8 avril 2026
Robert Lodimus :  »Il faut sauver Carthage », 2e partie
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Robert Lodimus :  »Il faut sauver Carthage », 2e partie


Il faut sauver Carthage


Deuxième partie


La France n’a jamais oublié sa défaite à Vertières


«… Les crimes de ceux qui mènent ne sont pas la faute de ceux qui sont menés ; les gouvernements sont quelquefois des bandits, les peuples jamais [1]. »
(Victor Hugo)

 Depuis l’assassinat du fondateur de la patrie, les masses populaires haïtiennes s’enfoncent dans le sable de la déchéance. L’historien Philippe Girard [2] explique : « La nouvelle Haïti, libérée du carcan colonial français, mais pas de celui du travail forcé, était née. » Les Haïtiens ne sont pas non plus libérés de la pauvreté extrême. Les puissances néocolonialistes les regardent disparaître lentement, sans les secourir. Les bras croisés derrière le dos, comme l’empereur Napoléon Bonaparte, elles observent un peuple, qu’elles qualifient d’effronté pour son passé historique brave et hardi, un pays qu’elles ont maudit –  comme Canaan le fils de Cham le fut par son grand-père Noé – qui descend vertigineusement dans les profondeurs nébuleuses de l’abîme. Elles attendent, comme le chasseur qui guette sa proie, l’année, le mois, la semaine, le jour, l’heure, la minute, la seconde décisive de l’instant fatidique. Comme les Romains qui voulaient rapidement en finir avec Carthage, les impérialistes occidentaux s’apprêtent à embrunir le ciel de l’histoire universelle d’un autre « démocide » planifié. Ils attendent patiemment. Le plan est diabolique. Le projet : encore plus lugubre qu’un cimetière. Le coup d’envoi de la course, pour la reconquête de la colonie la plus prospère de la Caraïbe, riche en produits miniers de toutes sortes, a été donné le lendemain même du discours enflammant prononcé par l’empereur, à l’occasion de la proclamation de l’indépendance d’Haïti. Ses convictions solides, fermes et inébranlables infusaient et sacralisaient chaque mot de son discours : « Jurons à l’univers entier, à la postérité, à nous-mêmes, de renoncer à jamais à la France et de mourir plutôt que de vivre sous sa domination ; de combattre jusqu’au dernier soupir pour l’Indépendance de notre pays [3]. »
 Les barbares européens ne sont jamais parvenus à surmonter cette nostalgie  de l’or, du café, du cacao… : ces denrées qui ont enrichi l’Espagne, la France, l’Angleterre… Et en ce 21ème siècle, il faut y ajouter la bauxite, l’aluminium, le pétrole, l’uranium, l’iridium, le plutonium, et d’autres matières précieuses convoitées par « la horde des salopards [4]». Un proverbe des populations d’origine amazighe souligne : « L'homme puissant est souvent sans cœur, l'homme bon est souvent sans puissance ». C’est exactement le cas du pays des Haïtiens par rapport aux États délinquants qui l’assaillent, qui le mutilent, qui le traitent comme une plante parasite, de la manière d’un arbre encombrant dressé aux abords du chemin, qu’il faut émonder, avant de  le couper, de le  détruire  jusqu’aux  racines. 
 Nous avons écrit dans notre ouvrage « Les tigres sont encore lâchés », parus en 2017 :
 « Le commissaire français Léger-Félicité Sonthonax déclara en 1791 : « Les terres de Saint-Domingue doivent appartenir aux Noirs. Ils les ont acquises à la sueur de leurs fronts… » Aujourd’hui, nous remplaçons nous-mêmes « à la sueur de leurs fronts » par « à  la pointe de leurs baïonnettes ». Les esclaves n’ont pas négocié leur « Liberté ». Ils se sont affranchis eux-mêmes, avec leurs canons et leurs fusils. Les Africains d’Haïti sont différents des autres peuples colonisés. Ils combattirent la France et ils gagnèrent leur Liberté, leur Indépendance et leur Souveraineté. Paris considère la victoire des esclaves africains comme une insulte gravissime et inabsolvable. C’est donc, pour l’Élysée, un péché mortel! » 
 La France n’a jamais accepté la défaite qu’elle a subie le 18 novembre 1803 à Vertières. Après la capitulation de Rochambeau, Jean-Jacques Dessalines  extermina beaucoup de colons français qui n’avaient pas eu le temps de quitter le territoire. Selon le chef triomphateur des insurgés, leur présence aurait pu représenter une menace pour la sécurité des citoyens nouvellement libérés des tortures et des brutalités du colonialisme assassin et amoral. Après tout, ces bourreaux n’avaient pas leur place au sein de l’État naissant. Et quel rôle allait-il y jouer, si ce ne fut de compromettre les efforts des indigènes pour la construction d’un pays fort, prospère et progressiste, au sens de la souveraineté, de l’indépendance et de l’autodétermination? 
 Le fondateur de la patrie, Jean-Jacques Dessalines, avait prévu déjà à cette époque que les colonisateurs et leurs héritiers allaient tout tenter pour semer la division, engendrer la décadence, causer la dégradation, provoquer la détérioration de la société post-esclavagiste. Et, malheureusement, c’est ce qu’ils ont réussi à faire après l’assassinat de l’empereur, en utilisant les bras des Ganelon, les fusils des Conzé, les poignards des Pausanias d'Orestide, c’est-à-dire avec la complicité crapuleuse et mortifère des traîtres antipatriotes. Les politicards de Port-au-Prince passent leur temps à s’entredéchirer pour le pouvoir, et négligent les facteurs d’haïtianophobie qui constituent la première cause de la gélification du progrès social et de l’avancement économique de la patrie dessalienne descendue à son plus bas niveau depuis plus de deux cents ans. La République d’Haïti, en tant que « première Nation noire et indépendante du monde », n’est jamais arrivée à prendre véritablement son envol. Et les causes, qui ne sont pas dues complètement à un manque d’ambition économique, politique et sociale –  comme nous l’avons expliqué à multiples reprises – sont majeures. 

Tout d’abord
La « Double Dette » de l’indépendance, à notre humble avis, demeure le frein le plus dévastateur. En 1825, sous la pression navale française, Haïti accepte de verser 150 millions de francs-or pour indemniser les anciens colons. Ce montant initial représentait environ dix fois les recettes annuelles du pays. Bien que réduite à 90 millions en 1838, la somme restait disproportionnée par rapport aux capacités productives d’une économie dévastée par la guerre. Pour honorer les premières tranches, Haïti a dû contracter des emprunts auprès de banques françaises.
Ce cycle de refinancement a généré des intérêts usuriers, transformant une indemnité ponctuelle en une rente perpétuelle pour le secteur financier étranger.
L’impact le plus profond réside dans l’absence d’investissement public. Pendant plus d’un siècle, Haïti a consacré entre 50 % et 80 % de ses revenus douaniers au service de cette dette. Ces fonds, s’ils avaient été conservés, auraient pu être utilisés pour la construction d’un réseau routier, de ports et de centrales électriques : infrastructures indispensables à l’industrialisation. L’impossibilité de financer un système éducatif et de santé publique robuste a maintenu une large partie de la population dans la précarité, limitant ainsi la productivité nationale sur le long terme.

Ensuite
La nécessité de rembourser la dette a servi de prétexte à des ingérences constantes, notamment l’occupation américaine de 1915-1934, qui dépossédait l’État haïtien de sa souveraineté monétaire. Les États-Unis ont justifié leur intervention par la protection des intérêts de la France et des leurs. Ils se sont emparés des réserves d’or du pays et ils ont prolongé les remboursements jusqu’en1947. En peu de mots, la dette de 1825 n’était pas qu’une simple transaction financière, mais encore un outil de coercition géopolitique. En amputant systématiquement le capital nécessaire à l’accumulation de richesse, les États-Unis et la France ont condamné Haïti à une trajectoire de pauvreté structurelle. Ce précédent historique nourrit aujourd’hui les débats sur la « dette odieuse » et les revendications internationales pour une justice réparatrice. Environ 80 % des revenus nationaux ont été consacrés, comme nous l’avons mentionné précédemment, au remboursement de cette « rançon » pendant plus d’un siècle, privant le pays d’investissements essentiels dans les secteurs de l’éducation et de la santé. Le dernier centime n’a été versé qu’en 1947.

Finalement
Craignant un retour des Français, les dirigeants haïtiens, il faut le signaler également, ont investi des sommes colossales dans des fortifications militaires et le maintien d’une armée permanente, au lieu de développer l’économie civile.
Pour toutes les raisons évoquées, et bien d’autres, l’avion de la « Révolution » n’a pas pu décoller selon les attentes de la grande insurrection saint-dominguoise. Il a roulé sur la piste et il s’est arrêté, à la grande déception des indigènes. La haine des anciens « maîtres d’esclaves » parviendra-t-elle vraiment à clouer les Haïtiens au pilori des populations « carthagisées », dont on ne parle même plus aujourd’hui, sinon que très peu?
Cependant, il ne faut pas mettre tous les « Blancs » dans le même panier de négrophobisme. Nous pensons spécialement à ce grand citoyen des États-Unis, John Brown, qui souleva en 1859 les esclaves de Virginie contre leurs maîtres. La révolte échoua. Il y laissa sa vie pour cette bonne cause. Blessé, arrêté, jugé et condamné à mort, il donna à l’humanité un bel exemple de générosité, de courage, de solidarité et d’équité. Ses deux enfants partagèrent son sort. Cela s’appelle : mourir pour la défense de la dignité humaine. Le célèbre romancier Victor Hugo [5] adressa le 2 décembre 1859 une lettre émouvante aux États-Unis dans laquelle il rendit un vibrant hommage au héros antiesclavagiste, assassiné avec ses proches, parce qu’il se révéla contre le « Mal absolu ». John Brown milita aussi contre la peine capitale. Victor Hugo, lui-même un abolitionniste convaincu, décrivit le procès bâclé qui conduisit John Brown à l’échafaud :
« John Brown, sur un lit de sangle, avec six blessures mal fermées, un coup de feu au bras, un aux reins, deux à la poitrine, deux à la tête, entendant à peine, saignant à travers son matelas, les ombres de ses deux fils morts près de lui ; ses quatre coaccusés, blessés, se traînant à ses côtés, Stephens avec quatre coups de sabre ; la « justice » pressée et passant outre ; un attorney Hunter qui veut aller vite, un juge Parker qui y consent, les débats tronqués, presque tous délais refusés, production de pièces fausses ou mutilées, les témoins à décharge écartés, la défense entravée, deux canons chargés à mitraille dans la cour du tribunal, ordre aux geôliers de fusiller les accusés si l’on tente de les enlever, quarante minutes de délibération, trois condamnations à mort. J’affirme sur l’honneur que cela ne s’est point passé en Turquie, mais en Amérique. »
L’homme d’État conclut sa lettre mémorable : « Oui, que l’Amérique le sache et y songe, il y a quelque chose de plus effrayant que Caïn tuant Abel, c’est Washington tuant Spartacus. »
Des intellectuels haïtiens à Paris remercièrent Victor Hugo d’avoir pris fait et cause pour le martyr John Brown qui accepta de donner sa vie pour la Justice et la Liberté.
Le « haillonnement » progressif de la Nation haïtienne a été pensé, planifié et organisé. Et les conditions objectives de son auto-émancipation sociale, politique et économique ne sont pas tout à fait réunies. Il faut que les intellectuels avant-gardistes arrivent dans un premier temps à former la conscience du prolétariat national, et à l’élever ensuite à la hauteur de la définition que lui ont donnée les philosophes de l’idéologie marxienne : une classe qui est consciente de ses conditions d’exploitation et qui s’organise de manière efficace pour changer la dure et décevante réalité.
Réaliser une « Révolution » n’est pas l’œuvre vantarde de « divagation verbale » ou de « déconnage scriptural ». Lorsqu’il s’agit de lutte révolutionnaire, c’est comme le révèlent les Écritures : beaucoup d’appelés, peu d’élus. Il n’existe pas des centaines de Spartacus, de Jeanne d’Arc, de Dessalines, de Marie-Jeanne Lamartinière, de Sanite Belair, de Péralte, de Batraville, de Mao, de Lénine, de Castro, de Melba Hernandez, de Celia Sanchez, de Guevara, de Sankara, de Chavez, de Kadhafi,… dans le monde. C’est pour cela que ces personnalités politiques extraordinaires occupent une place prestigieuse dans l’historiographie internationale.
Les États néolibéralistes veulent anéantir le peuple haïtien. Ils n’ont aucune intention, aucune volonté de l’aider à surmonter les obstacles de la misère, les problèmes du sous-développement chronique. Leurs sentiments de cruauté, comme Scipion à l’égard de Carthage, Hitler envers les Juifs, Netanyahu par rapport aux Palestiniens, Suharto pour les habitants du Timor Oriental, n’ont point de limite. Ce qui est révoltant et inacceptable, c’est le fait que ces « Cromwell » continuent à bénéficier de la collaboration inconditionnelle et honteuse des bourgeois compradors locaux. Les uns et les autres se sont associés dans un vaste projet de « misérabilisation » des masses urbaines et rurales. Cela se fait dans le cadre du « complot secret » de décimation de la population haïtienne. Pas le déverbal de « décimer » dans le sens utilisé par les Romains. Mais « exterminer ». Cette révélation n’est pas l’émanation d’un rêve agité et cauchemardesque.
Comme pour Carthage du temps des conquérants romains, Haïti reste et demeure une ombre grimaçante au tableau de l’honneur et de la gloire de Napoléon Bonaparte. Au même niveau, si ce n’est encore plus, que Waterloo. Car les esclaves africains, les grands vainqueurs du système esclavagiste de l’Europe, n’avaient pas de formation militaire scientifique, n’étaient pas équipés comme le général Gebhard Leberecht von Blücher, ses lieutenants et ses soldats qui défirent et humilièrent la France le 18 juin 1815. Le « crime » que le néocolonialisme reproche à Jean-Jacques Dessalines, Capois-la-Mort, Alexandre Pétion, Henri Christophe… revêt donc une importance particulière et grave aux yeux de la France, des États-Unis, du Canada… Il est impardonnable. Alors, l’État haïtien doit disparaître.

Considération anti-impérialiste
Le soulèvement révolutionnaire qui eut lieu à Saint-Domingue visait également à affaiblir l’économie des États esclavagistes. L’arrivée de Christophe Colomb en Amérique à la tête des mercenaires sanguinaires du roi Ferdinand et de la reine Isabelle dite la « catholique » permit à l’Espagne de hisser la bannière de ses richesses matérielles au mât de la Lydie du roi Crésus. Peu avant de décéder dans la gêne, Christophe Colomb déclara avec regret : « J’ai fait de l’Espagne, jadis pauvre, l’un des pays les plus riches de l’Europe. » En créant le premier État antiesclavagiste du monde, les Haïtiens ouvraient la voie à un mouvement démocratique mondial, où tous les individus oppressés entrevoyaient la nécessité de se regrouper, la primordialité de se révolter, l’impératif de combattre leurs bourreaux, et surtout l’éventualité d’en ressortir vainqueurs. Ils prouvèrent que « se libérer des chaînes de l’asservissement colonial » était tout à fait possible.
Ce que Spartacus n’avait pas réussi pour les esclaves et les gladiateurs de Rome, Jean-Jacques Dessalines l’accomplissait vaillamment et glorieusement. Spartacus aurait été sans doute le premier défenseur des droits de la femme et de l’homme humilié et bestialisé. Il mourut pour son grand idéal de Liberté. Dessalines ne se serait-il pas inscrit lui-même dans une logique de complémentarité, de matérialisation, d’accomplissement du rêve de Justice de l’esclave illustre et célèbre de Rome, crucifié par le général romain Marcus Licinius Crassus? Nous avons écrit dans l’ouvrage « Les Tigres sont encore lâchés » : « Les États-Unis et leurs alliés considèrent Haïti comme de la mauvaise herbe qu’il faut brûler [6]. » En remontant le cours des relations hypocrites entretenues par ces puissances avec ce peuple de la Caraïbe, fier, honnête, exploité et opprimé, cette déclaration sera facilement vérifiable.
Après janvier 1804, les esclaves qui entraient en rébellion contre leurs « maîtres », qu’ils étaient en Martinique ou en Guadeloupe, qu’ils se retrouvaient dans le Sud des États-Unis ou ailleurs, prenaient toujours comme référence les héros intrépides de la guerre de l’indépendance. Dessalines ouvrait les barrières du territoire national à tous les individus persécutés, écrasés par le surtravail dans les champs agricoles, qui étaient parvenus à fuir le système d’exploitation social, d’humiliation économique et de domination politique instauré par les « Attila » de l’Europe, qui ont pourtant le culot de revendiquer la paternité de la civilisation universelle.
Pour Albert Sarraut, « La colonisation n’a pas été un acte de civilisation, une volonté de civilisation. Elle a été un acte de force, de force intéressée. Les peuples qui recherchent, dans les continents lointains, des colonies et les appréhendent, ne songent d’abord qu’à eux-mêmes, ne travaillent que pour leur puissance, ne conquièrent que pour leur profit. Ils convoitent dans ces colonies des débouchés commerciaux ou des points d’appui politique. La colonisation n’est qu’une entreprise d’intérêt personnel, unilatérale, égoïste, accomplie par le plus fort sur le plus faible [7]. »
Le martiniquais Aimé Césaire ne conçoit pas différemment la soi-disant civilisation occidentale. Dans « Discours sur le colonialisme », le poète de la négritude fait remarquer : « Entre colonisateur et colonisé, il n’y a de place que pour la corvée, l’intimidation, la pression, la police, le vol, le viol, les cultures obligatoires, le mépris, la méfiance, la morgue, la suffisance, la muflerie, des élites décérébrées, des masses avilies [8]. »

Jean-Jacques Dessalines

 La République dessalienne symbolisait une « terre de Liberté ». Quiconque la foulait était libre. « Haine éternelle à la France », criait le fondateur de la nouvelle patrie indépendante et souveraine. La création de L’État haïtien était perçue par la France, l’Angleterre, l’Espagne, les États-Unis,… comme un mauvais exemple pour les colonies antillaises. Selon ces pays, un pareil acte pouvait produire un effet de dominos en Amérique. Et même sur d’autres continents où l’esclavage était pratiqué. Haïti apparaissait comme le catalyseur d’une vision sociétale construite avec le matériau solide de l’idéologie anticolonialiste. 
  Les révoltés de Saint-Domingue voulaient empêcher à la noblesse, au clergé des mégapoles racistes de continuer à battre leur beurre avec la sueur et le sang des Indiens dépossédés et des Africains expatriés, déportés arbitrairement. Ce peuple brave et hardi, dès 1791, et même bien avant, se révélait un ardent défenseur de la « démocratie », au sens le plus complet du concept. Et aussi, un combattant farouche de l’Occident prédateur, mercantile, vénal, égocentrique et génocidaire. En vertu de toutes les raisons évoquées, et de bien d’autres, avant même de naître, l’État dessalinien était déclaré anathème – comme le prophète Josué le fit pour la ville de Jéricho – par Napoléon Bonaparte et les supporteurs de l’esclavagisme assassin. 

Considération hégémonique
Hannibal a traversé les Alpes avec 100 000 soldats pour aller affronter les Romains en Italie, sur leurs propres territoires. Seulement le quart de ses hommes survécut à l’épreuve sauvage. Lui-même perdit un œil au cours du périple douloureux, dans les marais d’Étrurie. Son armée, renforcée par les Gaulois cisalpins, laissa 50 000 hommes du camp ennemi sur le champ de bataille. Néanmoins, cette victoire éclatante ne réussit pas, comme on l’a appris dans les livres d’histoire, à changer « la face du monde ». Car Rome réorganisa ses forces, vainquit à son tour Carthage et s’éleva en puissance et en gloire sur la planète. L’État carthaginois fut anéanti. Le territoire transformé en provinces de Rome devint l’Afrique. Les ambitions impérialistes d’Hannibal se heurtèrent contre les écueils d’une tragédie sanglante et mémorable.
Jean-Jacques Dessalines et les insurgés victorieux des troupes napoléoniennes avaient-ils la prétention de diriger un État impérialiste, à l’instar d’Hannibal et de ses lieutenants? Les Noirs libres et les Mulâtres étaient avant tout guidés par la volonté de vivre comme des créatures humaines qui pouvaient exercer leurs droits naturels sans crainte et sans menace. Ils avaient affronté la mort à la Ravine à couleuvres, à la Crête-à-Pierrot, à la Butte Charrier et à Vertières, dans le but essentiel de « débestialiser » leurs conditions de vie quotidienne. Cependant, pour survivre au triomphe de leur aventure guerrière, ils encourageaient les esclaves des colonies régionales à suivre les exemples de l’insurrection saint-domingoise. C’était, pour ainsi dire, une façon de consolider leur victoire et d’agrandir le cercle de leurs alliés dans la Caraïbe. Dessalines entretenait également le projet de la réunification de l’île fractionnée par l’Espagne et la France. Le président Boyer, après la mort de Pétion et de Christophe, les deux sécessionnistes, matérialisa le rêve de l’empereur. Là encore, il ne s’agissait pas pour l’État haïtien d’exercer une hégémonie sur la République dominicaine. Il l’avait fait dans l’esprit de protéger la jeune « révolution » contre toutes les tentations d’invasion qui seraient venues de la France, de l’Angleterre et de l’Espagne. Les héritiers de l’idéologie colonisatrice reprochent jusqu’à présent à Jean-Jacques Dessalines d’avoir ordonné le massacre des « Blancs » après la « capitulation honteuse » suivie de la « fuite classique » du reliquat du corps expéditionnaire confié au défunt général Leclerc, le beau-frère de l’empereur Napoléon, le Commode des Français. Thomas Madiou [9], dans « Histoire d’Haïti », répondit : « Les crimes commis sur nos frères par les colons, et plus tard par Rochambeau sont bien supérieurs en raffinement de cruauté à tout ce qui a été fait chez nous en 1804 [10].» Malgré tout, l’intellectuel plaidait pour le tissage d’une relation entre le nouvel État d’Haïti et la métropole française : « Aujourd’hui que les haines se sont éteintes, que les plaies de 1802 et de 1803 sont fermées, l’Haïtien doit vivre en bonne amitié avec la France dont le contact ne peut que développer les germes de civilisation qu’elle a déposés chez nous [11]. »
Nous avons écrit nous-mêmes dans « Pauvreté en Haïti et dans le reste du monde : Hara-kiri ou Révolution » :
« Avons-nous besoin de rappeler les cruautés, les horreurs et les abus attribués au « Code noir » de 1685 rédigé sous le règne de Louis XIV, les souffrances que cette « absurdité inqualifiable» a causées à des familles entièrement décimées, d’évoquer la honte que cette mesure afflictive et criminelle a répandue sur la face gênée, embarrassée de l’humanité? Chacun de nous serait capable, à sa façon, d’expliquer en détail quelques épisodes douloureux de l’histoire bouleversante de l’esclavage en Amérique et en Afrique. Les preuves de cette époque de brutalité inconcevable, de sauvagerie bestiale sont encore présentes dans la mémoire physique et psychologique des peuples qui en furent victimes, et qui le sont d’ailleurs jusqu’à présent. Il n’y a aucun doute que la traite négrière et l’esclavage ont laissé des séquelles importantes dans les anciennes colonies. Pour échapper aux razzias, éviter les risques de se faire capturer, enlever et d’être vendus en Amérique, certaines tribus africaines désertaient des régions fertiles pour aller se réfugier bien loin, dans des zones où la nature souffrait de l’austérité, de la rudesse climatique. Ils vécurent des situations difficiles qui ont accéléré dans bien des cas le rythme de leur « décroissance démographique ». Les terres sauvages n’arrivèrent pas à produire suffisamment pour leur assurer une alimentation de survie. Les opérations d’enlèvement qui se déroulaient dans une atmosphère de massacre et qui poussaient les indigènes à se retrancher parfois dans des zones inhospitalières, sauvages et désertiques pour échapper aux poursuivants négriers permirent à bien des chercheurs d’étudier et de comprendre, dans une certaine mesure, le phénomène de la répartition de la pauvreté sur le territoire africain. Certains d’entre eux durent lutter ardemment pour s’adapter aux rudes conditions climatiques et y survivre avec leurs familles loin du danger permanent des circuits de l’appareil esclavagiste [12].»
François Anatole Thibault, dit Anatole France, le célèbre écrivain de Paris, qui prit la défense de l’officier Alfred Dreyfus dans l’affaire du même nom (1894 – 1899), croit que « les Blancs ne communiquent avec les Noirs ou les Jaunes que pour les asservir ou les massacrer. Les peuples que nous appelons barbares ne nous connaissent encore que par nos crimes. Non certes, nous ne croyons pas qu’il se commette sur cette malheureuse terre d’Afrique plus de cruautés sous notre pavillon que sous les drapeaux des royaumes et des empires. Mais il nous importe à nous, Français, de dénoncer avant tout les crimes commis en notre nom [13]… »
Georges Benjamin Clemenceau est un homme d’État français qui a vécu de 1841 à 1929. Il est connu comme un opposant farouche de la colonisation française qu’il qualifiait de « proclamation de la puissance de la force sur le Droit ». Le 30 juillet 1885, il a prononcé un vibrant discours en réponse à l’esclavagiste Jules Ferry [14] sur la politique coloniale pratiquée par son pays, et dans lequel il déclarait énergiquement :
« Regardez l’histoire de la conquête de ces peuples que vous dites barbares et vous verrez la violence, tous les crimes déchaînés, l’oppression, le sang coulant à flots, le faible opprimé, tyrannisé par le vainqueur ! Voilà l’histoire de votre civilisation ! Et c’est un pareil système que vous essayez de justifier en France, dans la patrie des droits de l’homme [15]! »
Jules Ferry, qui pourtant occupe une place prestigieuse dans le système d’éducation de la France, hérite de l’histoire des qualifiants pour le moins dégradants, peu reluisants, à cause de ses propos racistes, opportunistes et inhumains envers les autochtones et les indigènes de l’Amérique. Pour justifier sa position idéologique, ce ministre de l’Instruction publique affirmait : « Il faut dire ouvertement qu’en effet les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures. Il y a pour les races supérieures un droit, parce qu’il y a un devoir pour elles. Elles ont le devoir de civiliser les races inférieures [16]. »
À cela répondit Georges Clemenceau :
« La conquête que vous préconisez, c’est l’abus pur et simple de la force que donne la civilisation scientifique sur les civilisations rudimentaires, pour s’approprier l’homme, le torturer, en extraire toute la force qui est en lui au profit du prétendu civilisateur. Ce n’est pas le droit, c’en est la négation. Parler à ce propos de civilisation, c’est joindre à la violence, l’hypocrisie [17].»
L’Europe dégoûtait, dédaignait, haïssait Jean-Jacques Dessalines autant, et même encore plus qu’Hannibal répugnait Rome. La crainte et l’envie se nourrissent de la haine et de la trahison. Les tactiques scientifiques de la dernière bataille des Haïtiens contre les Français auraient dû figurer dans les curricula de toutes les grandes académies militaires, de toutes les écoles policières de la planète. Ne devrions-nous pas entendre parler de Vertières à la même fréquence que Waterloo dans les conférences-débats, sur les grandes chaînes de radiodiffusion et de télévision internationales, dans les facultés des sciences politiques?
Pourquoi la cinématographie mondiale n’est-elle pas intéressée à réaliser un film documentaire sur les événements historiques qui ont conduit à l’écrasement de l’armée de la France du 19ème siècle à Saint-Domingue? Et pourtant, les cinémathèques pullulent de documents audiovisuels sur les « croisades du Moyen Âge », la « Guerre de Cent Ans », les « deux conflits mondiaux », etc. Cette occultation historique participe de la volonté discriminante des puissances colonialistes d’enterrer l’État haïtien dans la tombe de ses géniteurs, c’est-à-dire celle de l’oubli.
En conséquence des prouesses et des événements historiques sans précédent – comme Carthage, la cité punique, impérialiste d’Hannibal Barca – l’État haïtien – celui que nous avons hérité de l’empereur Jean-Jacques Dessalines – doit être détruit.
Ainsi en ont décidé les « seigneurs » du système politique et économique qui regroupe les puissances néocolonialistes et mondialisées.

Robert Lodimus
IL FAUT SAUVER CARTHAGE
(Prochain extrait : Troisième partie : Napoléon Bonaparte, Le Néron de la France coloniale)


Notes et Références

[1] Lettre de Victor Hugo au capitaine Butler après que les Français et les Anglais ont pillé le Palais d’été de Pékin le 6 octobre 1860.
[2] Philippe Girard, né en Guadeloupe, spécialiste de l’histoire des colonies, professeur d’université aux États-Unis.
[3]Jean-Jacques Dessalines, Discours de la proclamation de l’indépendance dans la ville des Gonaïves, 1er janvier 1804.
[4] Lettre de Victor Hugo publiée dans Wikisource, sous la rubrique Actes et paroles.
[5] La Horde des salopards : film franco-germano-hispano-italien réalisé par Tonino Valerii; première sortie : 27 décembre 1972 (Allemagne de l’Ouest).
[6]Robert Lodimus, Les Tigres sont encore lâchés, p.136, Éditions Nemours communications, 2017, 294 pages.
[7] Albert Sarraut, Grandeur et servitude coloniale, Éditions du Sagittaire, 1931, p. 107-108.
[8] Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Éditions Réclame, 1950, Éditions Présence Africaine, 1955.
[9]Premier historien haïtien.
[10]Thomas Madiou, Histoire d’Haïti, p. 178, T. III.
[11]Thomas Madiou, Histoire d’Haïti.
[12]Robert Lodimus, Pauvreté en Haïti et dans le reste du monde : Hara-kiri ou Révolution, Éditions Nemours Communications, 2019.
[13]Anatole France, Vers les temps meilleurs (1906), Éd. Émile-Paul frères, 1949, t. 2, Meeting de protestation contre la barbarie coloniale, 30 janvier 1906, p. 136-139.
[14]Homme d’État français, ancien ministre de l’instruction publique, ancien maire de Paris, né le 5 avril 1832 et décédé le 17 mars 1893.
[15]Georges Clémenceau contre Jules Ferry sur la politique coloniale, Site Midi insoumis, populaire et citoyen, 30 juillet 1885.
[16]Marc Fayard, Le Point : Jules Ferry, un athée qui se croyait de « race supérieure », 22 août 2013.
[17] Georges Clémenceau contre Jules Ferry sur la politique coloniale, Site Midi insoumis, populaire et citoyen, 30 juillet 1885.

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