Le football est une joie légitime, mais lorsqu’il devient l’outil principal d’un gouvernement en pleine crise de légitimité, il devient surtout le symptôme d’une gouvernance cynique, opportuniste et totalement déconnectée des réalités dramatiques du pays.
À trois jours seulement de l’expiration de son mandat de 120 jours, prévue le 7 juin 2026, le Premier ministre Alix Didier Fils-Aimé et son gouvernement ont brusquement développé une passion effrénée pour la Coupe du monde de football 2026.
Alors que le pays s’enfonce dans une crise sécuritaire et économique dramatique, la Primature mobilise temps, énergie et ressources publiques pour multiplier les caravanes, les projections publiques et la distribution massive de postes de télévision dans les quartiers populaires.
Cette frénésie sportive intervient dans un contexte catastrophique. Les gangs armés contrôlent de vastes portions de la capitale et de plusieurs départements, multipliant enlèvements, massacres et déplacements forcés.
L’économie est exsangue : inflation galopante, pénurie chronique de carburant, famine menaçante dans plusieurs zones, hôpitaux sans médicaments, écoles fermées et pouvoir d’achat effondré. Des milliers de familles survivent dans des conditions indignes, pendant que l’État peine à assurer les services de base.
C’est dans ce décor de souffrance généralisée que la Primature choisit de consacrer des moyens importants à « partager la flamme » des Grenadiers.
Une diversion politique grossière et malvenue
Cette soudaine ferveur à J-3 du terme du mandat sent le calcul politique à plein nez.
Pendant que le bras de fer avec le CEP s’intensifie, que Uder Antoine est imposé comme Directeur général et que le décret électoral contesté est poussé par la force, l’Exécutif occupe le terrain médiatique avec des images de liesse populaire autour du football.
On offre du spectacle et des écrans plats à une population qui manque cruellement de sécurité, de nourriture, de soins et d’électricité.
C’est la stratégie classique du « pain et des jeux » : distraire le peuple pour mieux faire passer en douce des manœuvres autoritaires sur le contrôle du processus électoral.
Opacité totale et suspicion de gabegie
Le plus grave reste l’absence totale de transparence sur ces opérations.
Plusieurs questions demeurent sans réponse :
- Quel est le coût réel pour le Trésor public ? Des dizaines de millions de gourdes ? Davantage ?
- Qui sont les fournisseurs privilégiés de ces milliers de postes de télévision ?
- Les règles de passation des marchés publics ont-elles été respectées ou s’agit-il de commandes directes et opaques accordées à des proches du pouvoir sous prétexte d’urgence ?
Aucune communication officielle n’a été faite sur le financement, les montants exacts ou les justificatifs de ces dépenses.
Dans un pays déjà exsangue, où l’on peine à payer les salaires des fonctionnaires et à répondre aux besoins essentiels de la population, cette opacité alimente les soupçons de détournement de fonds et de clientélisme politique.
Conclusion : une gouvernance cynique et déconnectée
Cette passion subite pour le football révèle une Primature davantage préoccupée par sa communication politique et sa survie que par la résolution des problèmes vitaux du pays.
Alors que la sécurité s’effondre, que l’économie agonise et que les institutions démocratiques sont fragilisées, le pouvoir préfère investir dans des fêtes populaires et des écrans géants plutôt que dans des solutions concrètes pour la population.
Le peuple haïtien n’est pas condamné à choisir entre soutenir les Grenadiers et exiger des comptes sur l’utilisation des ressources publiques. Il peut faire les deux.
Le football est une joie légitime, mais lorsqu’il devient l’outil principal d’un gouvernement en pleine crise de légitimité, il devient surtout le symptôme d’une gouvernance cynique, opportuniste et totalement déconnectée des réalités dramatiques du pays.
À J-3 du mandat, cette diversion footballistique apparaît, pour ses détracteurs, comme le dernier réflexe d’un pouvoir qui sent l’échéance approcher et qui tente de détourner l’attention de ses véritables priorités : conserver le contrôle du jeu électoral, quitte à engager des ressources publiques contestées pendant que la population continue de faire face à une crise profonde.

