Port-au-Prince — L’histoire n’est pas un ornement. Elle engage, elle oblige. Tandis que la communauté internationale, à travers l’Assemblée Générale des Nations Unies, reconnaît la traite transatlantique et l’esclavage des Africains comme des crimes d’une gravité extrême, Haïti — première République noire issue d’une révolution victorieuse — continue d’évoluer à contre-courant de cet héritage.
En 1804, sous l’autorité de Jean-Jacques Dessalines, un peuple jadis réduit en esclavage s’érigeait en sujet souverain, défiant l’ordre colonial et racial du monde moderne. Cette conquête n’était pas seulement territoriale ; elle était juridique, politique et symbolique. Elle posait les fondements d’un État libre, affranchi de toute tutelle. Plus de deux siècles plus tard, la question reste entière : que demeure-t-il de cette souveraineté arrachée au prix du sang ?
Depuis l’assassinat de l’ancien prsident Jovenel Moïse, l’ordre constitutionnel haïtien est profondément altéré. L’absence d’un Président de la République, pourtant au cœur de l’équilibre institutionnel, conjuguée à l’exercice contesté du pouvoir exécutif, alimente une crise de légitimité persistante. Dans ce contexte, l’évocation une énième fois d’un référendum — alors même que la Constitution en prohibe le principe — apparaît comme un glissement supplémentaire hors du cadre constitutionnel.
Sur la scène internationale, le contraste est d’autant plus marqué. En consacrant la traite et l’esclavage comme des violations du jus cogens, l’ONU inscrit ces crimes au sommet de la hiérarchie juridique universelle. Cette reconnaissance appelle non seulement à la mémoire, mais à la cohérence des États qui, comme Haïti, ont été au cœur de cette histoire. Elle convoque une exigence : celle d’un État capable d’incarner, dans ses institutions et ses pratiques, l’idéal d’émancipation dont il est issu.
En conséquence, une question persiste, avec insistance : les dirigeants haïtiens prennent-ils la mesure du fait qu’Haïti constitue le premier État noir libre au monde, au moment même où l’Organisation des Nations Unies qualifie la traite transatlantique et l’esclavage des Africains de crimes majeurs contre l’humanité ? Ou assistons-nous à une dissociation progressive entre la mémoire fondatrice et l’exercice concret du pouvoir ? Entre Dessalines et le présent, la distance ne se mesure plus seulement en années, mais en fidélité à un principe : celui d’un peuple libre, maître de son destin.

