Monsieur le Premier ministre, son excellence Alix Didier Fils-Aimé,
A travers toutes les sociétés du monde, il est établi que le premier devoir de l’homme d’État est de servir la nation par et pour laquelle il a été constitué. Il n’a pas à agir au profit de ses intérêts ou à la solde de ceux de ses clans, dès lors qu’il est investi de cette autorité dont la légitimité est conditionnellement liée à sa mission, laquelle doit être sainement guidée par les valeurs d’intégrité, d’humanisme, de patriotisme, de leadership, de vision et de transparence. Aussi imprudent soit-il, un dirigeant politique ne saurait s’élever au-dessus des institutions et s’approprier l’espace étatique au titre d’un patrimoine familial.
A cet égard, M. Didier, votre fonction, faut-il vous le rappeler, ne vous confère pas le droit de disposer de la gestion du pouvoir au gré de vos convenances. Il ne s’agit pas d’un héritage et les privilèges y afférents ne sont pas éternels. Un dirigeant doit être un serviteur dévoué et non un opportuniste qui ne pense qu’à s’enivrer des délices d’une vie d’opulence. Cela ne m’importe guère que vous soyez broyé par les mécanismes d’un système politique aussi vieux que l’État haïtien lui-même. La nation veut juste savoir si vous avez été nommé pour satisfaire les fantasmes et l’avidité des secteurs qui vous ont faufilé jusqu’ici ou pour vous mettre au service d’Haïti ? Êtes-vous préoccupé par ce que veulent les soi-disant amis d’Haïti ou par le sort des milliers de vos concitoyens errant dans la pauvreté, l’insécurité et le désespoir ? A quoi servirait-il à un dirigeant politique d’entasser des richesses au nom d’une nation dont la survie est remise à l’incertitude ?
Alors que le pays se balance au bord du précipice, les efforts de l’État devraient essentiellement se concentrer sur le rétablissement de la sécurité publique, de la confiance populaire et sur la relance économique, plutôt que sur les seules stratégies de conservation du pouvoir, sous couvert d’une politique de superficialité. Je ne connais pas de pays où le bilan d’un homme d’État se mesure à l’aune du nombre de conseils des ministres organisés, de nominations politiques effectuées et de voyages touristiques à l’étranger. Or, vous avez pris vos fonctions comme Premier ministre depuis le 11 novembre 2024 et vous vous êtes accaparé seul le pouvoir à partir du 7 févier 2026, suite au départ du CPT – les jouisseurs de nulle part. Jusqu’à présent, la situation reste inchangée et notre déliquescence se poursuit.
Dans un monde dynamique aux défis croissants, tout État responsable cherche non seulement à se doter de vrais décideurs d’aujourd’hui, mais également et surtout à construire les véritables bâtisseurs de demain en vue des perspectives de prospérité. Toutefois, chez nous, la poursuite à l’aveugle du gain personnel, la prédominance du clientélisme et la primauté de la culture de l’instant estompent tout idéal de bien-être commun et de vision prospective. On se contente de se déchirer pour des miettes sous le voile charmant d’une politique du faire semblant. On ne sait pas toujours quoi faire du présent. Ainsi, la jeunesse haïtienne est condamnée à vivre dans le confinement du désespoir. Cette terre lui devient étrangère et elle n’espère la fierté et la réussite qu’ailleurs. Je me suis alors demandé comment un homme qui a juré par-devant toute une nation, peut oser en tant que garant de la souveraineté nationale, se permettre d’être une simple marionnette. Les discours des hommes politiques haïtiens ne sont que des mises en scène de la misère du peuple et des scénarios maquillés qui font la promotion de la banalité du mal. Si l’on se fie à leurs paroles, il semble qu’ils se prononcent contre la pauvreté et l’insécurité ; mais en réalité, ils se battent contre les pauvres et représentent un facteur d’insécurité pour le pays.
Au vu et au su des circonstances qui vous ont engendré, je ne m’attendais pas à autre chose de vous et je ne pense pas que vous y croyiez tout aussi bien. Pourtant, osez-vous clamer le changement. L’audace et la diversion ne cachent plus les iniquités de l’État ; elles révèlent bien au contraire sa nullité et sa faiblesse. Gardez-vous des jeux de cirque des aliénés politiques de votre cour dont les hymnes sont à la mesure de leurs butins ; le règne de l’impunité n’est pas ad vitam aeternam. Tôt ou tard, la nation haïtienne demandera des comptes, et tous les complices de sa tragédie comparaîtront devant le tribunal populaire pour répondre de leurs actes. À force de garder le pouvoir, vous parvenez à créer l’illusion de l’intérêt général au nom d’une démocratie de façade. Et, pour l’achat de la paix sociale, sont exposés sur vos comptoirs les pouvoirs de l’État. Mais au creux de ce silence malveillant résonnent davantage les indignations et les tourments du peuple haïtien. Soyez honnête, M. le Premier ministre, dix-huit mois et quelques jours plus tard, qu’avez-vous concrètement réalisé pour Haïti ? En ce qui concerne le pays que vous croyez diriger, en quoi êtes-vous d’une quelconque utilité ? En fin de compte, agissez-vous en qualité de Premier ministre ou comme un simple gardien temporaire de ce désastre national ?
Ouanaminthe, le mardi 20 mai 2026
Serge BERNARD,
Sociologue & masterant en Droit international des droits humains

