Certains pouvoirs s’effondrent dans le bruit et la fureur. D’autres s’évaporent lentement, presque proprement, comme une flaque sous un soleil de plomb.
Alix Didier Fils-Aimé appartient à cette seconde catégorie. Premier ministre, chef d’État de facto, homme seul à la barre d’un navire dont la coque est à moitié dévorée par les rats. Il gouverne. Ou plutôt : il occupe. Ce qui n’est pas tout à fait la même chose.
Depuis le 7 février 2026, date à laquelle le Conseil Présidentiel de Transition a rendu l’âme dans l’indifférence générale, Haïti est officiellement entre ses mains. Un pays sans président, sans parlement, sans élections depuis dix ans, où les gangs contrôlent 90 % de Port-au-Prince. La communauté internationale (Washington en tête, flanquée de la CARICOM et d’une ONU aux résolutions aussi nombreuses qu’inefficaces) a décidé que Fils-Aimé était l’homme de la situation. Ce qui, dans la bouche des diplomates, signifie généralement : l’homme le moins mauvais d’une liste désespérante.
On lui a donc fabriqué un socle de légitimité. Le « Pacte national pour la stabilité et l’organisation des élections » (ce beau titre qui sonne comme les actes notariés d’un pays en faillite) a été signé en grande pompe le 21 février à l’hôtel Kinam. Les partis ont fait la queue. Fanmi Lavalas, le PHTK, des dizaines d’autres. C’était, dit-on, un « choix de responsabilité ». L’histoire haïtienne est pavée de ces choix-là.
Trois mois. Il a fallu trois mois pour que la lune de miel tourne au vinaigre.
Le 20 mai dernier, les signataires de ce même Pacte avaient convoqué le chef du gouvernement pour dresser le bilan des cent premiers jours. Cent jours — le délai symbolique que la tradition républicaine accorde aux nouveaux venus pour faire leurs preuves. Fils-Aimé n’est pas venu. Son secrétariat avait pourtant accusé réception de l’invitation. Mais l’homme avait, semble-t-il, autre chose à faire que de rendre des comptes à ceux qui l’ont fait roi.
Pour Marie Denise Claude, signataire du Pacte et dirigeante politique, c’est un « affront ». Le mot est juste. Mais il dit davantage qu’une impolitesse protocolaire. Il dit l’arrogance ordinaire du pouvoir sans contrepoids. Il dit un Premier ministre qui a compris (trop vite, trop bien) que ses alliés n’ont nulle part où aller.
Car c’est là le grand calcul de Fils-Aimé, et il n’est pas stupide : ceux qui l’ont soutenu ne peuvent pas se permettre de le lâcher sans plonger eux-mêmes dans le vide. La FUSION des Sociaux-Démocrates avait pourtant prévenu dès le 24 février : le maintien du Premier ministre n’était que « la moins mauvaise solution à l’impasse ». Blanc-seing refusé, conditions posées, surveillance annoncée. En mai, le même parti lui écrit à nouveau — cette fois pour lui signaler que « les actes de terrorisme se multiplient », que la sécurité « continue de se dégrader », que les perspectives électorales s’évanouissent. Une lettre d’alerte. Ou de rupture annoncée.
Le colonel Himmler Rébu, lui, n’avait pas attendu. Son parti, le GREH, avait dit tout haut en mars ce que beaucoup pensent tout bas : le Pacte est « déjà violé ». L’organe de suivi censé veiller sur les engagements du gouvernement ? Une « pâle caricature ». L’article 26 ? Bafoué dès les premiers jours. Rébu n’est pas un ennemi — ou du moins ne l’était pas. Il est de ces hommes qui arrivent trop tôt dans les réunions, lisent les contrats jusqu’à la dernière virgule, et ne pardonnent pas qu’on leur mente avec des clauses.
Il faudrait, pour comprendre la mécanique de cette décomposition, se souvenir que le Pacte portait en lui-même le germe de sa propre fragilité. Le document, fort élégamment rédigé, avait omis une précision fondamentale : la date de fin du mandat de Fils-Aimé. Un oubli ? Certainement pas. Un blanc-seing habillé en accord politique. Les signataires ont cédé là-dessus. Et ils le savent. C’est pourquoi leur colère est aussi celle de gens qui ont été dupes — et qui ne veulent pas l’admettre trop vite.
Pendant ce temps, le processus électoral, raison d’être officielle de toute cette construction, patine dans la boue. Le Conseil électoral provisoire a présenté un budget de 250 millions de dollars pour organiser les élections. Fils-Aimé a trouvé ça « absurde ». Il a refusé. Le CEP a révisé. Le Premier ministre « n’est toujours pas satisfait ». Les candidatures devaient être enregistrées en avril. Puis en mai. On attend encore. Et pendant qu’on attend, certains — dans les couloirs et dans la presse — commencent à prononcer un nom maudit : Ariel Henry. Son prédécesseur. L’homme qui gouvernait seul, sans élections, sans légitimité, et qui finissait les nuits à regarder les gangs grignoter son pays.
L’Histoire haïtienne a le goût de la répétition.
Fils-Aimé n’est pas Henry. Il est plus habile, plus présentable, plus acceptable pour Washington. Mais il gouverne dans les mêmes décombres, avec les mêmes illusions instrumentales et les mêmes alliés en train de vérifier discrètement la distance jusqu’à la sortie de secours. Le soutien américain — Marco Rubio a dit « l’importance » de son maintien — est un parapluie utile. Mais les parapluies ne font pas les récoltes.
Ce qui se joue à Port-au-Prince en ce moment n’est pas un simple accroc dans une transition. C’est l’épuisement d’un modèle — celui de la gouvernance par procuration, soutenue de l’extérieur, tolérée de l’intérieur, et jamais vraiment voulue par personne. Les signataires du Pacte ont apposé leur nom sur un document. Ils n’ont jamais dit qu’ils croyaient en lui. Rénald Lubérice l’avait dit noir sur blanc : « Notre signature n’est pas un blanc-seing. » Traduction : nous sommes là, mais ne comptez pas sur nous pour mourir avec vous.
Haïti mérite mieux que des dirigeants que l’on tolère. Elle mérite des dirigeants que l’on choisit. Mais pour choisir, il faut voter. Et pour voter, il faut vivre. Et pour vivre, il faut une sécurité que personne, depuis des années, n’est parvenu à rétablir.
Alix Didier Fils-Aimé gouverne un pays réel avec un pouvoir fictif. La corde sur laquelle il marche n’est pas raide — elle est en train de s’effilocher. Et personne, dans ce Pétion-Ville des grandes déclarations et des hôtels vides de gouvernement, n’a encore décidé à quel moment il faudra le dire à voix haute.
Lyndd J. Jasmin

