Une nation qui semble déterminée à transformer chacune de ses opportunités en crise
Il existe des peuples qui se battent contre des ennemis extérieurs. D’autres affrontent des guerres, des embargos ou des catastrophes naturelles qui compromettent leur développement. Haïti, elle, semble engagée depuis plusieurs décennies dans une lutte plus étrange et plus destructrice : une lutte contre elle-même. À force de mauvais choix, d’improvisations permanentes, de calculs mesquins et d’aveuglements collectifs, le pays donne parfois l’impression d’être devenu son propre adversaire. Chaque fois qu’une porte s’entrouvre, quelqu’un trouve le moyen de la refermer. Chaque fois qu’une possibilité de redressement apparaît, les querelles politiques, les intérêts particuliers ou l’absence de vision nationale viennent l’étouffer.
L’épuisement d’Haïti ne provient pas uniquement de la pauvreté ou de l’insécurité. Il provient d’abord de la répétition des mêmes erreurs. Depuis des décennies, les gouvernements changent, les constitutions sont contestées, les accords politiques se succèdent, les slogans se renouvellent, mais les problèmes demeurent pratiquement identiques. Les dirigeants accusent leurs prédécesseurs, les opposants accusent les gouvernants, les institutions se rejettent mutuellement la responsabilité du désastre, pendant que la population assiste, impuissante, à l’effondrement progressif de l’autorité publique.
La République des ambitions personnelles
Le drame haïtien réside aussi dans la petitesse des ambitions de ceux qui prétendent conduire le destin national. Alors que le pays traverse l’une des plus graves crises de son histoire contemporaine, une bonne partie de la classe politique semble davantage préoccupée par le partage du pouvoir que par l’exercice du pouvoir lui-même. Les discussions portent souvent sur les postes à occuper, les équilibres à préserver et les privilèges à distribuer, alors que les questions fondamentales demeurent sans réponse : comment restaurer la sécurité ? Comment relancer l’économie ? Comment reconstruire les institutions ? Comment redonner confiance à la jeunesse ?
À écouter certains acteurs, on croirait que le principal problème du pays est de savoir qui dirigera la transition, alors que des milliers de citoyens ne savent même pas s’ils pourront traverser leur quartier en sécurité. Le fossé entre les préoccupations des élites et celles du peuple n’a jamais été aussi profond. Pendant que les dirigeants négocient, les familles fuient. Pendant que les partis calculent, les commerçants ferment. Pendant que les responsables se disputent les responsabilités, la nation continue de perdre du terrain.
Un État qui recule pendant que les gangs avancent
L’une des images les plus frappantes de cette fatigue nationale est la progression continue des groupes armés. À mesure que l’État recule, les gangs avancent. Là où l’autorité publique devrait imposer la loi, d’autres imposent la peur. Là où devraient fonctionner les institutions, s’installent des systèmes parallèles fondés sur la violence et l’intimidation.
Cette situation n’est pas seulement le résultat de la criminalité. Elle est aussi la conséquence directe d’années de faiblesse institutionnelle, de compromissions politiques et d’absence de décisions courageuses. Les gangs prospèrent rarement dans les États forts. Ils prospèrent dans les États qui hésitent, qui ferment les yeux ou qui renoncent à exercer leur autorité. Aujourd’hui, ce ne sont plus seulement des quartiers qui sont menacés, mais l’idée même de la République.
Une économie qui survit grâce au sacrifice des autres
Pendant ce temps, l’économie nationale ressemble à un malade maintenu sous assistance permanente. Les transferts de la diaspora soutiennent des milliers de familles. L’économie informelle absorbe une grande partie de la population active. L’aide internationale compense certaines défaillances de l’État. Mais aucun pays ne construit durablement son avenir sur des mécanismes de survie.
Le plus inquiétant est que la jeunesse semble avoir perdu confiance dans les perspectives offertes par son propre pays. Le rêve national a progressivement été remplacé par le projet de départ. Les étudiants rêvent d’émigration, les professionnels cherchent des opportunités ailleurs et les entrepreneurs investissent avec prudence dans un environnement où l’incertitude est devenue la seule certitude. Chaque départ représente une perte pour la nation. Chaque cerveau qui s’en va est un rappel cruel de l’incapacité collective à créer des conditions favorables à la réussite.
Le peuple porte un poids qui n’est plus le sien
Depuis trop longtemps, les citoyens compensent les défaillances de leurs institutions. Ils financent eux-mêmes leur sécurité, leur santé, leur éducation et parfois même des services qui devraient relever de l’État. Ils continuent à travailler malgré les barrages, à commercer malgré les risques, à envoyer leurs enfants à l’école malgré les menaces. Cette résilience force l’admiration, mais elle révèle aussi une réalité troublante : le pays survit davantage grâce aux sacrifices de sa population que grâce à l’efficacité de ses dirigeants.
Or, aucun peuple ne peut porter éternellement sur ses épaules le poids d’un État défaillant. La résilience n’est pas une politique publique. Le courage n’est pas un programme de gouvernement. L’endurance populaire ne peut pas remplacer les institutions.
La fatigue d’une nation
Le plus grand danger qui menace Haïti aujourd’hui n’est peut-être ni la violence ni la pauvreté. Le plus grand danger est la fatigue. La fatigue de croire aux promesses. La fatigue d’attendre des changements qui n’arrivent jamais. La fatigue de voir les mêmes erreurs se répéter sous des visages différents. La fatigue d’espérer.
Car lorsqu’un peuple cesse de croire à la possibilité du changement, lorsqu’une jeunesse ne voit son avenir qu’à l’étranger, lorsqu’une société finit par considérer l’anormal comme normal, alors la crise devient plus profonde que toutes les autres. Elle cesse d’être politique ou économique pour devenir morale et nationale.
Haïti n’est pas condamnée par son histoire. Elle n’est pas condamnée par sa géographie. Elle n’est pas condamnée par un manque de ressources humaines. Elle est surtout menacée par l’incapacité de ses élites à comprendre que le pays ne pourra pas éternellement survivre à ses propres erreurs. Car une nation peut résister longtemps à ses ennemis. Elle résiste beaucoup moins longtemps lorsqu’elle devient elle-même la source de son propre épuisement.
Reynoldson MOMPOINT
Avocat
Communicateur Social
Journaliste
mompointreynoldson@gmail.com
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