par Hancy PIERRE
La décentralisation consacrée par la Constitution haïtienne de 1987 est le produit d’une longue tradition de luttes du peuple haïtien, et ce, depuis Sonthonax en 1793. Certaines fois, le principe de décentralisation et de participation citoyenne est mis en veilleuse ; dans d’autres cas, il est amputé de sens, voire détourné de son essence. La fixation du prix du carburant par la collectivité des Cayes, parallèlement aux dispositions de l’État central, constitue une grande préoccupation.
« Réunis au parquet des Cayes avec les autorités locales, notamment le commissaire du gouvernement, la mairie et la Police nationale d’Haïti (PNH), les responsables de stations d’essence ont expliqué qu’ils ne pouvaient pas respecter les prix fixés par l’État en raison des coûts élevés liés à l’approvisionnement », a rapporté Le Nouvelliste du 2 avril 2026.
Les contrastes sont énormes : alors qu’en 1983, soit en pleine dictature, la commune a été définie comme une entité dotée d’autonomie, de nouvelles dispositions remettent ce statut en question dans la pratique. Quand ce n’est pas une déformation de la décentralisation, comme dans les cas de délocalisation du carnaval national, c’est une maladresse dans son application.
Pour revenir aux décisions prises par la délégation, le parquet, la mairie et des associations de la société civile concernant la fixation de nouveaux tarifs des produits pétroliers, tout renvoie à une confusion dans les prérogatives entre l’État central et les collectivités territoriales. Il est un fait que ce problème met à nu l’effritement de l’État, incapable d’assurer le strict contrôle de son territoire.
En effet, des entités souterraines rançonnent la population à travers le fonctionnement de postes de péage irréguliers, administrés par des agents et soldats à la solde de caïds. Ce phénomène est préjudiciable à la bonne marche de l’État, incapable de faire valoir son autorité, pourtant conférée par la volonté générale du peuple. Cet atout essentiel, qui fonde la puissance de l’État, lui fait aujourd’hui défaut.
La crise de légitimité et le ballotage de la souveraineté de l’État constituent une porte d’entrée à des menaces sécuritaires, notamment la montée en puissance des caïds. Ce sont ces derniers qui tentent de se substituer à l’État dans certaines collectivités locales de la zone métropolitaine de Port-au-Prince.
Érigés en pouvoir invisible, ces groupes sont parfois perçus, à tort ou à raison, comme étant liés aux pouvoirs publics. Ils font la loi comme s’ils avaient conquis un territoire assimilé à une jungle. Certains caïds s’érigent en « juges » pour régler des litiges au sein de la communauté. Ils assureraient même la correction des enfants en fugue, tout en réprouvant paradoxalement la violence parentale. Ils distribuent des miettes issues du rançonnement et de l’économie criminelle. Nous nous limitons à ces aspects pour illustrer le détournement et le glissement du pouvoir vers des sphères mafieuses déterminantes.
« Le commissaire du gouvernement, Pierre Wilner Dormevil, a indiqué que cette rencontre visait à prévenir d’éventuelles tensions sociales. “Les commerçants ont montré qu’ils étaient déficitaires, notamment en raison des dépenses liées au transport, aux paiements informels et à l’insécurité”, a-t-il précisé. »
Dans le cas de la fixation des prix du carburant dans la commune des Cayes, il s’agit d’un raisonnement biaisé, relevant d’un faux dilemme. Certes, on peut prendre en compte les revendications des différents secteurs, qui affirment supporter des coûts additionnels pour le transport du carburant. Ils doivent notamment recourir au transport maritime et négocier avec des caïds pour autoriser le passage depuis les terminaux de Varreux ou de Thor, à Carrefour, jusqu’au port.
Ordinairement, les prix varient d’un fournisseur à un autre, profitant de l’incapacité des instances de régulation à imposer un cadre strict.
Certes, peu peuvent nier cette réalité en cherchant à comprendre la fixation d’un tarif différent de celui établi par l’État central. Mais cela signifie aussi que les parties ont, de facto, cautionné le rançonnement de la population, ce qui devrait entraîner des sanctions pénales de la part des pouvoirs publics.
L’initiative locale constitue un revers pour les procédures de décentralisation. Elle traduit un faux pas dans l’application de ce principe. Les mêmes autorités locales, associées à certains secteurs de la société civile, n’ont pas fait preuve de créativité ni d’engagement pour gérer les affaires locales et impliquer la population dans les décisions relatives au développement territorial.
Par ailleurs, il n’y a pas d’exigence claire concernant le retour des prélèvements effectués sur la collectivité locale, comme c’est le cas pour le Fonds de Gestion et de Développement des Collectivités Territoriales (FGDCT) ou pour la Contribution Foncière des Propriétés Bâties (CFPB).
De plus, nous constatons souvent que les autorités locales adoptent une posture attentiste, attendant l’intervention du pouvoir central. Or, certaines prérogatives relèvent clairement des collectivités territoriales, tandis que d’autres incombent à l’État central, indépendamment des dynamiques de coopération décentralisée.
Ce type d’initiative brouille les rôles et tend à émietter l’État central dans ses fonctions régaliennes, notamment en matière de souveraineté politique, territoriale et financière.
Références bibliographiques :
- Jean Rénol Élie, Participation, décentralisation, collectivités territoriales en Haïti. Travail législatif et décisions administratives depuis 1987, L’Imprimeur II, Port-au-Prince, mars 2008, 277 p.
- Hancy Pierre, « Haïti, séisme et humanitaire : la décentralisation sous les décombres », HPN, après le séisme du 14 août 2021.
- Hancy Pierre, « Décentralisation et participation citoyenne, un projet politique sous les décombres des pouvoirs autoritaires en Haïti », Le National, 5 avril 2023.
- Hancy Pierre, « Haïti – Le Conseil Présidentiel de Transition et la décentralisation mort-née », Rezo Nodwes, 15 mai 2024.
- Hancy Pierre, « Quel rôle peuvent jouer les collectivités territoriales dans la résolution de la violence en Haïti », Le National, 26 mars 2025.
- Jordany Junior Verdieu, « Les commerçants des Cayes fixent à 800 gourdes le gallon de la gazoline et à 900 gourdes le diesel », Le Nouvelliste, 2 avril 2026.

