américaines et européennes, une frange importante de l’intelligentsia haïtienne erre au gré des vents. Sans emploi décent. Sans revenu suffisant. Sans espoir de retour dans leur patrie. Le « Diable » a pris possession de leur pays pour faire le « Mal ».
Les rapports du Programme alimentaire mondiale (PAM) sont alarmants. Des millions de paysans haïtiens sont menacés de famine. La sécheresse sévit partout. Les rivières sont asséchées. Le soleil brûle les terres et les plantes. Les caisses de l’État ont baissé. Haïti est en défaut de paiement par rapport à ses créanciers internationaux. Les petits fonctionnaires revendiquent des arriérés de salaires qui totalisent plusieurs mois. La République se porte mal à tous les niveaux. Le choléra progresse. Le Zika montre ses griffes. L’insécurité ouvre sa gueule. Aiguise ses crocs. La mort bouscule la vie. Elle grimace à chaque coin de rue. Les maisons se transforment en forteresse. Grillages d’acier à toutes les portes et fenêtres. Les habitants n’habitent plus chez eux. Ils s’y enferment. S’y cachent. Tremblotent. Claquent des dents. Coupent leur souffle. Et attendent le pire. Le pire, ce sont les bandits qui émergent avec leurs armes comme une baleine dans l’océan. Violent sauvagement. Assassinent sans pitié. Disparaissent avec leurs butins. Sans être inquiétés. Et parfois même avec la complicité des « agents » chargés de sécuriser les vies et les biens des braves citoyens. Beaucoup de policiers n’ont-ils pas été appréhendés dans le cadre des arrestations effectuées par les agents de la PNH en rapport à des demandes de rançon liées au banditisme politique ou mafieux ?
Des adolescents délinquants avouent sans gêne qu’ils tuent pour des sommes dérisoires. Fils de paysans, ils envahissent Port-au-Prince et choisissent de voler et d’enlever la vie des honnêtes gens pour manger, s’habiller et se droguer. L’odeur de la prostitution mâle et femelle monte jusqu’aux portes du ciel.
À cause des bras étrangers occultes qui agitent les eaux troubles du climat d’assassinat, de tuerie et d’exécution des humbles, pacifiques et patriotes citoyens, il sera difficile pour les autorités gouvernementales haïtiennes de rendre publiques les informations qu’elles ont collectées sur le terrain des enquêtes, et qu’elles ont dissimulées en lieu sûr. Personne ne fera croire le contraire aux observateurs et citoyens avertis. L’État haïtien le sait : la République d’Haïti est prise en otage par la mafia de la politique internationale, des transnationales, de la vente des stupéfiants, des sectes religieuses douteuses… La Minustah, le Core Group, l’OEA, l’Union Européenne… qui réunissent en leur sein des agents d’espionnage formés à la James Bond 007 – nous en sommes certains – détiennent de précieuses informations qui auraient pu aider les Haïtiens à résoudre l’énigme qui gravite autour de l’insécurité galopante et criminogène. Mais tout indique qu’ils ne le feront pas.
Cependant, comme le mentionnent les Écritures Saintes dans Proverbe 11, verset 18-21: « Le méchant fait toujours une œuvre qui le trompe… » Quand règnera un « gouvernement révolutionnaire » sur Haïti, certains dossiers tenus secrets seront déclassifiés et accessibles à l’opinion publique, les langues se délieront, et la vérité concernant cette période de noirceurisme politique, d’obscurantisme socioéconomique et financier s’étalera au grand jour devant les yeux du peuple, comme le soleil flamboyant du mois de mai. Ce jour-là, croyez-nous, les prisons se videront des innocents, afin d’accueillir les « pensionnaires » qui les méritent. « Un temps pour toute chose », prévient Ecclésiaste.
Des truands assautent honteusement la gouvernance de l’État. Bref, Haïti dépérit sous les yeux d’une « élite universitaire » immobiliste. Amorphe. Opportuniste…

Les Haïtiens s’enfoncent dans un sable mouvant. Les puissances néocolonialistes se croisent les bras. Observent cyniquement. Et attendent leur heure. Elles sont en passe de reconquérir en douceur leur ancienne colonie encore prospère. Elles ne sont jamais parvenues à surmonter cette nostalgie persécutante de l’or, du café, du cacao… qui ont enrichi l’Espagne, la France, l’Angleterre…
Le commissaire français Léger-Félicité Sonthonax déclara en 1791 : « Les terres de Saint-Domingue doivent appartenir aux Noirs. Ils les ont acquises à la sueur de leurs fronts… » 225 ans plus tard, nous remplaçons nous-mêmes « à la sueur de leurs fronts » par « à la pointe de leurs baïonnettes ». Les esclaves n’ont pas négocié leur « Liberté ». Ils se sont affranchis eux-mêmes, avec leurs canons et leurs fusils.
Le « Blanc colon » n’a jamais accepté sa défaite. Tout autant qu’il en restera un « seul » sur la terre d’Haïti, celui-ci fera tout ce qui est en son pouvoir pour y semer la confusion politique, la décadence économique, la dégradation sociale, la détérioration environnementale.
Les États impérialistes sont présents en Haïti pour « détruire » et non pour « construire ». Leurs sentiments de « Cruauté » n’ont point de limite. Ils bénéficient de la collaboration inconditionnelle des bourgeois compradors. Les uns et les autres se sont associés dans un vaste projet d’appauvrissement, de paupérisation des masses urbaines et rurales.
Le passé démoniaque a refait tristement surface, après avoir laissé passer le temps mouvementé de la vindicte populaire. Les néoduvaliéristes occupent tous les circuits de la politique active. Ils sont ministres, membres de cabinet, secrétaires d’État, consultants, directeurs généraux… L’horreur revient et se réinstalle tranquillement. Mais en force.
L’accord obscur signé le 5 ou le 6 février 2016 entre la présidence des Tèt Kale et le « parlement délégitimé » n’est pas arrivé à jeter de l’eau sur le feu des mécontentements populaires. Le document irrégulier, confus et occulte barbotait dans un océan d’inexplicité. Le fossé des hostilités politiques s’est élargi.
Le dilemme shakespearien, comme pour Hamlet, est toujours en train de subjuguer la conscience des Haïtiens: « To be or not to be… That is the question. »
Et pourtant, la solution était simple. Claire. Limpide. Seulement, l’État a stupidement choisi de jouer à l’autruche. Par couardise?
Pour redonner une couverture de légitimité à la présidence, au parlement, à la primature, aux conseils municipaux…, la seule voie envisageable demeurait celle de la reprise totale du processus électoral décrédibilisé et pollué. Contrairement, nous prévoyions que la République d’Haïti allait plonger – tôt ou tard – dans la « syriatisation ».
Nous avons compilé dans cet ouvrage des réflexions politiques et économiques qui sonnent l’alarme sur la gravité de la crise qui bouleverse le paysage social du pays.
Nous insistons une fois de plus sur la nécessité que les couches encore saines de la société haïtienne unissent leurs efforts, mettent à profit leur « intelligence créative » en vue d’exorciser les démons de la dérive et de l’adversité.
Robert Lodimus
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Chapitre I
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« Le bal est fini! »
« Les moines sans la foi
Ont arrêté
Le balancier de la résistance.
La ville de « Ninive » danse
Sur le tintamarre horripilant
Des cloches assourdissantes
De la terreur carnassière.
Le glas sonne sans sursis
Pour un rêve brisé.
Menotté.
Violé.
Fusillé. »
(Robert Lodimus, Couronne d’épines et de ronces, inédit)
La dictature politique de 1957 n’a pas perdu ses dents, contrairement à ce que le père de la constitution de 1987, le docteur Louis Roy laissait entendre après le triomphe du référendum qui conduisit à l’adoption de l’ « enfant bâtarde » d’une « révolution manquée ». Le système duvaliériste a sept vies comme le chat dans les légendes arabes. Le monstre vit de « métamorphose » en « métamorphose ».
Raymond Queneau nous apprend : « L’histoire est la science du malheur des hommes. » L’humanité est construite sur des arpents de douleurs et de souffrances qui, pour une infime minorité, peuvent être ponctuées par de courts instants de joie et de bonheur. Enfin… !
Il faut des savants pour pérenniser le passage tumultueux des générations dans les couloirs de l’existence humaine. Et c’est le rôle des historiens. Ne serait-ce peut-être pas l’occasion de dépoussiérer à la surface l’attitude un peu molle d’un confrère septuagénaire – écrivain lui-même à ses heures perdues – qui nous a déclaré péremptoirement : « Mon cher ami, écrire ne sert pas à grand-chose…! »
Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Jean Ricardou, Georges Semprun, Jean-Pierre Faye, Yves Berger étaient déjà préoccupés par les questions relatives à l’utilité de l’acte d’écrire. Ils ont conjointement publié en 1965 « Que peut la littérature ? » En tentant de cerner la problématique, Yves Berger en a conclu :
« La littérature n’est rien que ce que j’en ai dit, qui ne fait pas les révolutions, qui n’empêche pas l’injustice. Qui ne dresse aucune barricade. C’est quand les barricades ont été dressées, longtemps après, que l’on découvre les livres qui auraient pu les faire. Il ne leur manque rien que ce pouvoir. »
Écrire ou parler ne peuvent pas se substituer au « réel ». Cependant, dans toutes les formes de combats politiques, de luttes sociales, de revendications culturelles, ils fournissent les outils paradigmatiques qui assurent le développement et l’équilibre de la dialectique aux fins de l’avancement et du progrès de la société. Le changement vient de la pensée.
Ce sont les antennes d’impression et d’expression qui nous permettent de percevoir la réalité, de transmettre nos messages, d’émettre nos idées et nos opinions, puis de les transformer en acte dans le domaine adjacent à nos activités sociales, politiques, économiques, culturelles, environnementales… Le changement implique deux facteurs phénoménaux : perception et conception. Le premier n’est-il pas le fruit de l’observation rationnelle qui renvoie au doute méthodique cartésien; et le second, le résultat de l’intelligence créative obtenu d’un mode de croisement des savoirs théoriques et des connaissances pratiques de l’objet soumis rigoureusement aux études? Communication et révolution demeurent étroitement liées. L’information est la clef qui ouvre les portes de tous les compartiments des compétences intellectuelles. Socrate disait lui-même aux inconnus: « Parlez pour que je vous connaisse! »
Dans les sociétés barbares, rétrogrades, les dictateurs se comportent en pires ennemis des produits livresques. Les autodafés des allemands en 1933 sous le règne des nazis occupent une place peu enviable dans les histoires de persécution et de destruction entreprises contre les livres. Le poète Heinrich Heine disait : « Où l’on brûle les livres, on finit aussi par brûler les hommes. » La suite, comme nous le savons, emmena tragiquement aux chambres à gaz d’Adolphe Hitler et de Paul Joseph Goebbels.
C’est par la « parole » et l’ « écriture » que les peuples opprimés commencent à signifier leur volonté et leur détermination d’être « Libres ». La suspension arbitraire de la « Liberté d’expression » liée aux droits naturels et imprescriptibles permit au régime macoutique de cheminer durant 29 années dans la terreur. Certaines lectures étaient sévèrement censurées. Prohibées. De jeunes intellectuels furent accusés de communistes parce qu’ils avaient commis le péché mortel de se procurer certains ouvrages de Karl Marx, de Friedrich Engels, de Vladimir Ilitch Oulianov dit Lénine, de Léon Trotski… Ils furent torturés pour avoir eu l’ « imprudence » de lire quelques exemplaires de Granma international ou des articles parus dans La Pravda à l’époque de Nikita Khroutchev. Contrairement aux croyances simplistes et fanatiques, la censure du cerveau n’est pas seulement une pratique répressive inhérente aux pays du Sud. La House Un American Activities Committee (HUAC) et le « maccarthysme » des années 1947-1954 correspondent également à une époque de tentative du contrôle excessif de l’esprit par la restriction des « savoirs livresques » susceptibles de « gauchiser » le choix idéologique des citoyens états-uniens. L’orientation idéologique s’acquiert par le discours écrit ou oral. Personnellement, nous avons eu quelques petits problèmes au cours des années 1980 en voulant traverser l’une des frontières reliant le Canada et les États-Unis avec l’ouvrage de James Hepburn, America Is Burning (L’Amérique brûle). Interpelé par l’agent douanier, nous étions obligés de répondre à une suite de questions insensées et « loufoques ». Bref, un véritable interrogatoire à la Clouzot…
Contrôler et censurer l’information
Le journalisme et les pouvoirs dictatoriaux ne font jamais « bon ménage ». En Amérique du Nord (États-Unis, Canada, Mexique), en France, en Grande Bretagne, en Allemagne et ailleurs, certains journalistes sont traînés arbitrairement devant les tribunaux par les autorités ou des oligarques pour cause de « libelle diffamatoire », quand il ne s’agit pas de les contraindre à dévoiler par la force leurs « sources d’information ». Les inculpés sont obligés de s’assurer les services d’avocats expérimentés pour éviter d’aller en prison, de payer de lourdes amendes, et pour protéger l’anonymat de leurs « informateurs ».
Les professionnels de la communication spécialisés dans le journalisme d’enquête, le traitement des dossiers inédits, les « scoops » à proprement parler – pour conserver le concept anglais – essuient des menaces graves et constantes qui proviennent des États impérialistes, fascistes, et des milieux mafieux. Nous zèbre la mémoire le cas de l’animateur d’une émission d’affaires publiques, Gilles Proulx, notre ancien professeur de Presse parlée, au programme Information et Journalisme de l’université de Montréal. Des inconnus du crime organisé sont même allés jusqu’à placer une bombe sous sa voiture. Par miracle, il s’en est tiré. L’attentat perpétré le 7 janvier 2015 contre Charlie Hebdo par les frères Chérif et Saïd Kouachi montre davantage que les personnalités qui choisissent d’exercer le métier de journaliste s’exposent continuellement à des dangers imminents. Ils peuvent être victimes – et certains le sont – à tout moment de la folie furieuse et assassine des « têtes brûlées » qui s’érigent en « maîtres » suprêmes des vies et des pensées au nom de la politique, de l’économie et de la religion.
La sériosité des menaces proférées à l’encontre des « médias progressistes » ou « engagés » se mesure à l’aune des enjeux internes et externes. Il importe de les distinguer des « médias réactionnaires » qui regroupent plutôt ces espèces de « folliculaires » frustrés qui louent leurs stylos et leurs micros aux plus offrants et qui n’hésitent pas à retourner leur veste pour satisfaire des intérêts singuliers et mesquins. Ces laquais sont dénués de valeurs morales. Ils souffrent d’un déficit d’éthique professionnelle.
L’information détient un pouvoir intense dans la société mondiale du XXIe siècle. La technologie qui lui sert de support a réalisé d’énormes progrès. Grâce à l’internet, la nouvelle voyage à la vitesse de la lumière. Des milliards d’individus sont informés simultanément d’un même événement qui se déroule à un endroit quelconque de la planète. Et ces citoyens ont la possibilité d’interagir, de réagir en une fraction de seconde sur les décisions politiques, économiques et sociales qui viennent bouleverser leur mode de vie commune et individuelle. D’apprécier ou de rejeter des mesures qui garantissent ou entravent leur avenir en tant qu’entité qui compose l’État. De protéger et de sauvegarder leurs intérêts en qualité d’agrégats humains qui forment une nation libre, indépendante et souveraine. De toute évidence, les réseaux sociaux sont appelés à jouer un rôle déterminant au niveau d’un processus de modification des rapports relationnels entre les pays du Nord et du Sud.
C’est par les couloirs de l’internet que sera peut-être vulgarisé le « mot d’ordre » historique qui entraînera la terre entière dans un cycle de bouleversements sociopolitiques révolutionnaires. Il suffira un jour d’un simple « cliquage » à l’aide d’une « souris » pour que les poumons des machines néolibérales arrêtent de respirer dans les usines géantes qui boivent le sang des masses ouvrières.
L’informatique demeure une invention à double tranchant. Parallèlement aux fonctions de surveillance, d’espionnage des vies privées, de restriction des libertés citoyennes qu’elle remplit dans le système de société bourgeoise, elle peut être instrumentalisée dans une dynamique de lutte planétaire contre l’exploitation globalisée. Les États occidentaux et occidentalisés développent des techniques d’écoute téléphonique sophistiquées, inventent des logiciels performants en matière d’espionnage et de contre-espionnage et se partagent les informations sensibles qui permettent de prévenir l’émiettement ou l’éclatement des pouvoirs de domination.
Les grandes « entreprises médiatiques » sont aujourd’hui concentrées entre les mains des multinationales, des transnationales et des multimilliardaires de la trempe de Bill Gates. Elles filtrent les nouvelles. Les laissent passer au compte-gouttes. Protègent le capital. Étouffent les revendications, les plaintes et les doléances des classes marginales. Ne jouent pas leur rôle de contre-pouvoir. Mais collaborent au maintien du statu quo. Pratiquent la désinformation.
Avec quelle intention la Minustah de l’« arrogante » Sandra Honoré exploite-t-elle une station de radiodiffusion en Haïti? Ne serait-ce pas dans l’intention malhonnête de faire des croche-pieds à une presse locale patriotique? Peut-être, comme certains observateurs, vous avez adroitement remarqué de quelle façon des politiciens haïtiens douteux, antinationalistes, des traîtres à la langue fourchue, envahissent l’espace des émissions d’affaires publiques qui sont devenues ces jours-ci très à la mode. Très prisées. Les mêmes invités, malgré leurs propos insultants et disgracieux à l’endroit d’autres hôtes, y reviennent fréquemment. Ces « piaillards » sans scrupule mangent aux « râteliers » de tous les mouvements politiques qui accèdent au palais national. Par qui sont-ils vraiment rémunérés? Et pour quels services?
Un scoop
Nous avons dirigé Radio Plus durant toute la période du coup d’État du 30 septembre 1991. Nos analyses et nos éditoriaux étaient considérés par les « tombeurs » du gouvernement aristidien comme un cheveu sur la soupe du « crime de haute trahison » de Raoul Cédras et de Michel François. Un « éternel candidat » à la présidence se présenta un après-midi à notre bureau. Il nous tendit en souriant un sac en papier jaune contenant des liasses de billets verts. Quand nous lui fîmes part de notre intention de le dénoncer pour tentative de corruption, le curieux individu cracha vif le morceau : « Je suis envoyé par le chef de la CIA en Haïti », avoua-t-il, apparemment gêné. Il cita le nom d’un étranger que nous nous gardons bien de révéler. Mais que nous notions quelque part… Nous ajoutâmes calmement : « Dites à votre chef que la Radio Plus, que nous-mêmes dirigeons, ne mange pas de ce pain-là. » Nous aurions pu étayer l’esprit vérace de ce paragraphe par d’autres témoignages similaires. Aussi éloquents.
Pierre Karl Péladeau, l’ancien aspirant à la fonction de premier ministre du Québec, détient le groupe de presse classé deuxième en importance au Canada. Il possède des journaux, des revues, des imprimeries, des maisons d’éditions, des chaînes de radiodiffusion et de télévision, des compagnies de câblodistribution et de téléphonie mobile, etc. Aux États-Unis, en France, en Allemagne et en d’autres endroits, le tableau de concentration des moyens de production des organes de presse ne change pas. Les journalistes, en devenant des salariés du capital, aliènent volontairement ou inconsciemment leurs droits d’opiner, d’informer, de guider et de former. Le proverbe anglais conseille: « Don’t bite the hand that feeds you. » (Ne mordez pas la main qui vous nourrit.)
Fonder un médium, lorsque l’initiative ne s’inscrit pas dans un contexte de révolution politique, économique, sociale et culturelle, portera – d’une façon ou d’une autre – le casque en acier du capitalisme. Cela se fera à visière levée. Ou baissée.
Encore
En 1974, deux journalistes, Carl Bernstein et Bob Woodward, ont torpillé la carrière politique de Richard Nixon aux États-Unis. L’affaire du Watergate demeure encore vivante dans certaines mémoires… Ce fut la direction du quotidien Washington Post qui, pour une raison quelconque, eût confié aux deux reporters l’enquête sur les agissements secrets et scandaleux du président. Dans ce scénario de destitution, il y avait les mains cachées des redoutables adversaires de Richard Nixon. La politique fonctionne dans le monde de l’occultisme et du mauvais coup.
Les journaux états-uniens se sont aussi emparés de l’affaire des « relations de sexe » nébuleuses que Bill Clinton aurait entretenues à la Maison Blanche en 1997 avec la pétillante Monica Samille Lewinsky. La presse mondiale relaya l’information. Explosa de cocasseries. Le président parjura. Le Sénat des États-Unis intervint. Bloqua la procédure judiciaire. Et sauva finalement la présidence échaudée. Les grands médias traditionnels auraient pu exhumer cette vieille histoire pour en faire des choux gras pendant la campagne présidentielle qui s’était déroulée en 2016 aux États-Unis? Hillary Diane Rodham Clinton, l’ancienne secrétaire d’État sous l’administration de Barack Obama, peut-être, y pense encore !
31 août 1979 et 28 novembre 1980
Ces dates rapportent des souvenirs entachés d’abus et de violences politiques. Des cas révoltants de tortures physiques et psychologiques. En ce qui a trait à l’histoire d’Haïti, les actes bestiaux découlant des événements du 31 août 1979 et du 28 novembre 1980 se classent parmi les pires agressions qu’un État dictatorial eût exercées sur son territoire à l’encontre de la société civile et des institutions privées à « vocation démocratique ». Le « jean-claudisme duvaliérien » fit taire des voix qui avaient pris courageusement l’habitude de s’élever contre le non-respect des droits collectifs et l’aliénation des libertés individuelles.
La presse haïtienne, qualifiée à cette époque de « presse indépendante », menait un combat d’avant-garde et de résistance contre la répression macoutique. Les journalistes militants, à leurs risques et périls, alimentaient sournoisement un filet de désobéissance civile – de révolte même – au sein de la population bâillonnée, désespérée, misérabilisée et terrifiée.
Sous la dictature de François « Papa Doc » Duvalier, puis de son fils Jean-Claude « Baby Doc » en Haïti (1957-1986), la presse écrite et radiophonique a dû déployer des trésors de métaphores et de ruse pour évoquer une dynamique de changement politique, sans signer son arrêt de mort. Face à l’appareil répressif féroce des Tontons Macoutes et à une censure d’État omniprésente et menaçante, toute critique directe du régime à vie – sous peine d’arrestation, d’exil forcé ou d’exécution sommaire – paraissait impensable. Pour contourner la pensée unique, des médias indépendants courageux apprenaient à utiliser le créole et des codes culturels subtils pour parler au peuple au-dessus de l’épaule des censeurs diaboliques, comme Luc Désir, Jean Valmé, Roger Lafontant, Albert Pierre alias Ti Boule, etc. Les journalistes avaient glissé des indices, des sous-entendus ou des proverbes que la population arrivait à décoder instantanément. Cette stratégie intellectuelle et professionnelle, pourrait-on dire, avait fini par fissurer discrètement le mythe de l’invincibilité du régime. La presse dissidente a préparé les esprits aux bouleversements historiques du 7 février 1986, lorsque la révolte populaire a finalement chassé « Baby Doc » du pouvoir.
Cette éducation des consciences par petites touches est le propre du travail de sape idéologique en contexte autoritaire. Sous la dictature des Duvalier, les médias dissidents ne pouvaient pas déclencher une révolution d’un coup de plume ou d’une phrase verbale, mais ils ont patiemment distillé le venin du soulèvement dans l’esprit public. Chaque métaphore, chaque proverbe créole détourné et chaque description de la misère locale agissait comme un coup de burin discret sur le piédestal du régime.
Ce mûrissement intellectuel – quoique lent et tardif – a permis de franchir plusieurs étapes psychologiques cruciales avant le dernier acte : offrir une alternative au discours triomphaliste de la propagande d’État, montrer que le régime n’était ni infaillible ni éternel, faire comprendre à chaque citoyen isolé qu’il partageait sa colère et son ras le bol avec des millions d’autres, et enfin transformer le mécontentement passif en une nécessité historique et morale.
Lorsque les conditions politiques et économiques sont devenues insupportables au milieu des années 1980, le peuple n’a pas eu besoin qu’on lui explique pourquoi il fallait se soulever. Les esprits étaient déjà prêts. Le lit de la rivière avait été creusé par des années de résistance journalistique clandestine. Il ne restait qu’à ouvrir les vannes de la contestation pour drainer les eaux de la vindicte populaire vers le palais du Champ-de-Mars où trônaient Jean-Claude Duvalier et ses ouailles.
Parmi les « médias martyrs » qui s’affichaient ouvertement au cours des années 1977-1980 contre l’obscurantisme politique, on retrouvait la Radio Progrès du défunt Gérard Résil, professeur de phonétique et de phonologie au Conservation national d’art dramatique. Dirigée par un personnage douteux, sans conviction idéologique, certes, elle fut quand même le premier médium radiophonique à subir ouvertement les agressions armées du gouvernement. La salle des nouvelles de la radio – en raison de sa puissance de diffusion de masse et de sa capacité à influencer l’opinion publique en direct – était étroitement surveillée, contrôlée et parfois littéralement « fichée » par le redoutable colonel Jean Valmé, le Joseph Goebbels du jean-claudisme, décédé le 4 février 2016, à Port-au-Prince.
Le vendredi 31 août 1979, les militaires des casernes Dessalines envahirent Radio Progrès, menottèrent et ligotèrent avec des cordes le directeur général, les journalistes, les animateurs des émissions de variété, les techniciens, les visiteurs et les emprisonnèrent arbitrairement. Cruellement. Aucune réaction de contestation ne provenait de la population apeurée et « zombifiée ». Nous y présentions nous-mêmes le journal du matin. Plus tard, nous avions appris qu’il y aurait eu des mouchards parmi les membres du personnel.
Gérard Résil, tout tremblant, fut conduit à la Radio gouvernementale (Radio nationale) par les autorités militaires où il fut forcé de déclarer que le jeune personnel qui composait la « salle de rédaction » entretenait effectivement une idéologie marxiste-léniniste et œuvrait à l’instauration du communisme en Haïti. Cette vague d’arrestations fut-elle suffisamment relayée par les différents médias du pays et de l’étranger? Néanmoins, la peur – constations-nous – était devenue contagieuse. Et elle s’installait partout.
Le jour du 31 août 1979 est pratiquement occulté du registre des mésaventures de la presse sous les bottes des États fascistes. Combien de citoyennes et de citoyens haïtiens se souviennent-ils encore de l’équipe extraordinaire que formaient les jeunes rédacteurs et intellectuels progressistes du journal La Ruche? Nous citons : René Depestre, Jacques La Colère dit Jacques Stephen Alexis, Roger Gaillard, Gérard Chenet, Gérald Bloncourt… Leur arrestation illégale et leur détention arbitraire, suivies de la fermeture de leur organe de communication, sonnèrent en 1946 le glas du « lescotisme » répressif. André Breton, invité en Haïti par l’Institut français en 1945 pour donner une série de conférences sur le « Surréalisme », disait du président Élie Lescot que celui-ci était un « nègre blanc [1] ».
Patrice Monfort écrit à propos de cette page d’histoire appelée – à tort – la « révolution » de 1946 :
« Des manifestations publiques s’organisent contre la répression policière, contre l’ineptie du gouvernement et en faveur de la libération des prisonniers politiques. La grève générale est décrétée. L’insurrection couve dans Port-au-Prince. Le Palais national d’Haïti est pris d’assaut, mis à sac, et certains membres du gouvernement sont faits prisonniers. »
Où sont passés ces Haïtiens qui avaient la vaillance de déclencher des mouvements de grève, la force de braver des brutalités policières et la volonté de défaire des dictatures politiques corrompues ?
Haïti vit aujourd’hui au rythme des marches collectives stériles organisées par la horde des « pacifistes »! Au lieu de fouetter les « vendeurs du temple », comme Jésus le fit, ceux-là se contentent de tendre l’autre joue.
En vérité, ce pays est encore loin, extrêmement loin du temps de la grande « insurrection populaire » qui viendra hisser les couleurs de la « Révolution » dans les foyers éclairés aux lampions de la misère.
Robert Lodimus
LES TIGRES SONT ENCORE LÂCHÉS
(Prochain extrait : Chapitre II, ILS ONT ASSASSINÉ NOTRE RÊVE, essai)
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Référence
[1] Patrice Monfort, Révolution surréaliste en Haïti. La révolution est-elle soluble dans le surréalisme? Africultures, Littérature/Édition, 14 octobre 2005.

