Par Mathé Vladimir Estefano, politologue
Pendant que l’émotion occupe l’essentiel de l’analyse politique, une réflexion posée et approfondie n’est jamais de trop dans l’espace public. Le limogeage de Sonko a fait couler beaucoup d’encre, et la majorité des analystes clament haut et fort que Diomaye a trahi Sonko en le limogeant. Cette analyse, plutôt simpliste, peut sembler crédible quand on sait que le jeu politique suscite généralement de grands intérêts et des ambitions personnelles qui dépassent souvent l’amitié et les projets communs, d’autant plus que plusieurs sources récentes montrent des désaccords concrets (gestion des fonds, transparence, rythme des réformes, positionnement international) bien avant le limogeage du 22 mai 2026.
Cependant, loin de prétendre détenir la vérité, lorsqu’on explore davantage les rouages politiques, d’autres hypothèses crédibles apparaissent tout aussi envisageables.
Et si le limogeage de Sonko était un compromis des deux dirigeants du PASTEF visant à le libérer des contraintes politiques qu’impose le poste de Premier ministre, au bénéfice des deux hommes forts du pays ?
En effet, le Sénégal fait face à plusieurs défis majeurs notamment une crise économique majeure que le duo Diomaye–Sonko n’avait peut-être pas pleinement anticipée en accédant au pouvoir. L’administration de Macky Sall aurait laissé un cadeau empoisonné aux nouveaux hommes forts du pays : une dette cachée dépassant les 120 % du PIB, que le tandem Faye–Sonko doit désormais gérer (Gouvernement Sénégal).
Cet héritage économique désastreux obligerait la nouvelle administration à passer outre certaines de ses promesses électorales en négociant avec le FMI, au détriment de la souveraineté économique promise au peuple sénégalais. Cette situation constituerait un passage obligé, car les alternatives régionales et locales envisagées par le duo Faye–Sonko se révéleraient insuffisantes face à l’ampleur de la dette.
Dans un système semi-presidentiel, le poste de Premier ministre est généralement considéré comme un fusible destiné à protéger le président, tant cette fonction reste fragile et révocable. En demeurant Premier ministre dans une crise aussi complexe, Sonko risquait deux scénarios possibles :
1- Échouer dans les négociations avec le FMI, ce qui aurait pu provoquer une grave crise économique pour le pays ;
2- Ou trahir ses convictions en négociant avec le FMI, ce qui priverait le Sénégal de la souveraineté économique promise par Sonko et imposerait probablement des politiques d’ajustement structurel obligeant l’État sénégalais à réduire les dépenses publiques, notamment les subventions dans le secteur social.
Dans les deux cas, le bilan politique aurait pu être très lourd pour un potentiel candidat à l’élection présidentielle de 2029.
Ainsi, en limogeant Sonko de son poste de Premier ministre, Dyomaye consoliderait son pouvoir tout en permettant une nouvelle responsabilité au sein du pouvoir en libérant ainsi Sonko d’un fardeau politique majeur. Le PASTEF préserverait ainsi l’un des éléments clés de sa structure politique afin de pérenniser le mouvement au pouvoir.
Pour Diomaye, cette redistribution des rôles présenterait également un avantage stratégique. Elle lui permettrait d’exercer pleinement l’autorité présidentielle sans apparaître en concurrence permanente avec la personnalité politique la plus influente du mouvement.
Dans ses nouvelles fonctions de président de l’Assemblée nationale, Sonko devient le deuxième homme fort du pays, capable de co-diriger avec l’exécutif sans pour autant porter directement le poids du bilan gouvernemental. Il a alors les mains plus libres : si l’administration échoue, il pourrait prendre ses distances ; si, au contraire, malgré les difficultés héritées de l’ère Macky Sall, l’administration réussit, Sonko pourrait récupérer politiquement une partie de ce succès en mettant en avant son rôle institutionnel à l’Assemblée nationale.
Au fond, le limogeage de Sonko ne doit pas nécessairement être interprété comme la preuve d’une rupture irréversible entre les deux hommes. Il pourrait également s’agir d’une redistribution stratégique des rôles destinée à préserver à la fois la stabilité du pouvoir, l’avenir politique de Sonko et la pérennité du projet porté par le PASTEF. Faute d’éléments décisifs, aucune hypothèse ne peut être tenue pour certaine. Mais réduire cet événement à une simple trahison pourrait être aussi réducteur que d’y voir une parfaite entente stratégique. Comme souvent en politique, la réalité pourrait se situer quelque part entre les deux.

