Organisation des États américains, Ambassade du Canada en Haïti, United States Department of State – Morne Casse ou la fabrique internationale d’une dépendance policière
Par Reynoldson Mompoint
Port-au-Prince, le 23 février 2026
Ils étaient là. Costume sombre, sourire diplomatique, langage calibré. L’Organisation des États américains (OEA), l’Ambassade du Canada en Haïti, la direction de la Police nationale d’Haïti (PNH). En arrière-plan, l’ombre constante du United States Department of State, stratège silencieux de la sécurité régionale.
Morne Casse inaugure un centre tactique flambant neuf.
On parle d’instructeurs certifiés, de curriculum complet, d’opérateurs hautement qualifiés. On promet une sécurité « bâtie par des Haïtiens ».
Mais si l’on gratte la peinture fraîche, une vérité plus brutale apparaît : la sécurité haïtienne demeure architecturée à l’extérieur.
Quarante ans d’encadrement : de 1986 à la police sous tutelle
Depuis 1986, Haïti vit sous l’œil constant des puissances régionales.
Après la chute de la dictature, la communauté internationale s’est installée comme accompagnatrice officielle de la transition démocratique. L’intention affichée : stabiliser. La méthode appliquée : superviser.
Lorsque la PNH naît en 1995, elle est conçue dans un contexte de démantèlement des anciennes forces armées. La doctrine, la formation initiale, l’encadrement technique portent déjà l’empreinte étrangère.
Les États-Unis jouent un rôle majeur dans l’ingénierie sécuritaire post-crise. Le Canada apporte un soutien logistique et formatif. L’OEA encadre politiquement les processus.
Dès l’origine, la police haïtienne n’est pas le produit exclusif d’une vision nationale ; elle est le résultat d’un compromis géopolitique.
Washington, acteur central et discret
On parle souvent de « communauté internationale » comme d’un bloc abstrait. En réalité, l’équation est plus précise : Washington structure, les autres appuient.
Le United States Department of State définit depuis des décennies la doctrine sécuritaire régionale des Caraïbes. La stabilité d’Haïti n’est pas seulement une question humanitaire ; elle est stratégique : migration, trafic d’armes, narcotrafic, équilibre géopolitique.
Les États-Unis financent, orientent, conditionnent. Ils forment des unités spécialisées, soutiennent des programmes anti-gang, appuient la coopération policière.
Mais cette assistance n’est jamais neutre. Elle répond à des intérêts précis : contenir l’instabilité, éviter les vagues migratoires, maintenir un ordre compatible avec les priorités américaines.
La sécurité haïtienne devient ainsi une variable de la sécurité intérieure américaine.
Le Canada : partenaire visible, stratégie alignée
L’Ambassade du Canada en Haïti finance Morne Casse. Ottawa met en avant la formation, la professionnalisation, l’excellence tactique. Le discours est clair : renforcer les capacités locales. Mais le Canada agit rarement en dehors d’un cadre coordonné avec Washington.
Dans les grandes lignes stratégiques, l’alignement est manifeste : stabilisation, contrôle des violences urbaines, appui technique sans transfert intégral de souveraineté décisionnelle.
Le centre de Morne Casse est un investissement ciblé. Il n’est pas une refondation institutionnelle.
L’OEA : caution politique permanente
L’Organisation des États américains, quant à elle, joue le rôle de légitimation politique. Elle observe, accompagne, publie des rapports, encadre des processus électoraux, valide des transitions.
Mais son action en Haïti, depuis des décennies, interroge. L’organisation a soutenu des cycles électoraux contestés. Elle a cautionné des arrangements politiques fragiles au nom de la stabilité immédiate. Elle a privilégié l’équilibre diplomatique à la cohérence institutionnelle.
Résultat : des gouvernements précaires, une police sous pression constante, un État incapable de consolider ses piliers.
Morne Casse : vitrine ou tournant ?
Le centre tactique de Morne Casse est présenté comme un jalon décisif. Formation de cadres certifiés. Curriculum complet. Transfert final à la PNH.
Mais combien de centres inaugurés avant celui-ci ont produit un changement systémique ? Combien de programmes de renforcement ont échoué à endiguer la montée des gangs ?
Former des centaines d’opérateurs ne compense pas un déficit structurel de plusieurs milliers de policiers. La PNH manque d’effectifs, d’équipements lourds, de soutien logistique permanent, de coordination judiciaire.
Un centre d’élite ne remplace pas une stratégie nationale globale.
Les armes : le silence stratégique
Il est impossible d’évoquer la sécurité haïtienne sans parler du flux d’armes. Une grande partie des armes lourdes circulant dans le pays proviennent du marché américain. Trafic illégal, ports mal contrôlés, réseaux transnationaux.
La question dérange : Comment former des unités tactiques sans tarir l’approvisionnement en armes des gangs ?
Le United States Department of State parle de coopération sécuritaire. Mais la lutte contre les circuits d’armes vers Haïti demeure timide face à l’ampleur du problème. Former des policiers pendant que les armes continuent d’entrer, c’est remplir un seau percé.
Quarante ans de dépendance organisée
Depuis 1986, chaque crise haïtienne a déclenché un nouveau cycle d’intervention technique :
– Mission d’appui.
– Programme de réforme.
– Formation spécialisée.
– Nouvelle crise.
La dépendance devient structurelle. Les budgets sécuritaires comptent sur les bailleurs. Les réformes attendent les financements extérieurs. Les priorités stratégiques sont souvent discutées dans des réunions diplomatiques avant d’être débattues au Parlement haïtien.
La souveraineté se dilue dans la coordination.
La PNH : courage sans autonomie
Il faut être clair : les policiers haïtiens ne sont pas les responsables de cette architecture géopolitique. Ils travaillent dans des conditions extrêmes. Ils affrontent des groupes criminels lourdement armés. Ils paient un tribut humain considérable.
Mais une institution ne peut être forte si son modèle dépend de subventions extérieures. L’autonomie exige une capacité budgétaire nationale, une planification indépendante, une doctrine élaborée localement.
Aujourd’hui, la PNH reste vulnérable aux aléas diplomatiques.
Les États-Unis et la stabilité sélective
Washington veut la stabilité, mais pas nécessairement la transformation radicale des structures politiques haïtiennes. Une stabilité contrôlée suffit souvent à protéger les intérêts stratégiques : limiter les migrations massives, contenir les flux illicites, éviter un vide sécuritaire exploitable par des acteurs hostiles.
Cette logique explique pourquoi les interventions privilégient l’urgence sécuritaire plutôt que la reconstruction institutionnelle profonde. Morne Casse répond à l’urgence. Il ne garantit pas la transformation.
Le paradoxe de la souveraineté proclamée
« Haiti’s security future, built by Haitians. » La formule séduit. Mais lorsqu’un centre est financé, supervisé et certifié par des partenaires étrangers, la construction reste encadrée.
La souveraineté ne se limite pas à la gestion quotidienne d’une infrastructure ; elle implique la maîtrise stratégique complète :
– Définition des priorités.
– Contrôle des flux financiers.
– Orientation doctrinale.
– Planification à long terme.
Or, ces dimensions demeurent fortement influencées par Washington et ses alliés.
La responsabilité historique
Depuis quarante ans, la communauté internationale — États-Unis en tête — a participé aux grandes orientations politiques haïtiennes. Elle a soutenu des transitions fragiles. Elle a validé des compromis douteux. Elle a parfois privilégié la continuité diplomatique à la rupture nécessaire. Accuser uniquement les élites locales serait trop simple. Les responsabilités sont croisées.
La fragilité institutionnelle actuelle n’est pas née spontanément. Elle s’est consolidée à travers des choix stratégiques partagés.
Ce que Morne Casse devrait être
Si le centre tactique doit marquer un tournant, il doit s’inscrire dans un plan décennal clair :
– Réduction drastique du trafic d’armes.
– Augmentation significative et durable des effectifs.
– Réforme synchronisée du système judiciaire.
– Autonomie budgétaire progressive de la PNH.
– Transfert réel de gouvernance stratégique.
Sans ces conditions, Morne Casse restera une enclave performante dans un environnement instable.
L’heure des comptes
Quarante ans après 1986, Haïti n’a pas besoin d’une nouvelle photo officielle. Elle a besoin d’une vérité politique.
Les États-Unis doivent reconnaître leur rôle central dans l’architecture sécuritaire du pays. Le Canada doit dépasser la logique des projets vitrines. L’OEA doit cesser d’être uniquement une caution diplomatique.
La sécurité haïtienne ne peut être un laboratoire permanent.
Entre espoir et répétition
Morne Casse peut former des opérateurs compétents. Il peut produire une élite tactique disciplinée. Il peut améliorer certaines capacités opérationnelles. Mais si la structure globale reste dépendante, si le flux d’armes continue, si les choix stratégiques majeurs se décident hors du territoire, alors le centre ne sera qu’un symbole.
Et Haïti continuera d’inaugurer des solutions importées pour des problèmes enracinés.
La question finale n’est pas technique. Elle est politique.
Après quarante ans d’accompagnement américain et international, pourquoi la sécurité haïtienne n’est-elle toujours pas souveraine ?
Morne Casse ouvre ses portes. L’histoire, elle, attend toujours son véritable tournant.
Reynoldson Mompoint, Avocat, Communicateur Social, Journaliste
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